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CHRONIQUES DE LOUIS XII
PAR
JEAN D'AUTON
IMPRIMERIE DAUPELEY-GOUVERNEUR
A NOGENT-LE-ROTROU.
CHRONIQUES
DE LOUIS XII
PAR
JEAN D'AUTON
EDITION PUBLIEE POUR LA SOCIETE DE L HISTOIRE DE FRANCE
PAR R. DE MAULDE LA GLAVIÈRE
TOME PREMIER
À PARIS
LIBRAIRIE RENOUARD
H. LAURENS, SUCCESSEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE l'hISTOIRE DE FRANGE
RUE DE TOURNON, N° 6
M DCGG LXXXIX
245
** *: ♦v
EXTRMT DU REGLEMENT.
AiiT. ^4. — Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et
choisit les personnes les plus capables d'en préparer el d'en
suivre la publication.
11 nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire
responsable, chargé d'en surveiller l'exécution.
Le nom de l'éditeur sera placé à la tête de chaque volume.
Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société
sans l'autorisation du Conseil, et s'il n'est accompagné d'une
déclaration du Commissaire responsable, portant que le travail
.lui a paru mériter d'être publié.
Le Commissaire responsable soussigné déclare que le tome /"
de l'édition des Chroniques de Louis XII par Jean d'Actoin.
préparé par M. R. de Maulde, lui a paru digne d'être publié
par la Société de l'Histoire de France.
Fait à Paris, le 20 octobre 1889.
Signé : BAGUENAULT DE PUCHESSE.
Certifié :
Le Secrétaire de la Société de l'Histoire de France,
A. DE BOISLISLE.
CHRONIQUES
DE LOUIS XII
LA CONQUESTE DE MILAN».
L'exceltacion et gloire des humains anticques au
noble excercice des armes considérant avoir heu com-
mancement et moyen et perpétué leur fin et, en la
riche myne de vertueuse proesse, les imcomparal)les
1. D'après le manuscrit original, coté fonds français n" 5089, à
la Bibliothèque nationale, registre de parchemin (avec reliure de
la Bibliothèque du roi au xyii^ siècle), de 0,194 millim. sur
0,30 centim.; d'une même écriture gothique, haute, à marges; de
53 feuillets, plus 4 de garde au commencement et 1 à la fin. I/es
titres, en lettres de couleur, ont été intercalés dans le texte après
coup et d'une manière factice. — Ce ms. paraît n'avoir jamais
quitté la Bibliothèque nationale. Au verso du premier feuillet de
garde, une main moderne a écrit : Ritlime. Le volage de Millan el
la conqueste d'icelle; le recto du deuxième porte ces mots, d'une
écriture du commencement du xvi^ siècle : Cest livre appartient
au roy Loys XI1% avec un paraphe qui peut être celui de G. de
Sanzay, libraire du roi Louis XII; au recto du troisième feuillet,
on lit, en lettres rouges, le titre : Les Alarmes de Mars sur le
voyage de Millan, avecques la conqueste et entrée d'icelle, puis les
chiffres des inventaires successifs. Le revers du quatrième feuillet
I 1
•2 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [1499
trésors d'honneur immortel et heureuse renommée
emcherchés et trouvez, et les faictz commemorables
d'iceulx par les escriptz des historiographes et croni-
esl entièrement occupé par une grande miniature emblématique :
le triomphe de Mars. Mars, armé à l'antique, un fléau dans la
main droite, une rêne dans la main gauche, est assis sur un char
très élevé et de dessin fantaisiste. Devant lui est assis un loup
(un chien d'après M. Ilennin, Monuments de f histoire de France,
VII, 101). Ce char est trainé de gauche à droite par une paire de
chevaux de moyenne allure, l'un bai, l'autre blanc, simplement
harnachés d'un collier, de traits et d'un très léger filet rouge. Un
détachement de piquiers, à la livrée du roi (mi-partie rouge et
jaune), marche près des chevaux, un détachement de gens d'armes
de l'ordonnance près du char. Parmi eux, un guidon, près du char,
porte le fanion de Louis XII (une flamme en pointe mi-partie
rouge et jaune, chargée d'un porc-épic d'or). Dans le fond appa-
raît une perspective de paysage, du genre italien. L'encadrement
se compose de deux colonnes de fantaisie, portant un fronton en
forme de vaste coquille. La lète de Mars est énergique et bien
dessinée; elle paraît d'une main étrangère et ses dimensions sont
un peu fortes pour le reste de la peinture. Le manuscrit ne pos-
sède point d'autre enluminure. A la fin, sur le recto du feuillet 53,
il porte les lignes suivantes, d'une écriture analogue à celle du
manuscrit, mais plus forte :
« Ora per duces consors ter regens et posses Sydn
« Ludo vicia fui demilana germanie
« En maie fortune laxa vie prêter ira
« Par miles deducas ne sera jam es remissus
« De celere gyon fert ille tante suberant
« Ave que est radios galias es femine fuit
« Nostrc Lysya cum quis domi nacione terne
« Quem dira morte logent vi vel ovis très christi en. »
Les 25 premiers feuillets du texte sont remplis par un poème
des Alarmes de Mars, dépourvu d'intérêt historique et littéraire.
La Bibliothèque de l'Institut (fonds Godofroy ccxxxvni) pos-
sède une copie de cette chronique, sur papier, de 25 feuillets,
d'une écriture de la fin du xvi^ siècle. La Bibliothèque nationale
en possède aussi une copie ancienne (ms. fr. 5090), grand in-4° de
1499J LA CONQL'ESTE DE MILAN. :j
queurs aux yeulx des vivans clerement demonstrés,
et ausi au service de l'affaire commun le glayve m'estre
interdit etmyshors de la main, pour toutesfoys a vye
oyseuse vouloir tourner le doz ' et faire quelque recueil
et amas du relief et remanant du loz victorieux que
par les Halles les Françoiz auroient semé, veu que par
effort de main armée favorizer ne les peulz : d'encre
et de papier ay, scelon mon pouvoir, délibéré leur
donner quelque secours, sachant, scelon la teneur des
histoires grecques et romaines, la plume des poètes
disers et elegans orateurs d'Athènes et de Romme
moings d'ayde n'avoir faict a la chose publicque que
la lance des hardys combateurs. A celle fin, doncques,
que la mémoire des faictz louhables et gestes reluy-
sans des homes vertueux par longue succession de
temps ou deffault de mectre main a la plume ne soit
obscurcie ou du tout estaincte, tant que clerement a la
cognoissance des humains futurs apparestre ne puisse,
je, très loingtain imitateur de l'art oratoire, ay ozé
présumer d'escripre et rédiger par lectre partye des
actes florissans et œuvres recomandables des victo-
rieux Françoiz, par eux faictes en la conqueste de la
duché de Millan.
En l'an de grâce mil quatre cens quatre vingtz dix
neuf, tout ainsi comme a l'ueil j'ay peu veoir et cog-
noistre une partye des choses et l'autre entendre et
papier de 80 feuillets, sans dessins ni miniatures, — c'est le texte
original, librement transcrit; — une copie moderne dans le fonds
Dupuy, ms. 122.
1. Jean d'Auton n'avait encore aucun caractère officiel. C'était
un simple moine libre et non résidant.
4 - CHRONIQUES DE LUUIS XII. [1499
savoir par le rapport des conducteurs et acteurs des
œuvres millitaires\ pour icelles descouvrir aux vivans,
qui ne les sauront, et aux futurs, qui ne les auront
veu, les exclarcir, tant que l'exaltacion du royaume très
chrestien et triumphe du ceptre liligerent de France
soit en commemoracion eterne, et ausi pour perpétuer
ung spectacle apparant des collaudables labeurs de
ceulx qui de tiltres d'honneur sont dignes, affin que
leurs bienfaictz puissent a eulx prosfîcter et exemplis-
fier aux autres (car louhanges honorables se doivent
seullement actribuer a ceulx deuenfient les méritent),
et ouvrir le passage d'honneur a ceulx qui les chemins
de vertus vouldront enssuyvre, et aussi la mémoire
de ceulx qui en sillence passent leur temps, avecques
sons de cloches faire depperir...
Or, affin que continuation de paroUes empruntées
tant ne m'escarte ou transporte le sens que sincopper
me face le récit de la conqueste par cy devant emcom-
mancé, mais, pour rentrer au propos afferant a la
matière sur ce requise et démontrer clerement le droict
et tiltre que ceulx de la maison d'Orléans sur la duché
de Millan demandent, quelque peu de la genealogye
d'iceulx toucher est requis, combien que la chose soit
tant esclarcye que de preuve n'aict nul besoing. Sans
plus alonger le compte de motz perdus, ne plus bas
cmchercher la tige ou les seppes et rays des anticques
lignes des preteritz ont priz origine, ains pour acce-
1. D'Auton oxpose à plusieurs rcprisos qu'il écrit après une
enquête minutieuse auprès des principaux capitaines. Il semble-
rait aussi qu'il se transporta en Italie en 1499, puisqu'il a vu une
partie des choses.
1499] LA CONQUESTE DE MILAN. 5
lerer mon œuvre et pour suyvre le propos de mon
intencion a brief parler, chascun doit savoir que feu
monseigneur le duc Louys duc d'Orléans, frerre du roy
Charles sixiesmes, ayeul du roy Louys douzième, qui
a présent est, dame Yalentine, fille du duc Jehan
Galeaz, premier' duc de Millau, espousa ; a laquelle, par
contract de mariage, donna celuy Galeaz quatre cens
mille ducatz et la compté d'Ast, et, avecquez ce, vou-
lut et ordonna que, s'il decedoit sans hoirs masles de
luy procréés, que, de la duché de Millan, a cause d'ice-
luy maryage, a monseigneur le duc d'Orléans et aux
siens fust faict domaine propriétaire. Toutesfoys, eut
celuy duc Galeaz ung filz nommé Philippes Marye- ;
lequel, par decez paternel, a la duché succedda, et
sans aucuns hoirs légitimes ne aultres, fors une seulle
fille dégénérée dessendus de luy inféconde, deceda;
après la mort duquel, les Yenissiens, comme ambicieux
de seigneurir, cuydant la duché de prince desnuée,
voulurent sur elle prendre tout le droict que force leur
y pourroit donner, supposé que a la maison d'Orléans
deuement en appartint le jouyr. Or advint, après le
decez du duc Philippes, ainsi que Venize voulut gai-
gner pays sur Millan, que, par suptile usurpacion et
voye hostille, ung nommé Francisque Sforce, du vil
1. Lo duché de Milan fut érigé en duché par diplôme impérial
du 11 mai 1375 et le comté de Pavie en comté par diplôme du
3 octobre 1396.
2. Jean d'Auton omet le règne de Giovanni Maria Visconti, fils
aine du duc Galeaz. Il se trompe également en attribuant à
Fr. Sforza la qualité d'ancien muletier et en représentant son
mariage avec Bianca Visconti comme postérieur à la mort de
Filippo Maria.
(j CHRONIQUES DE T.OUIS XII. [1499
mestier de toucher le haras de miilleterye, soubz le
poteslat des Venissians, monte au degré de gênerai
cappitaneat (de la lignye duquel soy dit estre venu le
seigneur Ludovic) ; soubz ombre de vouloir subjuguer
la duché de Millau a la seigneurie de Venize, partye
des villes et chasteaux a son prosfict conquist et a poste
mist gens d'armes et garnisons dedans ; et le rema-
nant des places et pays de la duché a luy se rendit,
moyennant ce qu'il esposat Blanquc, fille bastarde du
duc Philippes Marye; laquelle ne devoit, scelon tout
droict, a la duché de Millan succéder, mais seuUement
appartenoit a monseigneur le duc d'Orléans, a cause
de madame Valentine, fille du duc Jehan Galeaz, duc
de Millan, comme dessus est recité : toutesfois I^ran-
cisque Sforze et les siens, par l'espace de soixante ans
ou plus, en faulces enseignes ont la duché possédée
et maintenue; mais, n'eussent estes les cruentes et
lutueuses guerres que les Angloys, ennemys encyens
de France, faysoyent lors en Normandie, en Guyenne
et par toute la Gaulle^, et ausi l'empeschement de la
longue prison en quoy fut par hostage en Engleterre
détenu monseigneur le duc Charles, duc d'Orléans
derrenier mort, père du roy vivant, par les prédé-
cesseurs du seigneur Ludovic si longz jours n'eust esté
la duché de Millan en paix occuppée. Mais Fortune
parverse, qui tousjours decheville l'aixil de sa roue
mobille contre l'eur des plus vertueux, voulut les ans
llorissans du tant noble et excellant prince en captivité
1. Par Gaule, on entonrlait, sous Louis XII, tous les peuples de
race gallique, du Rhin aux Alpes. V. notre livre sur la Veille de
la Réforme.
1499) LA CONQUESTE DE MILAN. 7
preterir ; par quoy les usurpateurs, durant ce temps,
heurent le don de transquille repos, et jusques a ce
que le roy moderne, qui de la maison d'Orléans est
issu, vint, par la mort de son feu père, a icelle succé-
der, lequel, depuys, moult vigoureusement, et luy
estant seullement simple duc, a souventes foys bonne
guerre faicte a ses ennemys et, comme ung preux
Hannibal, nonobstant les assaulx de fortune, les mous
passés et repassés.
Apres (juc Tordonnance divine eut par les Fatales
mandé son vouloir irrévocable sur l'interitdecessif du
fu roy Charles Magnanime exécuter, et (jue le ceptre
royal de France en la main du roy Loysle Triumphant
fut mys, comme de celuy qui directement porter le
devoit et a la couronne succéder, les Estaz tenus et
arrestésS l'Esglize unye et pacifyée, Noblece exaulcée
et magnifyée. Labeur sublegé et soustenu et, en
somme, tous les impetueulx vens de guerre en France
transquillizez et adoulciz par le vouloir et comman-
dement du roy et l'advys et conseil des saiges, pour
la conqueste de Millau tînir et terminer fut transmys
et envoyé outre les mons le très noble excercite de
France; et, pour icelluy conduyre et mener, soubz la
charge du compte de Ligny', du seigneur Jelian Jacques^
1. Cet éloge a intrigué plus d'un commentateur. Il s'agit des
états provinciaux, que Louis XII fît exactement tenir dès la pre-
mière année de son règne.
2. Louis de Luxembourg, comte de Ligny, avait, en France et en
Italie, une situation telle qu'elle ne pouvait manquer de lui ins-
pirer le désir d'être le premier dans l'armée et de dominer Tri-
vulce. De là une rivalité fâcheuse que la sagesse de Stuart d'Au-
bigny aurait certainement conjurée.
Son père, le fameux Louis do Luxembourg, connétable de
CHRONIQUES DE LOUIS XII.
[1499
Saint-Pol, épousa on premières noces Jeanne do Bar, comtesse
(le Marie, morte en 146?, dont il eut :
I
Jean, tué à
Morat en
1476.
Pierre II, comte
de Saint-Pol,
épouse Marie de
Savoie.
Antoine, comte
de Brienne.
I
I
Charles.
Charles de
Luxem-
bourg.
Philiberte,
épouse Jean de
Chalon, prince
d'Orange.
Marie, morte en Françoise,
1547, épouse : épouse
1° Jacques de Philippe
Savoie, comte de Clèves,
de Romont, seigneur
mort en 1485; de Raven-
2" François de stein.
Bourbon, comte
de Vendôme.
Le connétable de Saint-Pol épousa, en secondes noces, Marie
de Savoie, dont il eut un iils unique, Louis, comte de Ligny. Le
comte de Ligny, parent du roi par son père, était donc cousin
germain du duc de Savoie et de Ludovic Sibrza, oncle du comte
de Vendôme, du sire de Ravenstein et du i)rince d'Orange. Agé
de dix ans lors de la mort dramatique de son père, il vit tous les
biens de sa famille, confisqués par Louis XI, passer à divers cour-
tisans, au maréchal de Gié, au sire du Bouchage, à Guyot Pot,
aux d'Amboise. Sous Charles VIII, les Luxembourg rentrèrent
peu à peu en possession de leur patrimoine, et Louis de Ligny
parut à la cour, où sa grâce, sa beauté, sa générosité, sa vaillance
en firent l'idole des femmes et de la jeune noblesse. Charles VIII,
son cousin germain par sa mère, se prit d'affection pour lui : le
comte de Ligny l'accompagna dans l'expédition dltalie, qu'il fit
tout entière à ses côtés. A Naples, Charles VIII lui fit épouser
une très grande dame, proche parente des rois de Naples, Leonor
des Baux, princesse d'Altamura, princesse fort belle, fort riche et
veuve, fille de Pierre de Guevarra, marquis de Vasto-Ammone,
comte d'Ariano et d'Apice, grand sénéchal de Naples, et d'Yseult
de Baux. La fortune de la princesse d'Altamura, quoique comjire-
nant encore les villes de Venouse, Canossa et autres, était cepen-
dant moins grande que ne le dit Brantôme, car Charles VIII lui
en avait confisqué les principaux Heurons, le marquisat de Vasto-
1499] l'A rONQUESTK DE MILAN. 9
Ammone, les comtés d'Ariano et d'Apice, qu'il donna au maré-
chal de Gié. Après le départ des Français, la princesse, compro-
mise par son mariage, fit de vains efforts pour rentrer dans ses
vastes domaines; le roi de Naples les considéra comme tombés
dans le domaine royal et donna Ariano et Apice aux Caraffa. Le
Loyal serviteur et, après lui, Brantôme racontent que, restée à
Naples, la princesse éprouva un tel chagrin du départ de son jeune
et brillant capitaine qu'elle en mourut. Cependant une miniature
du manuscrit de la Déploration du trespas de feu monseigneur Loys
de Luxembourg , par Le iMaire de Belges, nous représente la
mort du comte de Ligny et une dame, éplorée, devant sa couche
funèbre (ms. fr. 23988). Sous Louis XII, le comte de Ligny, cham-
bellan du roi, jouissait d'une pension de 12,000 livres (y compris
4,000 livres comme gouverneur de Picardie et le revenu du
domaine de Mortagne à lui abandonné par le roi). Il portait les
titres de « prince d'Altemore, duc d'André et de Venouze, comte de
Ligny, etc. » La compagnie que lui avait confiée Charles VIII était
de 100 lances et tenait, en 1501, garnison à Parme (ms. Clair. 240,
p. 557); elle a été illustrée par son lieutenant, Louis d'Ars, et
par Bayard, qu'il y accueillit comme simple homme d'armes
(Le Loyal serviteur; Brantôme, Histoire de Charles VIII; Du
Chesne, Histoire de la maison de Luxembourg; J. Le Maire de
Belges, la Plainte du désire..., publiée en 1509 à la suite de la
Légende des Vénitiens; ms. fr. 1683; fr. 16772, fol. 26; fr. 19602,
fol. 18 \° ; Entrée de Charles VIII à Florence, Archives de la Loire-
Inférieure, E 235, et plaquette gothique de 1495; c^e de 1499, por-
tefeuille Fontanieu; Vitale, Storia d'Ariano, in-4% 1794; Procéd.
politiques du règne de Louis XII, introduction et p. 631, 684; Bre-
quignv; le P. Anselme, t. III, p. 728 ; Bernier, Registre du conseil de
régence de Charles VIII, p. 65, 113,179, 191,207,217; ms. de Dom
Morice, cote 1809 à la Bibliothèque de Nantes, p. 110, etc., etc.).
Les Italiens reprochaient au comte de Ligny de n'être pas Fran-
çais; on sait que le comté de Ligny, toutefois, faisait partie de la
France (ms. fr. 3882, fol. 58, etc.).
Le comte de Ligny mourut fort jeune, en 1503, du dépit
(selon Brantôme) de n'avoir pas eu la charge de vice-roi de Naples ;
mais c'est Brantôme qui le dit. On le pleura, comme un capitaine
entrainant et intrépide. C'était un homme résolu, mais extrême
et sans mesure. Toute sa vie, la fougue l'emporta. En 1495, il
avait conseillé à Charles VIII les mesures les plus chevaleresques
et les plus impolitiques. Au retour de Naples, lorsque l'armée
française courait les plus grands dangers, il s'opposa à ce que
!0 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [1 in9
Charles VIU rendit aux Florentins les places qu'il devait leur
rendre; il favorisa la demande formulée par les Siennois de con-
server une garnison française et en accepta la capitainerie; il
favorisa une demande analogue des Pisans. Arrivé en Lombardie,
il aurait voulu qu'on partit en guerre contre Ludovic le More et
proférait tout haut contre lui de telles menaces qu'après la paix
de Verceil Ludovic en prit prétexte pour refuser de venir voir
Charles VIIL Un tel caractère ne pouvait manquer de se heurter
au caractère violent et entier de Trivulce (Commines, II, 529).
Ajoutons que le comte de Ligny nourrissait sans doute, comme
Trivulce, le secret désir de se créer une principauté à Pise, nou-
velle source de rivalités. On l'accusait même de prétendre au
royaume deNaples (Marino Sanuto, II, 1264). Louis XII lui donna,
en l''i99, Voghera, Tortone et plusieurs autres places en Milanais.
Outre sa compagnie, il commandait aussi la compagnie du duc de
Valentinois, confiée par la suite à Aubert du Rousset (Marino
Sanuto, II, 832, 883).
3. Jean-Jacques Trivulce, Milanais d'origine, et du parti guelfe,
appartenait à une antique maison de Milan. C'était le plus illustre
des trois capitaines français, et il est trop connu pour que nous
ayons besoin d'esquisser sa vie. Rappelons seulement que, rompu
dès sa jeunesse à la vie du condottiere, il avait quitté de bonne
heure sa patrie. Il fit ses premières armes au siège de Sienne et
il y montra sa bravoure et son caractère d'inflexible loyauté, en
défendant bravement les jeunes filles et les femmes contre la vio-
lence de la soldatesque et en les renvoyant intégras. A la suite de
ces premiers exploits, le pape lui offrit le chapeau de cardinal,
qu'il refusa pour garder le casque de fer. Il vint en France avec
Galéas Sforza et déploya la même bravoure au service de Louis XI.
Il se maria à Naples avec Béatrice d'Avaloz. Capitaine du roi de
Naples en 149.5, il passa avec sa compagnie au service de
Charles YIII ; sa vigueur contribua beaucoup au succès de la
bataille de Fornoue, en même temps que sa connaissance du pays,
ses relations en Italie, sa prudence, son adresse valurent à l'armée
française d'effectuer facilement une retraite périlleuse. Il mourut,
le 5 décembre li98, à quatre-vingt-cinq ans selon les uns, à soixante
et onze ans selon d'autres. En 1499, malgré son âge, quoique
criblé de blessures, et atteint jadis d'une maladie jugée incurable,
dont il se guérit pourtant, il avait encore toute sa vigueur. Soldat
dans l'âme, solide, dur pour lui-même, sobre, insensible à la cha-
leur et au froid, toujours le premier levé au camp et le dernier
couché, son activité était proverbiale. Jusque dans son extrême
1499] LA CONQUESTE DE MILAN. |1
et du seigneur d'Aubigny', lieutenans generaulx du
vieillesse, il aimait les chevaux les plu? fougueux; en guerre, il
se couchait où il se trouvait, souvent sur la terre nue ; en temps
de paix, on le voyait partout : il courait la route de Paris à Milan
comme pour une promenade, traversant les Alpes en plein hiver
aussi bien qu'en été, sans souci des années. Il aimait le labeur et le
péril et il s'y précipitait; il lui fallait, pour dormir bien, le brou-
haha d'un camp ou le bruit des clairons ; « Hne erant citharœ, ha'
lyrsp, » dit un panégyriste. Fidèle à sa cause, bon et équitable
pour les vaincus, son caractère droit et inflexible le faisait redou-
ter du soldat : les viols, les incendies, les vols le trouvaient inexo-
^rable (Ant"s Thylesius, Consentinus, Oratio quam habuil in funere
ill^^ Joannis Jacobi Trivulcii, plaquette de 8 feuillets in-4o, impri-
mée à Milan en 1519). On écrivit sur sa tombe : « Jac. Trivultius,
hostium terror, qui in vita nunquam quievit, hic quiescit. Tace. »
(Gohori, Fze ?n'« de Louis Xll, Ribl. nat., ms. iat. 597], fol. 33.)
Au physique, Trivulce était gros, court, d'apparence robuste. Il
avait le nez gros et large, la figure commune. (P. Jove.) La pas-
sion de sa vie était la haine de Ludovic. Dépouillé par lui de ses
biens, il s'expatria. C'est cette haine qui le fit passer dans les
rangs français et lui inspira ses exploits. Nul, en 1495, ne poussa
plus opiniâtrement à la guerre contre Ludovic; c'est lui qui, à
Fornoue, voulut qu"on se frayât un passage les armes à la main.
(Oratio Jacobi TrivuUii ad Carolum odavum regem Gallix, de edu-
cendo exercitu ex Italia per adversos hostes Italix conjuratos, in-4%
Paris, 1601 ; amplification attribuée à Trivulce.) Par l'article 7 du
traité de Yerceil, Ludovic s'engagea à lui restituer nommément
tous ses biens (Histoire de Charles VIII, p. 723), mais il ne les res-
titua pas. Ce n'est qu'en 1499 qu'il offrit de le faire; il était trop
tard. M. Rosmini a écrit l'histoire de J.-J. Trivulce. Sa famille
occupait à Milan une place considérable à la tête du parti guelfe.
Un Trivulce était des meurtriers de Giovanni M^ Visconti, un autre
des principaux serviteurs de Filippo M-^, un autre des fondateurs
de la république ambrosienne.
Trivulce recevait en 1499 une pension de 10,000 livres (compte
de 1499, portefeuille Fontanieu), son fils une pension de 2,000. Il
avait aussi obtenu une pension pour son fils bâtard, en attendant
un évêché (ms. fr. 2928, fol. 12; fr. 22275, rerus de 1497 et 1502;
compte de 1503, ms. fr. 2927). Un de ses neveux recevait 400 livres
(ms. Clair. 224, n» 395K
1. Berauld Stuart, sire d'Aubigny, appelé à jouer sous Louis Xll
\2 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [1499
un rôle fort important, a été l'objet d'une foule d'erreurs de la
part des historiens et notamment de Brantôme, dans la notice
qu'il lui a consacrée (II, 369-371). On le confond habituellement
avec Robert Stuart, son gendre, qui prit le nom de d'Aubigny
après la mort de son beau-père. Berold ou Berauld Stuart (que
Jean d'Auton, plus loin, appelle aussi Bernard) appartenait à une
branche de la famille royale d'Ecosse, qui paraissait séparée depuis
au moins deux siècles du rameau principal. Les Stuarts étaient
fort nombreux et couvraient l'Ecosse. Son père, Jean Stewart,
s'engagea comme Écossais au service de la France; il s'intitulait
« connétable des Escossois estans en France » (Tit. orig., Stuart,
nos 2-4); il reçut de Charles YII la terre d'Aubigny en Berry, le
26 mars 1422 (Bibl. de l'Institut, fonds Godefroy, t. CXXXVII,
n» 13; La Thaumassière), et, en 1429, le privilège de porter les
armes de France en quartier (ms. fr. 3910, fol. 185). En 1482,
Louis XI donna à Berauld Stuart les gabelles de La Flèche et de
Chàteau-Gonthier (ms. Clair. 222, fol. 207). En 1483, Stuart était
chambellan, capitaine de 100 lances de la grande ordonnance,
capitaine du château du bois de Yincennes, garde, de par le roi,
de la personne de René d'Alençon, comte du Perche. En 1491,
1492 et 1493, il recevait une pension de 3,000 livres. En 1494 et
1495, capitaine d'Harfleur et de Montivilliers, seigneur d'Aubi-
gny et de Saint-Quentin, chevalier de l'ordre, gouverneur de
Berry, capitaine de la garde du corps du roi, il accompagnait en
cette dernière qualité Charles VIII en Italie. Le roi l'envoya en
Calabre, à Florence, et lui donna les terres du comte d'Acri et du
marquis de Squillace, à Naples (Commines, t. II, passim). Plus
chevalier que capitaine, Charles VIII, avant son départ, fit habil-
ler les archers écossais de sa garde comme pour une parade ; il
leur donna de beaux corps blancs, avec les bras et les jambes aux
bandes rouges et blanches; il tit remettre à neuf toutes leurs
armes et leur plaça sur la tête des plumaux tout neufs. Il donna
à Berauld Stuart un costume analogue couvert de riches brode-
ries; Berauld portait un plumail fait de dix-huit plumes blanches
et violettes en forme d'énorme houppe (ms. fr. 2927, fol. 111). Au
retour de l'expédition, il reçut, pour ses services, une gratification
de 12,000 livre.s. Stuart d'Aubigny avait 1,800 livres de pension
en 1497 (ras. fr. 22275), 4,000 en 1500. Investi de toute la con-
fiance de Louis XII, il aurait, sans la maladie qui le retint à
Asti, exercé sur la campagne de 1499 une fort heureuse influence
ot neutralisé les inconvénients de la dualité du commandement,
l^n 1500, il se flatta de recevoir le commandement supérieur du
1499] LA CONQUESTE DE MILAN. 13
roy^, furent ordonnés plusieurs bons capitaines, lieu-
tenans, commissaires, airaulx d'armes et aultres offi-
ciers très excellans et bien instruyz et excercités aux
armes; et ausi pour la conduyte de l'artillerie et aultres
charroys, tant d'aultres maistres, chiefz, prevostz,
contreroUeurs et gouverneurs suffizans a ce que le
voyage par deiïault de bonnes guydes ne povoit en
arrière demeurer. Moult estoit belle chose a veoir et
merveilleuse a ymaginer, la puissance de France, ou
tant déjeunes gentilshommes et aultres fors et adroictz,
voullant leur valleur amplisfyer et a qui myeulx, pour
honneur acquérir, au service du roy leur pouhoir
esvertuer comme il n'y avoit nul qui en cest affaire
Milanais, et, même le 30 juin, écrivant de Lyon à Nicolo Michiel
pour le féliciter de son élection comme procureur de Saint-Marc
à Venise, il lui annonçait son prochain départ (Rawdon Brown,
Calendar oj State papers..., p. 288); onsait qu'il n'eut pas ce com-
mandement, mais que Louis XJI l'institua grand connétable de
Naples et lieutenant général de son armée pour la conquête de
Naples. En 1505, comme commandant de la garde écossaise du
roi, il prêta serment de défendre Claude de France et de faire
exécuter le testament du roi (ms. Clair. 224, n" 424 ; ms. fr. 15536,
fol. 5). Il mourut vers 1507, car, en cette année, son gendre prend
le titre de s'" d'Aubigny (Tit. orig., Stuart d'Aubigny, no^ 2-12, 14,
17, 18; ms. fr. 25783, n" 62). Sa sœur, Martine Stuart, dame de
Saint-Quentin, avait épousé un Ecossais, nommé Codeber Carre;
sa fille un Écossais, Robert Stuart. Nous parlerons plus loin de
ces deux personnages. Lui-même avait épousé Anne de Maumont.
Il avait pour lieutenant de sa compagnie Jean Stuart (ms. fr. 15536,
fol. 6). Sa compagnie fut confiée à son frère, le sire d'Auzon, que
nous retrouverons plus loin.
1. Tous trois de nationalité étrangère. Les Milanais ne man-
quaient pas de le faire remarquer; mais Ludovic le More avait,
lui, une armée de mercenaires bien autrement cosmopolite.
Louis Xn avait, comme dit Brantôme, le plus bel état-major
d'officiers que la France ait connu depuis Charlcmagne.
\'i CIIRONIQLES DE LOUIS XII. [1499
n'eust parfaicte envye de soy bien monstrer, etpencent
avoir la bataille, cliascun s'estoit mys a l'avantaige en
point ce que faire dévoyant ; cai% aux homes armés, a
fortes places et cautelleux ennemy avoyent a beson-
gner ' .
Description plus ample devroye bien faire de la
quantité de l'armée, mais non feray, doubtant, par
trop eslargir le compte, les oyans a ennuy provoquer.
Mais, que quessoit, seze cens homes d'armes d'or-
donnance y avoit, tous les pencionnaires gentishomes
et archiers de la garde du roy, et ceulx de l'oustel de
la royne, en moult triumphant arroy ; et y estoit en
some toute la tleur de la chevalerye et noblesse de
France, avecques telle bende de Normans, Picquars,
Suyces, Gascons, Savoysyens et autres nacions de
Gaule, que, qui a jung les heust voulu tous nombrer,
plustost heust trouvé commancemcnt d'ennuy que fin
de compte-; et qui au roiz du soulcil heust veuz les
1. Nous avons établi, dans la Veille de la Réforme, quel était
alors le budget de la France. Celui do Ludovic était estimé
GÛO,000 ducats par Jacq. Signot, 800,000 par Nie, Gilles. M. Gantù
l'a fixé à 700,000 ducats, soit au moins 2 millions de livres (le
ducat valant de 50 sous à 5 livres, d'après M. Repossi).
2. D'après Corio, l'armée française ne comprenait que 1,200 hom-
mes d'armes, 7,600 fantassins suisses, picards, gascons, 4,058 hom-
mes de pied de médiocre ressource, et de l'artillerie. Ghilini
[Annali di Alessandria^ p. 117) et Guichardin disent 1,600 lances,
5.000 Suisses, 4,000 Gascons, 4,000 Français; Cavitelli (Annales
Cremoncnses] 1,600 chevaux, 9,000 fantassins. Marino Sanuto donne
une évaluation détaillée qui va à 1,750 lances, 300 arbalétriers à
cheval, 200 archers achevai, 9,700 fantassins suisses, picards, gas-
cons, normands, et une artillerie assez faible. Mais cette évaluation
est loin d'être exacte dans le détail; elle omet plusieurs compagnies
et donne pour les autres des chiffres inexacts ; elle porte à 50 lances
au lieu de 30 la compagnie du sire de Chàtillon, à 30 au lieu de
Juin 1499] LA CONQUESTE DE MILAN. 15
armes reluyre, les estandars au vent brausler, les
groz chevaulx aux champs bondir et faire carrière a
toutes mains, tant de lances, picques, hallebardes et
autres enseignes de guerre par chemin, tant de gens
d'armes, piétons, artillerye et charroys en avant
marcher, bien eust peu dire seurement que assez de
force y avoit pour tout le monde conquérir.
Le roy, vouUant veoir passer ses gens d'armes et
mectre l'armée aux champs, sur la fin du moys de
jung, entra dedans sa ville de Lyon sur le Rosne', ou
illecques vist l'ordre et police de son ost, la monstre
de ses souldars et nombre d'iceulx; et, premier qu'il
despartist de la ville, tout son arroy fut a chemin, et
puys, sur la fin du moys de juillet, s'en retourna en
poste a Romorantin pour veoir la royne qui la estoif-.
Ores, s'en va la bruyant gendarmée de France, les
dangereux destroictz des haultz mons de Savoye tra-
versant, fasant des Ueux inaccessibles chemins errans \
25 celle du sénéchal d'Armagnac, à TU au lieu de 50 celle du
comte de Fois, etc. (Cf. les monstres de ces compagnies, net. ms.
Clair. 240, fol. 501 et suiv.) Le même M. Sanuto prétend ailleurs
que Trivulce avait sous ses ordres 30,000 hommes... (II, 1112.)
1. Le roi quitta, en effet, Romorantin le 26 juin (Diarii di
Sanuto, n, 889), mais son désir d'éviter Bourges, où se trouvait
sa première femme Jeanne de France, retarda un peu son voyage.
Il était le 29 au château de Meillant, chez Charles d'Amhoise, sire
de Ghaumont (ibid.), et il entra à Moulins le 2 juillet (ibid., 910).
Il arriva à Lyon le 10 juillet seulement et fit une entrée solen-
nelle. (Lettre de Buonaccorsi, publiée par Villari, N. Macchiavelli
e i sitoi tempi, I, 544 ; Nicole Gilles, le Loyal Serviteur, Jean
Bouchet.)
2. Et qui était enceinte. Le roi se trouvait encore à Lyon le
5 août et il y était revenu le 31 (Marino Sanuto).
3. Par des motifs politiques, le roi préférait le passage par la
16 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Juillet 1499
les fins et mectes de la duché de Millan tousjours
approchant, en tel arroy que desordre n'y avoit lieu ;
et bien fut une chose prochaine de merveilles le char-
roy de tant et si grosses pièces d'artillerie, qui par
dessus la cruppe des montaignes si sainement fut con-
duyt que, par deffault de marcher, l'ost ung tout seul
jour n'en retarda. Que diray je de plus? si n'est que
le voyage fut si brief qu'en moings de quinze jours de
Lyon en Ast fut l'armée, avecques tout son arroy ^.
I.
La PRiNSE DE La Roque.
Long temps d'avant que les Françoiz fussent aux
champs, bien estoit le seigneur Ludovic adverty de
la venue d'iceulx, et bonne paine avoit mise a bien
fortiffier, remparer et avitailler ses villes et places^,
Savoie, avec laquelle il venait do traiter, au passage habituel ilu
mont Genèvre, plus facile pour l'artillerie.
1. L'armée était au grand complet, quoi qu'en dise Rosmini,
qui affirme que Trivulce, informé par ses amis de Milan des des-
seins de Ludovic, les déjoua en marchant tout d'un coup, sans
attendre les énormes forces qui arrivaient. II n'avait plus rien à
attendre, comme le remarque Guichardin; mais, dès le mois de
juin, Trivulce pressait Louis XII d'agir et avait commencé lui-
même les escarmouches (Marino Sanulo, II, 832, 905). Trivulce
avait même passé la frontière le 18 juillet, à la tète de 600 lances
et 1,500 hommes de pied (id., 957), et s'était établi dans quelques
villages du Milanais et à Felizzano (id., 967). Les Vénitiens ne
rompirent officiellement avec Ludovic que le 27 juillet (id., 978).
2. Il les avait inspectées lui-même avec grand soin et munies de
tout le nécessaire (Rosmiui). Da Paullo prétend qu'il ne commença
à s'en préoccuper que le 25 juillet, mais cela n'est guère probable.
Juillet 1499] LA CUNQUESÏE DE MILAN. 17
et mesmement La Roque, Non, Yalance, Tourtonne,
Alexandrie' et aultres de frontière, ou grosses garni-
sons de souldartz avoit mys, avecciues force traict et
bonne artillerie, et tant de boulouars, tours, fousses,
paliz et aultres deffences nécessaires pour actandre et
soustenir sièges et assaux, que bien pençoit Ludovic
les places et fors a tous humains estre inexpugnables ;
et, avecques ce, telle puissance de Lombars, Albanoys,
Bourguignons, Allemans et autres nacions estranges
ayoit a sa poye, que bien se vantoit toute l'armée de
France aux champs actendre, a la force d'icelle résister.
Ores mectz je le compte du Moure et ses Estradiotz
a part, et m'en reviens a l'armée des Françoiz, qui en
la ville d'Ast tenoit consistoire sur l'affaire de la
guerre, ou mainct différent propos est mys sur le
bureau. Toutesfoys, par conclusions fut dit et advisé
que, premier que mectre le glayve en œuvre, on
envoyeroit semmer La Roque '^, assez bonne ville et
chasteau moult fort", laquelle ville estoit d'Ast la plus
prochaine; et, de faict, y fut transmys ung airault
d'armes*, lequel très bien list son messaige, scelon ce
1. Alexandrie, place forte de premier ordre, était la clef de tout
le système de défense, et de sa possession dépendait la possession
de tout le Milanais; les autres places s'y reliaient étroitement et
furmaient un quadrilatère diflicile à entamer. Annone {Non), sur
la rive gauche du Tanaro, commandait les approches d'Alexandrie
du côté d'Asti, base d'opération de l'armée française : Valenza, le
Pô, Tortona, la route de Plaisance.
2. Le chroniqueur Ciprian Manente da Orvieto l'appelle Arraz/.o
(Venise, 1561, in-'i», p. 150); Corio, Ghilini, la Rocca d'Arazzo.
3. Elle avait une garnison de 300 hommes de pied, qu'était venu
renforcer un détachement de 500 hommes commandé par Agos-
tino Maneria, de Gènes (Corio, Ghihni).
4. D'après Da PauUo, cette proposition fut faite, le 28 juillet,
I 2
18 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Août 1199
que en charge luy estoit : auquel, par toute responce,
fut dit par ceulx du dedans que bien se garderoyent
de la fureur des Françoiz et que, si nulz d'eulx estoyent
si ozés les guerroyer, que tellement pençoyent soy
gouverner et en manière garder leur place, que les
assaillans y auroient honte et domage et les deffendeurs
lionneur et proufict. Ainsi s'en revint le airault vers
les lieulenans du roy et capitaines de l'armée pour
iceulx advertir de la responce; laquelle faicte et ouye,
fut par le conseil ordonné que, le jour ensuyvant, on
se mectroit aux champs et que La Roque seroit assié-
gée^. Le sire d'Aulbigny, qui l'un des chiefz de l'ar-
mée etoit, tant grief et mal de sa personne pour lors
se trouvoit, que, sans grant hazart sur sa vye adven-
turer, ne pouhoit a cheval monter, ne suyvre l'ost;
par quoy, malgré luy et contre son vouloir, entre les
mains des médecins en Ast fut contrainct demeurer,
et la prya Charles d'Amboise, grand maistre de France,
que durant sa maladye du faiz de la guerre le voulsist
descharger; ce que vouluntiers voulut faire, voyant la
charge plus honorable que pondeureuse-.
par un certain Starioto, réfugié milanais. Rocca d'Arazzo fut
investie le 5 août et prise le 9.
1. D'après Rosmini, Trivulce occupait déjà Gormenta, Solario,
Spigno en Montferrat et le pays environnant, auquel il avait fait
prêter le serment de iidéliié (cf. Marino Sannto, id.).
2. A cause de son âge; car Jean d'Auton va faire un grand éloge
de Charles d'Amboise. Charles était fils de Charles de Chaumont,
frère aîné du cardinal d'Amboise; né vers 1473, il épousa en 1491
Jeanne Malet de Graville, fille de l'amiral de France (flistoire de
Charles VIII). Dès le 3 février 1493, il obtint le gouvernement
(le Paris; mais, en 1496, on le lui lit résigner en faveur du sire
de Clérieu, et le roi lui assigna à ce sujet une somme de 1,000 liv.
(Tit. orig., Amboisc, n" 174). Dès 1493, il figure parmi les pen-
Août 1499J LA COXQUESTE DE MILAN. 19
Or, revenons a l'armée, qui n'actendoit que la nuyt
a passer pour ouvrir l'uys a la guerre et l'envoyer au
sionnaires du roi pour 800 livres par an (id., 11° 151), et eu 1494,
à l'époque de l'expédition de Naples, il commande une compagnie
de 30 lances (id., n°^ 161, 160). En 1499, il n'était donc plus un
débutant. Louis XII, dès son avènement, le créa grand maître de
France. C'est à tort que Godefroy (dans son Histoire des connes-
tables, chanceliers, œuvre peu exacte) dit qu'il succéda seule-
ment à Georges de la Trémoïlle, en 1502, dans cette haute dignité.
Le témoignage de Jean d'Auton est corroboré par une quittance
du-25 janvier 1499-1500, oiî Charles d'Amboise prend le titre de
grand maître de France (Tit. orig., Amboise, n° 121). La même
pièce nous montre qu'à cette époque il commandait seulement
une compagnie de 20 lances fournies; au mois de mars, il en com-
mandait 50 (id., n" 188) et, en 1501, 70 lances (id., n»^ 107, 189),
et encore en 1504 (id., n°^ 109, 231, 232). En 1504, il hérita de
30 lances, sur les 40 que commandait P. de Choiseul, sire de
Lanque (ms. fr. 25784, xi°^ 76 et 76 &;.s), et se constitua une com-
pagnie de 100 lances. Il était, en outre, capitaine de Dieppe (id.,
n- 86). Les dignités, du reste, pleuvaient sur sa tète; son oncle,
le cardinal, en quittant le Milanais, l'y laissa avec le titre de lieu-
tenant général du roi, titre qu'il garda jusqu'à sa mort. Chevalier
de l'ordre, la disgrâce du maréchal de Gié lui valut, en 1504, le
titre de maréchal de France, et la résignation de son beau-père,
l'amiral de Graville, le titre de grand amiral (Tit. orig., Amboiso,
n's 175, 188, 189, 233, 240 et suiv.). Seigneur, par sa famille, de
Chaumont-sur-Loirc, Mcillant, Vendœuvre, Sagonne en Bour-
bonnais, baron de Charenton et de Revel (id., no^ 107, 162), ajou-
tons, de suite, que son administration de Lombardie, traversée
par de fréquents accès de fièvres paludéennes qui lui coûtèrent la
vie, lui rapporta d'immenses richesses. Il ht somptueusement
rebâtir son château de Meillant en Berry tel qu'il existe encore,
et le cardinal Bibbiena rapporte le dicton qui avait cours à ce
propos : Milan a fait Meyan, dicton qu'il applique à tort au car-
dinal d'Amboise (Epistres des princes, rec. par Ruscelli, trad. par
Belleforest, 1572, in-4o). Son portrait, par Léonard de Yinci [Maga-
sin ■pittoresque, année 1847, p. 400), se trouve au Louvre. Quanta
son rôle, il a été diversement apprécié : J. d'Auton, le Loyal ser-
viteur l'exaltent; Brantôme, au contraire, l'apprécie peu. Mais
Brantôme se trompe lorsqu'il dit que Charles de Chaumont avait
•20 CHRONIQUES DE LOUIS XIl. [Août 1199
champs. Sitost que ténèbre nocturne heut donné lieu
a clarté matutine et le jour parut, trompettes son-
nèrent, artillerye et autre cliarroy se niist a chemin
et, sur le point de huyt heures, estendartz furent des-
pliez et mys au vent, gens d'armes montés a cheval,
et l'armée print la voye droict a La Roque ; et, entour
onze ou douze heures de jour, fut le camp si près logé
de la ville que ung archier d'illecques tout a l'aise heust
tiré dedans une flèche.
Ceulx de la place, voyant la manière des Françoiz,
qui tant près de leur fort si souîdain avoyent planté
leurs estandartz et assi leur camp, trouvèrent la façon
bien estrange et moult différente a la coustume des
sièges des Italles, qui grandes admiracions et longues
cerimonyes ont pour telles choses faire, et ne furent
pas bien du tout asseurés. Toutesfoys, tindrent bon
semblant et tirèrent quelques faulcons a la volée par
dessus le camp et au travers, sans faire que bien peu
de mal ; et aussi tirèrent les canonnyers françoiz
(juelques moyennes pièces, en actendant la nuyt a
venii' pour le surplus approcher et asseoir. Ainsi se
passa le jour, tant que le souleil retira ses roiz en la
région d'Occidant^ ; et, sur l'eure du premier galli-
cante, que toutes choses tiennent sillence, furent faictes
les approches et assize l'artillcrye si près des fossés
seulement vingt-cinq ans quand il devint gouverneur du iVIilanais;
il en avait vingt-sept. Los ambassadeurs vénitiens le représentent,
à cette époque, comme un homme à qui l'on donnerait trente-deux
à trente-quatre ans, parlant facilement et jouissant auprès du
roi d'un grand crédit.
1. Tout cet été fut pluvieux et tempétueux {Cronaca di Oremona,
dans la Bibliolh. hist. italiana, t. II), et ce temps contraria fort
les opérations des Français.
Août 1499] LA CONQUESTE DE MILAN. 1\
de la ville qu'on heust peu de la, avecques la main,
gecter une pierre dedans et, avecques ce, bonnes tran-
chées et fors tauldis furent faictz pour la seurtc de
l'artillerie. Si tost qu'il fut jour eclarcy, canonners
commencèrent a descharger canons et faulcons contre
murs et boulouars, et ceulx de la place a tirer aussi
moult aigrement au travers du camp et par dessus
les tranchés. Somme, d'ung costé et d'autre, y heut
bonne baterye, mais non pas d'une esgalle force; car
eii moings de cincq heures, plus de soixante brasses
de leurs murailles furent ruhées parterre, et leurs fors
et deffences percées en tous ejidroictz. Veoyans ceulx
de la ville que plus ne pouhoyent soustenir ne porter
les grans coups qu'on leur donnoit, doublant aussi (jue
la place d'assault on n'emportast, sur les deux heures
après mydy* parlamenterent ; et, ainsi qu'on traictoil
de l'entrée, souldaynement les gens de pyé se gec-
terent a la brèche et tous a la foulle entrèrent dedans ;
et, eulx ainsi entrés, prindrent le chasteau' d'assault
et tuherent tous les souldartz de Ludovic et grant
partie de ceulx de la ville ^; et, après ce, pillèrent
tout, puys firent courir le feu par les maisons, et s'en
retournèrent au camp avecques leur butin.
Et de ce lieu, pour ce jour, ne deslogerent les gens
d'armes.
1. 3 août. (Marino Sanuto, II, lIO'i.)
2. Où s'était réfugiée la garnison (Gorio). On répandit, dans
toute l'Italie, le bruit d'une trahison ; on prétendit que le capitaine
avait été acheté 800 ducats. Mais rien ne l'indique, et la conduite
des Français prouve le contraire. On prétendait aussi qu'ils avaient
fait la garnison prisonnière, ce qui n'est pas e.xact (Marino Sanuto,
n, 1102, 1105, 1107).
3. Cet horrible massacre faisait partie de la tactique d'une entrée
22 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Août 1499
II.
Comment Non fut prinse.
Après la prinse de La Roque , fut pareillement
envoyé sommer Non, une autre très bonne ville et forte
et chasteau moût advantageux^, près de deux mille,
ou entour, de La Roque. Laquelle ne se voulut pareil-
lement rendre ne submectre en l'obéissance du roy,
mais, avecques moult liere contenance, distrent, ceulx
qui la place gardoyent, que riens ne doubtoyent le
pouhoir des Françoiz et que, qui les assauldroict, telle
dilligence mectroient a eulx si bien deffendre et gar-
der que la force leur en demeureroit. Ainsi doncques
ouy le dire affectueulx et cogneue l'obstinacion de
leur propos, la droict a chemin se mist l'armée; et
passa une petite rivière^, qui a demy mille de la ville
estoit, et la séjourna jusques au lendemain, qui estoit
la vigille de l'Assumption Nostre Dame; et, ce jour^
fut assix le camp au plain d'une petite vallée, dedans
ung marais presque a touchant de la ville; et, la nuyt
après, furent faictes les approches et affustée l'artillerye
en campagne, et cola explique pourquoi, après une ou doux exé-
cutions de ce genre, les autres places se rendaient si facilement.
1. Déplus, ses fortifications venaient d'être refaites (Guichar-
din). La garnison était de 700 hommes (id.).
2. Le Tanaro. D'après Ghilini, on y jeta un pont. D'après Ros-
mini, on le passa à gué en partie : le reste de l'armée dut demeu-
rer en arrière à cause de la crue inopinée des eaux, et, dans cette
situation critique, une sortie des assiégés serait devenue très dan-
gereuse .
8, Le 13 août. Cf. Schiavina. ■ ,
Août li99J COMMENT NON FUT PRINSE. 23
si près des murailles, qu'on povoit tout a cler ouyr ce
que les guectz du dedans disoyent l'ung a l'autre.
Le jour enssuyvant, qui estoit la feste soUempnelle
de Nostre Dame, pour l'onneur d'icelle ne fut oneques
tiré, ou, que quessoit, bien peu.
Le lendemain, au plus matin, le tonnerre de l'artil-
lerye commença a bruyre et tempester par la région
de l'air et, comme ung tourbillon voragineux, a soub-
marcher et mectre par terre tout ce qui au davant se
treuve, et tellement que tours, boulouards, murailles
et créneaux a force de coups de tous costés trebu-
choyent, et si menu qu'enlour troys heures après mydi
fut la baterye tant avancée que chascun se mist a por-
ter fagotz pour combler les foussés et donner l'assault ;
car l'ouverture estoit si grande et la muraille batue si
près de terre, qu'on poulioit clerement du dehors voir
aller et venir les gens par les ruhes. Toiisjours tiroyent
ceulx du chasteau, et faisoyent bonne deflence, ce que
de léger pouvoyent bien faire ; car leur fort estoit assix
sur ung hault mont et tant adventaigeux que a bien
de tous costés l'adviser, a malaisée place a prendre
resembloit. Grant force artillerye et vivres et plus
de quatre cens souldartz dedans y avoit et, avecques
ce, l'advenue et entrée d'icelluy si très pénible, que,
avecques cordes et autres aydes, ou, que quessoit, seul
a seul, par ung chemin estroict et droict comme une
muraille, monter y failloit. Somme, c'estoit l'une des
plus fortes places de la duché de Millau.
I^our cnssuyvre mon propos, a l'eure qu'on voulut
donner l'assault, voyans ceulx de la ville que plus n'en
povoient, comme gens qui veullent deffyer fortune et
désespérés, souillèrent le feu par leurs maisons, puys
2i rHROMQlTS DE LOUIS XII. [Août 1499
se cuyderent retirer au chasteau pour eulx sauver.
Mais la bende du seigneur de Normanville^ et aucuns
Piquards, avecques les cent Allemans du roy, les
1. C'était une compagnie de 2,000 hommes de pied, mis sus en
Normandie en 1498 d'après les ordres de Charles VIII. Jean Bas-
set, sr de Normaaville, qui la commandait, était petit-fils d'un
capitaine normand au service des Anglais, Nicolas Basset ou de
Basset, créé par les Anglais seigneur de Malaunay, et capitaine de
Valmonf pour le chancelier de Bretagne, à qui les Anglais avaient
donné cette place. Fait prisonnier avec le comte d'Arundel à Ger-
beroy, Nicolas Basset fut interné à Beauvais et y mourut bientôt,
laissant son fils Jean orphelin, à l'uge de dix ans. Jean Basset fut
recueilli par un oncle, également nommé Jean, chantre et cha-
noine de Notre-Dame de Rouen, vicaire général de l'archevêque,
puis il alla suivre l'école à Gournay. Il obtint du roi mainlevée
du fief de Malaunay et devint chambellan avec une pension de
200 livres (1486). Cette même année, il mourut, car son fils Jean
hérita de sa pension à partir de 1486. Jean Basset fut élu en
l'élection de Bayeux pour les aides de la guerre en 1488, 1498.
Il épousa Isabeau Roussel, devint capitaine des levées normandes
en 1498; en 1512 et 1515, il était capitaine des nobles du bailliage
de Caux et en 1516 chambellan. Il est probable que c'est lui qui,
sous le nom de Philippe Basset, s"" de Normanville, fut confirmé
dans les fonctions de vicomte de Gisors par patentes du 7 juin 149S
(Clair. 782) ; en tout cas, il devint bailli de Gisors et on le voit
assister en cette qualité aux états de Normandie (Tit. orig., Basset
de Normanville, n^* 2-3, 4-10, 16-26). Sa pension en 1499 était de
400 livres (compte de 1499, Portefeuilles Fontanieu). Il avait, sous
sa charge, trois pensionnaires du roi comme capitaines en second
des 2,000 hommes de pied normands : Antoine de Haucourt, et
les sires de Dompierre et Bonnetot de Saint-Léger. Chacun de
ces capitaines était inscrit pour une pension de 160 livres (id.).
Ces capitaines étaient, en outre, pensionnaires personnels du roi.
Colin de Silly, seigneur do Dompierre, recevait 200 liv. (id.);
Jacques de Ossencourt, ou Ochencourt, seigneur de Bonnetot,
commandait 400 hommes (Tit. orig., Ochencourt, n" 7). Marine
Sanuto se trompe donc quand il parle de 2,400 Normands et quand
il les désigne comme chargés seulement do garder les charrettes
de l'armée.
Août 1499] COMMENT NON FUT PRINSE. 25
archiers d'Aulbert du Rousset et autres armés legierc-
ment, par la brèche entrèrent en la ville et sitost pour-
suyvirent ceulx qui vers le fort s'enfuyoyent, que, a
l'entrée du premier pont, les actaindirent : touteffois,
gaignerent ceulx de la ville la place et fermèrent les
portes. Les Françoiz qui, de si près qu'avez ouy, les
chassoyent avecques lances, picques, haches, halle-
bardes et autre force de guerre, commancerent a
rompre portes et fenestres, coper chaines et bariercs
etfaire grans effors contre la place; ceulx de l'autre
part a ruer grosses pierres et tirer force traict et artil-
lerie contre ceulx qui ainsi les assailloyent. Le maistro
de l'artillerie de France', qui l'assault regardoit,
voyant que ceulx du dedans deffendoient ainsi l'entrée,
vint affûter quatre ou ci ne faulcons contre leurs def-
fences, et la commancer a tirer de telle sorte que nul
d'eux n'osoit l'ueil monstrer qui ne fust emporté.
Ainsi furent contrainctz habandonner leurs repaires et
le demeurant de leur affaire mectre entre les mains de
maleureuse destinée. Somme, eulx veoyans deffiez et
assailliz de danger tant mortel, ne sceurent que faire,
si n'est soy gecter par les fenestres et avecques cordes
et eschelles descendre et cryer : France, France, pour
\. Guy ou Guinot de Lauzières, ou Louzières, seigneur de Mon-
treuii et autres lieux, ancien sénéchal d'Armagnac, ancien maître
d'hôtel de Louis XI et de Charles YIII, chargé en cette qualité
d'aller chercher saint François de Paule en Calabre (Cotnmines,
II, 229; Procès de canonisalion de saint François de Paule), puis
grand maître de l'artillerie (P. Dcsrey). Il succéda, en cette charge,
au sire de Torcy; il mourut en 1504 et fut lui-même remplace par
Paul de Benseradc (ras. fr. 6690, fol. 5, 7-8; 6691, fol. 2). C'était
le huitième hls de Raymond de Lauzières; il épousa : 1" Souve-
raine d'Ebrard de Saint-Sulpice ; 2^ Jeanne de la Roche.
■26 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Août 1499
CLiyder la dureté du glayve amollir et leurs vyes res-
piter. Mais le chasteau fut priz d'assault, et tous ceulx
qui dedans estoyent decoppés et tranchés, sans ce que
ung tout seul vif en rechappast, hors le cappitaine de
la placée qui fut priz par ceulx d'Aulbert Roussel et
envoyé en Ast prisonnier-. Apres la prise de la ville
el chasteau et occision faicte, fut dit, par commune
extimation, que de huyt a neuf cens hommes lombai'S
avoyent ce jour esté mis a l'espée. Ainsi fut la ville de
Non prise d'assault, pillée, destruicte et mise en
cendre-^.
A six ou sept mille de Non estoit une autre bonne
ville, nommée Vallence, grande et bien peuplée, de
groz boulouars de terre massiz et bien percés , de
bonnes groces tours et fortes murailles, de grans fossés
proffondz, d'artillerye, vivres, souldars et toute def-
fence de guerre moult bien fortifyéc^, qui en troys ou
quatre heures povoit d'Alixandrye avoir secours.
Et, presque a my voye des deux villes de Vallence
et Alixendrye, ung asses fort chasteau et grosse bour-
gade y avoit, sur une petite rivière, ou la garnison
d'Alexandrye pouhoit faire embûches et retrectes, et
souvant aux Françoiz donner allarmes et escarmouches.
Par quoy, fut advisé que celuy chasteau, premier que
aller en avant, seroit assiegié, ce ([ue fut fait; et, sitost
que le camp fut logé davant la [)lace, Estradiotz^ com-
1. Il s'appelait Alfonso Spagnuolo ; c'était un soldat très vigou-
reux, qui avait fait une belle défense (Corio).
2. 17 août (Marino Sanuto).
3. Annone et Rocca d'Arazzo furent, dit Gaguin, rasées ta fleur de
terre, excepté le château de Rocca d'Arazzo, qu'on se borna à brûler.
•i. Assai seciira, dit Corio.
5. Cavalerie légère irrégulière, composée surtout d'Albanais.
Août 1499] ro.MMENT NON FUT PRINSE. 27
mancerent a buffeter autour de l'ost, mais tantost
furent si rudement envoyez, que bien mestier leur fut
que leurs chevaulx bussent bon esperon et que point
ne fussent retifz. Geulx de la place, voyans le siège si
près d'eux et le hazart de leurs \ yes entre les mains
de parverse Fortune bransler, doubtans ausi qu'on ne
les trectast comme ceulx de La Roque et de Non,
apportèrent les clefz du chasteau et furent pour l'eure
bons Françoiz. La séjourna Tost pour la nuyt', et le
leiidemain vers Yallance print la voye.
Ce jour, sur les neuf ou dix heures, ainsi que Tar-
mée inarchoit en avant et approchoit Vallance, sept
ou lîuyt cens chevaulx , Estradiotz et autres , qui
d'Alexandrie estoyent sortiz , se vindrent présenter
davant la bataille que le conte de Ligny conduysoit,
près de la longueur deux foys de une picque, en bon
ordre et faisant myne bien asseurée, et prestz de ceulx
adresser qui desordre vouldroyent tenir. Toutesfoys,
voyant le compte de Ligny, qui chief de l'armée estoit,
la manière de ses Albanoys et que, sans escarmouche,
C'étaient des batteurs d'estrade. M. Lalanne fait dériver leur nom
du mot grec -TTpaTiwxr,;. Quoi qu'il en soit, ce nom était devenu
courant pour désigner les éclaireurs et la cavalerie irrégulière.
Dans une lettre à Machiavel, Biagio Buonnaccorsi appelle plai-
samment les employés inférieurs des bureaux publics lî Stradiotti
di cancellaria (Villari, Machiavclli ed i suoi tcmpi, I, 555). Les
Estradiots étaient généralement braves, mais indisciplinés et sau-
vages. Dans la campagne de 1495, on racontait que les provédi-
teurs vénitiens leur payaient une prime par tête d'ennemis qu'ils
rapportaient.
i. Cependant une forte partie de l'armée était restée en arrière,
car, le 17 août, la compagnie de 100 lances du sire d'Auzon fut
passée en revue au camp devant Annone, et, le 19, la compagnie
de 50 lances du comte de Foix (ms. Clair. 240, n"' 517, 519).
28 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Août 1499
ne les failloit laisser, ordonna que le seigneur de La
Palixe^ avecques cinquante hommes d'armes des
siens et ceulx du seigneur de Myolant^ donneroit
dedans; et, tout en l'eure, fut faicte la charge si rude
qu'Estradiotz prindrent chemin et, pour tirer au loingz
1. Le célèbre La Palisse, Jacques de Chabannes, fils de Geof-
froy de Chabannes, s"" de Charlus, gouverneur de Pont-Saint-Esprit,
et de Charlotte de Prie. Il épousa en 1493 Jeanne de Montberon,
et on 1514 Marie de Mehin d'Épinoy, veuve du sire de la Gru-
thuze. Cet illustre capitaine était un homme de belle et forte sta-
ture, de grandes manières; il avait une large figure, un peu fati-
guée sur la fin de sa vie, un grand nez et large, des yeux bleus et
bons, un peu étonnés (ms. fr. 13'i29, fol. xlii v% portrait de 1519;
François /«"• chez M'""^ de Boisy, par M. Rouard, planche X ; Recueil
de Niel...). Louis XII l'aimait infiniment et les Espagnols le nom-
mèrent le Gran marcschal (Brantôme). Il prit part, avec éclat, k
toutes les guerres, à toutes les expéditions de Louis XII, de Fran-
çois I". Il commandait 40 lances en 1498 (ms. fr. 26106, n" 10) et
1501 (ms. Clair. 240, p. 545), 50 en 1510. Chambellan dès le début,
il devint chevalier de l'ordre en 1510, maréchal en 1515. En 1525,
il blâma la bataille de Pavie; on parut mettre cette prudence sur
le compte de son âge (il avait soixante-trois ans); il s'y fit tuer
(Tit. orig., Chabannes, n°^ 40-45; Brantôme), après avoir été pen-
dant près de quarante ans un infatigable capitaine; il comman-
dait déjà une compagnie en 1491 et fut de ceux qui accueillirent
Bayard. Il était grand maître des eaux et forêts de Languedoc
(fr. 26106, n- 82).
2. Louis de Miolans, seigneur de Serve, baron d'Anjou en Dau-
phiné, comte de Montmahu ou Montmayeur, maréchal de Savoie;
il jouit d'une grande faveur près de Charles VIII et se lit battre à
la balaille navale de Rapallo. Do 1494 à 1503, il était chambellan
et capitaine de 40 lances; en 1503, sa compagnie, en garnison à
Plaisance, fut répartie dans diverses garnisons du Milanais entre
le sire de Sandricourt et Louis de la Trémoille (Tit. orig., Mio-
lans, n"^ M, 13 à 17; ms. Clair. 240, p. 567, 579; ms. fr. 25783,
n" 54; Commines, II, 350, 446; ms. fr. 26106, n» 32).
D'autre part, le bâtard de Miolans était, en 1503, pensionnaire
du roi pour une somme de 400 livres (Compte de 1503, ms.
fr. 2927).
Août 1499J COMMENT NON FUT PRINSE. 29
ceulx qui les suyvoyent, fyrent longtemps manière de
fuyte; et, eulx voyans leur adventaige, tous ensemble
tournèrent sur queuhe et bientost retournèrent ceulx
qui les avoyent chassés, et fut illecques le lieutenant
du seigneur de Myolant^ de deux Estradiotz tellement
pressé que, si tost n'eust esté secouru, en grant hasart
estoit de faire ung voyage en Albanye. Tousjours
escarmouchoyent Estradiotz a force avecques les Fraii-
çoiz, lesquelz ausy a la poincte de la lance et de si
près les cherchoyent que, pour fuyr le choc, ne savoyent
de quel costé tourner le pavoys. Toutesfoys, si bien
savoyent iceulx Albanoys leurs fuytes et recharges
conduyre et mener (supposé que vestuz fussent legie-
rement) que a la foys aux rayeux armés monstroyent
le chemin de la retraicte; et, veue leur façon de faire,
fut par le compte de Ligny avisé qu'on leur doniieroit
bien estroict, et luy, avecques le surplus de la bataille,
la se vient adraisser; mais, sitost qu'Estradiotz virent
donner des espérons et baisser lances, sans cou|)
actendre , tournèrent le doz et prindrent la fuyte,
comme on leur donna la chace, moût tost, et furent
suyviz plus d'ung mille et demy, et faysant tousjours
fuyte de loup ; car, a leur retraicte, donnoyent sou-
vant sur quelqun et, au fuyr, si légèrement jouhoient
du pié leurs chevaulx que grant exès estoit a ceulx de
France d'entreprendre leur copper chemin. Toutes-
fois aucuns Estradiotz y demeurèrent, et quelqu'uns
des nostres furent blecez. Ainsi se départirent Françoiz
et Albanoys, sans gueres de perte et moings de gaing
y avoir.
1. Ce lieutenant du sire de Miolans était Sébastien de Gouffier,
pensionnaire du roi pour 400 livres (Compte de 1503, ms. fr. 2927).
30 CHRONIQUES DE LOUIS Ml. [Août 1499
Tousjours marchoit l'armée et Vallance approchoit
et tant que, bientost après mydy, gens d'armes et
artillerye a ung gect d'arc de la ville arrivèrent; et la
furent assix et affûtés cinc ou six canons et faulcons'*
et tirés contre la place quelque coups; mais ceux du
dedans ne voulurent actendre que autres assaux on
leur fist et, doubtans plus grant domage encourir, sur
le soir parlamenterent; et, au matin '^, se rendirent les
souldartz a la voulunté des lieutenans du roy, lesquelz,
ung bastoLi blanc au poing, les envoyèrent^, et ceulx
de la ville baillèrent les clefz et, leurs bagues sauves, se
soubmirent sans nulle autre deffense faire ^.
Pour tousjours a la conqueste de Millau briefvement
procéder et ensuyvre le comancement d'icelle (a qui
assez doulce et favorable avoit esté dame Fortune),
après la réduction de Vallance, l'armée prist les champs
en adroissant son arroy vers la cité de Tortonne^;
1. Les faucons étaient des pièces de trois pouces, pour les bou-
lets d'une livre.
2. 25 août (Marino Sanuto, II, 1164), 25 d'après la Cronaca di
Cremona, 19 août d'après Schiavina et Da Paullo. Ce dernier pré-
tend que le siège dura quatre jours. Erasmo Trivulzio fut nommé
gouverneur.
3. Senarega prétend que les Français mirent tout à feu et à sang
à Valenza !
4. Valenza avait pour capitaine Rafagnino Donato, fort suspect
de trahison. Gorio prétend que Galeazzo di San Soverino lui avait
envoyé d'Alexandrie, sous la conduite de son frère bâtard, Octa-
vien, et de Badine de Pavie, des troupes qui portaient l'effectif à
\,'M combattants, sans compter les habitants; qu'on était prêt à
se défendre, mais que les Français furent introduits subreptice-
ment. Ce récit nous paraît bien suspect. Le renfort ne put pas.
arriver jusqu'à Valenza. Trivulce rendit la liberté à toute la gar-
nison et ne garda que les chefs.
5. Tortona, place forte qui commande le cours de la Scrivia,
Août 1499] COMMENT NON FUT PRINSE. 3i
laquelle trouva, par saine oppinion, que, actendre le
siège des Françoiz et l'assault d'iceulx, plus domma-
geable axes lui seroit que, pour soy rendre a eulx,
reproche difïamable. Ainsi doncques, comme ceulx
qui sur toutes choses ont leur proffict pourrecomandé,
querans avoir leur robe en seureté et vies sauves, les
plus sollempneiz misseres de la ville envoyèrent faire
l'obéissance et rendre les clefz ' .
Apres que Tourtonne fut submise, plusieurs autres
bonnes villes et chasteaux, comme Encize-, Solere^,
Fulgurose^, Monte GasteK*, Voguere*^, Nove" et autres
fortes places de la duché ^ sans autrement acLendre
d'eulx approcher l'armée, au roy se rendirent et, de
la en avant, grant force vivres apportèrent en l'ost.
sur la route d'Alexandrie à Plaisance. Ant» M« Pallavicini était
capitaine.
1. Trivulce s'empressa de rassurer les habitants par une lettre
que publie Gorio.
2. Incisa, sur la Stura, dans la direction de Cherasco. On l'ap-
pelait aussi Incisa d'Asti. Incisa ne faisait pas partie du duché de
Milan. G était le chef-lieu d'un marquisat indépendant, alors régi
par plusieurs princes associés sous la direction du marquis
Oddone, prince pacifique et excellent. Oddone gouverna de 1471
à 1514. A partir de 1512, des difficultés éclatèrent et le marquisat
d'Incisa finit par être absorbé, non par le duché de Milan, mais
par le marquisat de Montferrat. V. Molinari, Storia d'Incisa d'Asti.
3. Solero, près d'Alexandrie.
4. Piopera (actuellement Piovera, près Tortona), d'après Gorio.
En prononçant Fiogera, Jean d'Auton a fait Folgera, Fulgiirose.
5. Monte-Gastello, sur la rive gaucho de la Bormida, à peu do
distance d'Alexandrie.
6. Voghera, sur la rive gauche de la Staffora, sur la route
d'Alexandrie à Plaisance.
7. Novi, sur la route d'Alexandrie à Gênes.
8. D'après Scliiavina, Tortone et toutes ces villes se rendirent
le 27 août. Solero s'était rendue le 15.
32 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Aoùt 1499
Souveiitesfoys firent nos gens cources et algarades '
devant la cité d'Alixandrye, pour veoir et cognoistre
la manière et puissance de ceulx qui dedans estoyent- ;
lesquelz sortoyent souvant, mais gueres n'esloignoyent
l'ombre de leurs barrières, pour doubte d'embûche,
et ausi que par soing laborieux a la garde et fortiffi-
cation de leur place avoyent a entendre, comme de
celle qui, après Millau, estreme reffuge et actente sin-
gulière du seigneur Ludovic estoit. De jour en jour
marclioit l'ost en avant et par le marquissat de Mont-
ferrat bransloit son charroy'^, ou aucunes des villes
tirent reffus de l'entrée et differance de bailler vivres ;
par quoy fut parler au marquis le conte de Ligny, qui
en telle sorte luy bailla son deffault pour entendre,
que de la en avant but plus de crainte de desplaire
aux Françoiz que volunté d'ennuy leur prochacer^
Ainsi passa l'excercite de Gaule par le pays du mar-
quissat, tirant a cartier d'Alixandrye, et oultre cincq
ou six mille, ou illecques aucunes places, qui entre
Pavye et Alixandrie estoient, se rendirent et appor-
tèrent les clefz.
1. Algarade, mot nouveau, d'importation espagnole; aJgarada,
cris de gens qui se battent.
2. Dès le 19 aoùt, des coureurs français apparurent sous les
murs d'Alexandrie (Marino Sanuto, II, 945).
3. Les terres du marquis de Montferrat, dont Casale était la
capitale, se trouvaient situées entre Verceil et Alexandrie et cou-
vraient de ce côté le duché de Milan.
h. Depuis l'entrée en campagne, Constantin Arniti, soi-disant
collaborateur de l'armée française, opposait une grande force
d'inertie et une neutralité plutôt malveillante. Cela n'empêcha
pas les Français d'occuper le marquisat selon leurs besoins et
notamment Felizzano, qu'ils n'évacuèrent plus. Nous avons une
montre do la garnison française de Felizzano « au duché de
Milan, » en 1501. ,
Août 1499] COMMENT NUN FLT PRINSE. 33
Affin que les vivres', qui de Valence, Tourtonne
et autres villes conquises alloyent a l'ost, et les pas-
sages des environs par les gens d'armes d'Alexandrie
ne fussent empescliés, dedans une ville du marquis-
sat, noméeFelissant-, furent lessés le grant escuyer^,
le seigneur de Ghatillon \ le seneschal d'Arnia-
1. Une gelée tardive avait endommagé les récoltes au mois de
mars {Cron. di Cremona) et rendu les approvisionnements dif-
liciles.
2. Felizzano, entre Asti et Alexandrie, dans le marquisat de
Montferrat.
3. Pierre d'Urfé, seigneur d'Urfé, entra au service sous Louis XI,
qui, en 1465, le commit au paiement des gens d'armes pour la
guerre du Bien Public. L'année suivante, 1466, il était chambel-
lan, avec une forte pension, et, en 1485, grand écuyer, charge
qu'il garda toute sa vie, avec 1,200 livres de gages. Il s'intitu-
lait également à cette époque « chambellan, premier écuyer de
corps, maître de la grant écurie du roi ». En 1485, il était aussi
sénéchal de Beaucaire et Nimes, châtelain de Gallargues. Il rece-
vait une pension de 2,000 livres. En 1480, le roi lui donne une
gratification de 1,200 livres, comme indemnité des dépenses de la
guerre de l'année précédente. On le voit assister aux États de
Languedoc comme commissaire du roi. En 1494, il commandait
une compagnie de 40 lances. Il existait encore en 1507 (Tit. orig.,
Urfé, no^ 2-3-2; compte de 1503, ms. fr. 2927; ms. fr. 26107,
n° 249). Il nous reste un bon nombre de pièces relatives à sa
charge de grand écuyer.
4. Jean de Goligny, d'une famille de chevaliers bacheliers, sei-
gneur de Goligny, d'Andelot et de Chàtillon-sur-Loing, recevait
encore en 1481 une pension de 1,500 livres de Louis XI. Il dut
mourir vers 1481, car il laissa sa veuve, Êléonor de Gourcelles,
tutrice de tous ses enfants, encore mineurs.
Jacques de Goligny, seigneur de Ghatillon et d'Andelot, l'ainé
de ses enfants, fit ses premières armes au Pas de Sandricourt en
1493; sa bravoure et son entrain chevaleresque enthousiasmèrent
Gharles YIII, dont il devint de suite le favori ; dès 1494, il reçut
une compagnie de 100 lances, avec laquelle il lit la campagne et
combattit à Fornoue. Sa pension fut élevée, en 1496, à 3,000 liv.
Il avait épousé Anne de Ghabannes, lille du célèbre comte de
I 3
34 CHUOXIQUES DE LOUIS XII. [Août 14y9
gnac\ avecques leurs bandes, ou par ung temps séjour-
nèrent; et n'estoit jour qu'on ne tîst saillies et escar-
Dammartin et de Marguerite de Calabre, iille naturelle de Nicolas
(l'Anjou. En 1500, quoique veuf, il réclama une rente de 800 liv.
que le roi Charles d'Anjou avait jadis léguée à sa belle-mère. En
1.505, il épousa, en secondes noces, Blanche de Tournon.
Sous Louis XII, sa compagnie de 50 lances, à partir de 1503,
fut placée, après la guerre, en garnison à Brives-la-Gaillarde. En
1509, il devint prévôt de Paris et concierge de l'hôtel Saint-Paul.
Deux ans après, la veille de la bataille de Ravenne, il fut tué d'un
coup d'arquebusade, qui lui brisa les os; il avait fait toutes les
campagnes de Mételin, d'Agnadel, etc.
Bien qu'il ne soit guère connu que sous le nom de sire de Cliâ-
tillon, il signait : « DecouUigny. »
Nous parlerons plus loin de son frère, connu sous le nom de
sire de Fromentes. Sa sœur, Marie, avait épousé Georges de
Menthon, seigneur de « Duesme, » qui devint de ce chef seigneur
d"une partie de Coiigny, dite Coligny-le-Neuf, et qui obtint, avec
beaucoup de peine, en 1490, le versement de la dot de sa femme,
lixée à 3,000 livres.
Il eut pour neveu le fameux amiral Gaspard de Coiigny (Tit.
orig., Coiigny, n^^ 5, 8-19; Menthon, n» 4; fr. 25783, n» 69;
Clair. 782; Brantôme, etc.).
Marino Sanuto dit qu'il menait, en 1499, une compagnie de
50 lances; c'est une erreur, il n'en commandait plus que 30, (iui
lurent passées en revue dans le comté d'Asti, le 19 mai 1499, et
en 1501 à « Villefranche-en-Piémont. » En 1503, cette compagnie
alla se reformer à Chàlillon (ms. Clair. 240, p. 507, 537, 581).
1. Jacques Galiot de Genoilhac, sénéchal d'Armagnac, fut
élevé par un oncle des mômes noms et prénoms, chambellan de
Louis XI, valet de chambre de Charles VIII, en 1493 sénéchal
de Beaucaire et maître de l'artillerie. Seigneur d'Assier, Reil-
lanet, baron de Gapdenac, écuyer d'écurie du roi en 1495 et
les années suivantes (Comptes de l'écurie, ms. fr. 2927), il se
distingua par sa bravoure à Fornoue, aux côtés de Charles VIII;
maître de l'artillerie en 1512, grand écuyer après Pavie en 1525,
capitaine de 80 lances, chevalier de l'ordre, capitaine général
de l'artillerie de France, capitaine de Najac, gouverneur du Lan-
guedoc en 1545, il mourut en 1546, à près de quatre-vingts ans,
laissant une fortune énorme et un grand renom de sagesse,
Août 1499] COMMENT NON FLT PRLNSE. 35
mouches, et a toutes heures estoyent Estradiotz sur
les champs, qui nuyt et jour, comme corps fantas-
tiques, bransloyent eu l'air et prenoyent parfoys
quelque gens de pié ou autres mal accompaignés.
Au desloger de Felissant, ne furent gens d'armes
si tost a chemin, que cincq ou six cens Albanoys ne
d'honneur et de courage. C'est lui qui, âgé de soixante-dix-
huit ans, à la nouvelle qu'une bataille décisive allait se livrer
04 Italie (la bataille de Cérisoles), disait à son fils unique, Fran-
çois : « Allez, mon fils, quérir la mort en poste. » François prit
la poste, arriva à temps et se fit tuer (Brantôme, t. III, p. 72-76).
Cet homme d'un si mâle caractère était, en 1500, chambellan,
sénéchal d'Armagnac aux gages de 366 livres, et pensionnaire du
roi (2,000 livres); en 1501, il commandait une compagnie de
25 lances.
Il épousa successivement deux femmes fort riches, Catherine
d'Archiac et Françoise de la Queuille.
Son nom varie beaucoup dans les actes. Brantôme dit qu'il
s'appelait d'abord de Genoilhac et que le surnom de Galiot lui vint
plus tard. En effet en 1500, en 1541, ii s'intitule : « Jaques de
Janoilhac, dit Galiot » (ms. fr. 26107, n° 182; Tit. orig., Galiot,
n» 8); souvent il s'intitule : « Jacques Galliot de Genoilhac, » ou
0 Jacques de Genoilhac. » Mais on ne trouve jamais le nom de
Ricard, que lui attribuent la plupart des critiques et des histo-
riens. Le bibliophile Jacob et d'autres auteurs pensent que ce
surnom de Galiot devait dériver de galère [galée, ou galion)\ un
acte de 1480 nous fixe à cet égard. Les Galiot étaient des Italiens,
venus en France à la suite du dauphin ; le premier Jacques
Galiot, capitaine de francs-archers de Dauphiué, Valentinois et
Diois, en 1480, signait encore de son nom italien : Jacobo Galiota.
En réalité, la plupart des actes du sénéchal d'Armagnac portent
l'en-tête « Jacques Galiot, ou Galyot, sénéchal , etc., » et la
signature J. Galiot. Ginoilhac ou Genouilhac est un nom de fief
(Tit. orig-, Galiot, n^^ 2-10; fragment de compte, ms. fr. 26107,
fol. 317; compte de 1501, ras. fr. 2960, fol. 14).
Sa compagnie de 25 lances fut passée en revue à Asti, le 11 juin
1498 (ms. Clair. 239, p. 473). Après la guerre, elle revint tenir
garnison eu Bourgogne (ms. fr. 25783, n»» 63, 72).
36 CHRONIQUES DE LOUIS Xll. [Août 14'J9
fussent sur les champs et voulureut adresser vers le
bagage; mais on leur envoya au devant cent ou six
vingtz hommes d'armes, lesquelz ne leur firent rien :
car, sans coup donner, s'en allèrent Albanois tout le
couvert, et gens d'armes prindrent la voye droict au
camp, qui a cincq ou six mille loings d'Alixandrye
estoit logé. Et la fut mys en conseil, par messeigneurs
les lieutenans du roy et autres cappitaines, ralfairc
de la tin de la conqueste ; sur laquelle fut l'oppinion
et advys du seigneur Jehan Jacques et par luy pro-
posé que, selon ce qu'il pouhoit savoir et entendre du
laict de la guerre, que, premier que assaillir Alixan-
drie, Millan devoit estre assiégée, disant que, tant que
Millan tiendroit, nulle des autres villes et places pour
estre subvertyes se rendroyent, mais, en espérant de
jour en jour de Ludovic secours avoir \ jusques au
derrenier assault tiendroyent et que, si Alexandrie
estoit premier assiégée, que de Millan et Pavye d'heure
en heure auroyent les assiégés ranffors et secours et que,
qui tost ne les prendroit (qui malaysée chose estoit a
faire), les autres villes tenans se ranforceroyent, et les
rendues a l'aventure se rebelleroient, par quoy l'en-
treprise de la conqueste se pourroit moult desavan-
cer, les gens d'armes du faix de la guerre a la longue
ennuyer, les trésors et finances despendre et dymy-
nuer, les vivres enchérir et appetisser, voire et la
froide saison de hyver, qui ja approchoit-, sur ce inter-
venir, (jui moult griefveroit l'armée et charroy d'icclle
detourberoit; et aussi, sy Millan estoit unes foys sub-
1. Ludovic espérait toujours des secours de l'empereur.
2. On était au mois d'août.
Août 1499] COMMENT NON FUT PRINSE. 37
mise et domptée, que, sans aucune deffence, toutes les
autres places et villes de la duché seroient en ung
moment reduytes et mises en rol)eissance du roy. Et,
sur ce, mist le seigneur Jehan Jacques fin a son
oraison^.
Mais autre pencée, longtaine de ce propos, heut le
compte de Ligny, disant telz motz, ou parolles sem-
blables, que, puysque la conqueste de la duché de
Millan avoit esté si bien ecomancée, conduyte et pour-
suyvye et que, depuys La Roque, première ville assié-
gée et prise par les Françoiz, jusques au lieu ou lors
estoit le camp, et oultre plus de six mille, place nulle
estoit demeurée en reste qui vendue et prise ne fust,
et ausi que, par ce moyen, tousjours on avoit les pas-
saiges au délivre, vivres en habondance et de jour en
jour nouvelles du roy, tenuz en crainte les ennemys,
reposés en bonne surté et, en somme, heureuse et
prospère fortune en toutes affaires heue et trouvée,
que, scelon son advis et oppinion, ne devoit en
arrière demeurer la cyté de Alexandrie, car les pas-
saiges et chemins pouhoit détenir et empescher, les
vivres diminuer et enchérir, les postes et courriers
prendre et arester, donner ayde et secours aux enne-
mys, garder souvant de dormir ceulx qui bon mestier
en auroyent, courir, prendre et piller sur les villes et
places reduytes et randues ; et que, sans grosses et
bonnes garnisons mettre autour de la place d'Alixan-
drie (qui sans desnuer et par trop amaindrir l'ar-
mée ne se pouhoit faire ) , cent mille autres em[)es-
I. Cf. Marino Sanuto, II, 1007. Trivulce disait qu'il aurait
Alexandrie quand il le voudrait.
38 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Août 1499
ohemens et onnuytz de jour en jour aux gens d'armes
pouhoyent donner : par quelles raisons et causes et
autres oppinions alïerens au propos de l'affaire du bien
publicque d'ung coté et d'autre allégués et mys en
avant, fut arresté et dit par conclusion que la cyté
d'Alexandrie seroit premier que Millau assiégée.
m.
La PRiNSE d'Alexandrie.
Pour mectre a excution l'ordonnance arrestée du
conseil sur le siège d'Alexandrye , ung dimenche
matin'' , sur les neuf ou dix heures, fut l'armée a ung
mille , ou près , de la ville approchée , et le camp
logé sur une rivière?, laquelle parfoys pouhoit
a gué se passer et puys en ung moment soubdain
tant impétueuse et entlée devenoit, que nul, sans
bateau ou grant péril de sa vie, pouhoit aller outre,
dont au passer et rapasser furent beaucop de gens
noyés et perdus. Au desloger du camp se par-
tirent trois gentilzhommes, nommez Gitran^, Aubi-
1. 25 août.
2. La Bormida, alors grossie par les pluios.
',]. Le nom de Cytain est orthographié, daus les textes de
1 époque, de mille manières diiïérentcs : Chitain, Ghitin, Sytain,
Oitin, etc. Jean d'Auton dira ailleurs « Cytain; » ici, il dit
« Citran; » Gommines dit Gitain (lettre de 1495, éd. de M"" Du-
pont, m, 409). En réalité, il s'agit dé Châtain (Vienne), et de
Gilbert ou Guilbert des Serpens, seigneur de Châtain, valet de
chambre de la reine (Mémoires de Bretagne, III, 877 ; dans ce texte
il est dit seigneur de Ghitara). Fils de Jean des Serpens, pension-
naire du roi, il épousa Anne de Goligny, sreur des sires de Goli-
gny et d'Andelot, avec la promesse d'une dot de 5,000 livres rjui
Août 1499] LA PRINSE D'ALEXANDRIE. 39
gny^ et Chavanes-, et dix homes d'armes, et prindrenl
le chemin du Gastellat^, assez forte place, prochaine
d'Alixandrie de deux mille, ou entour, laquelle n'es-
loit encores rendue; et, a l'entrce d'icelle, heurent
quelque legiere escarmouche : toutesfoys, prindrent
la ville et chasteau et quatre ou cincq des meilleurs
prisonniers, par ung nommé le Bastard de Lou-
dieres S accompaigné de cincq ou six archiers, devers
le seigneur Jehan Jacques en envoyèrent; et, ce faict,
demourerent aucuns Françoiz dedans la place et les
autres s'en retournèrent ou estoit le camp.
Guy avez, par cy davant, comme l'ost près de la
ville d'Alixandrie ja estoit approché; a la venue duquel
lui fut versée par acomptes. En 1528, il était grand maréchal de?
logis du roi, et mourut en 1529 (Tit. orig.. Des Serpens, n"» 5-9|.
Ce qui ajoute encore à la confusion, c'est que le titre de « s^ de
Chastain » appartenait aussi à Guill. de Bonneval, qui paraît être
le Chastain dont il est parlé dans Brantôme (t. VII, p. 319). Nous
trouvons, parmi les pages de Charles VIII, un Antoine de Che-
tain (ms. fr. 2927, fol. 124 v°).
1. Regnauld d'Aubigny, écuycr, que Jean d'Auton appelle plus
loin le petit Aubiqny. Il appartenait à une famille du Languedoc
et n'a rien de commun avec Stuart d'Aubigny, avec lequel on le
confond trop souvent. Il recevait du roi, en 1498, 1499, 1506, une
pension de 300 livres (Compte de 1499, Portefeuilles Fontanieu;
Tit. orig., Aubigny, nos 17^ I8, 19. Nota : la plupart des pièces de
ce dossier se rapportent à Stuart d'Aubigny).
2. Comme son capitaine le sire de Chandée, Antoine de Clia-
vanes, seigneur de Saint-Nizier et de Malaval, était Bressan. Il
épousa Claudine de Montjouvent et devint bailli de Bresse. Il
vivait encore en 1516.
3. Castellazzo Bormida, place située dans une position avanta-
geuse, dans l'angle formé par le confluent de la Bormida et de
rOrba, au sud d'Alexandrie.
4. Nous n'avons pas trouvé trace de ce bâtard; ne serait-ce pas
un bâtard de Louzières (de la famille du grand maître de l'ar-
tillerie) ?
40 CHROMQUKS DE LOUIS XII. [Août 1499
fut par les souldartz de la place faicte une saillye de
soixante ou quatre vingtz Estradiotz et cincquante ou
soixante homes d'armes avecques une grosse embusche
de gens de pié, qui, tout au couvert, auprès d'une
chappelle, entre la ville et une sausoyc, estoyent, si
qu'on ne les pouhoit de l'ost adviser ne veoir. Les
i^ens de cheval avoyent oultrepassé le boys et dedans
une belle et grande prayrie, viz a viz de l'armée, la
rivere entre deux, tenoyent ordre de bataille. Les
Françoiz, qui en ores n'estoyent descendus de cheval,
vovans la manière d'iceulx Albanoys et autres gens
d'armes, qui si près du camp faysoyent leurs montres,
conclurent leur donner une legiere escarmouche ; et se
mirent a passer le gué aucuns de ceulx du baron de
Beart^ et autres, jusques au nombre de trante et cincq
1. Roger fie Béarn , chevalier, baron de Béarn au diocèse de
Mirepoix, s"" de la Bastide, est l'objet de bien des erreurs de la
part des historien?. H appartenait à la famille de Béarn, qui avait
pour auteur Bernard de Béarn, appelé tantôt bâtard de Foix et tan-
tôt bâtard de Coraminges, que Louis XI protégea (comme tous les
bâtards). Louis XI appelait Bernard « son cousin; » il le fit
chambellan et, le 23 juillet 1468, capitaine de la Tour du Pont
d'Avignon, et, en même temps, visiteur général des gabelles de
Languedoc, maître général des ports et passages du Languedoc
(1437-1483. Tit. orig., Béarn, nos 3 à 12).
De même, Roger occupait le poste fiscal de vicomte et receveur
ordinaire d'Orbec, près Lisieux. Du reste, on le trouve partout,
sauf à Orbec. Brave soldat, brillant, toujours, en selle, infatigable
à harceler l'ennemi sans aucune considération de force numérique,
sa valeur lui mérita le poste de lieutenant de la compagnie de
Gaston de Foix ; en réalité, il commandait alors la compagnie;
c'est dans ce sens que J. d'Auton parle sans cesse de la compagnie
que mène le baron de Béarn. R. de Béarn se distingua partout;
Bayard lui sauva une fois la vie. Le roi honora sa valeur en lui
décernant la conduite personnelle de 50 lances de la compagnie
de Foix (id., n"? 31, 32, 33: Brantôme, le Loyal serviteur, p. l'iS,
Août 1499] LA PRINSE D'ALEXANDRIE. 41
OU quarante chevaulx, lesquelz, a l'issue de la rivière,
commancerent a donner sur Estradiotz et les presser
bien rudement; mais furent bien recueilliz et tost
reboutés jusques sur le bort du gué; et puis, Albanoys
rechargés et chacés plus d'ung gect d'arc, de rcchiet'
recommance la mesiée bien a point, et la fut tuhé ung
archier de ceulx du baron, nommé Le Commandire;
ung homme d'armes françoiz, nommé le Basque, si a
droit un Estradiot assenna, que plus d'une toyse au
travers du corps luy mist le fer de la lance ; toutesfoys,
ne desbransla oncques de cheval l'Albanoys, mais
jusques a la ville tout blecé se retira. L'escarmouche
de tous coustés se ranfforce. et font merveilles Alba-
noys de Françoiz charger, lesquelz ausi a coups de
lances et espées souvant percent leurs Jacques embour-
rés. Somme, chascun, a ceste venue, avoit envye de
monstrer ce qu'il savoit faire; et bien mestier le fust
aux Françoiz, car il n'y avoit nulz d'eulx qui, seul,
contre troys Estradiotz n'eust a besoigner. Le Bastard
de Lan' illecques fut blecé bien estroict, lequel très
bien se monstra. Ausi firent Pierre de la Boucherye-,
306; ms. fr. 26107, n" 345; lettre patente du 7 juin 1498, ment.
Clair. 782...). En 1512, dès que le sire de Montoison tomba malade,
Gaston de Foix sollicita vivement sa compa.i^nie pour Roger qui,
dit-il, « depuis longtemps a charge de ma compagnie et a rendu
de grands services au roi » (ms. fr. 2928, fol. 17). En effet, à par-
tir de 1512, Roger de Béarn commanda 50 lances (Tit. orig.,
Béarn, n° 17) ; il devint, la même année, gouverneur et capitaine
de Mauléon de SouUe, et chambellan en 1515 (Tit. Otig., Foix,
no* 17, 371, 372, 377, 378).
Son sceau ne porte aucune mention de bâtardise.
1. Bâtard, sans doute, de la famille de Louan ou Louvain, dont
nous trouvons un membre mentionné page 46.
2. Ce Pierre delà Boucherie, sur lequel nous n'avons point de
i2 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [AoÙt IVJ'J
de LupjDé', Arnault de Vidache, les Masparrotes' et
tous les autres, dont s'en trouvèrent bien. lUecques
fut au Basque tuhé ung très bon cheval, et puys sur
ung Estradiot en reconquist ung autre. Ainsi duroit
tousjours l'escarmouche, ou a l'une foys Françoiz chas-
soyent, a l'autre estoyent rechassés. Le compte de
Ligny, qui sur le bort de la rivière estoit, voyant l'es-
carmouche pour les Françoiz dangereuse, pour iceulx
secourir, cincq ou six faulcons fîst illecques affusier
et transmist Loys d'Ars^ oultre la rivière, avecques
renseignements, était sans doute le père d'un certain Jean de la
Boucherie, s"" du Guy, qui, le 25 août 1510, épousa Louise de la
Roche et en eut Gilles de la Boucherie, écuyer, s' du Guy, qui
épousa en 1530 Françoise Theronneau (Tit. orig., La Boucherie).
Un Georges de la Boucherie ligure dans le compte du Béguin ou
Deuil du duc François II de Bretagne, en 1488.
\. Carbon ou Carbonnel de Lupé, fils aîné des huit fils do Jean
de Lupé, dont deux autres portaient le même prénom de Carbon
ou Carbonnel. Maître d'hôtel du roi, il vivait encore en 1521; il
épousa Jeanne de Beaumont et en eut Jean de Lupé. Il est, en
outre, père du célèbre Noé-Michel, bâtard de Lupé, chevalier,
maître d'hôtel du roi, capitaine de Janville en Beauce, et, en
1522, grand prévôt de l'hôtel, qui s'illustra dans les guerres d'Ita-
lie. C'était, au xvi^ siècle, un proverbe que « Brave comme le
bâtard de Lupé. » Ce bâtard était déjà, en 1499, un des gentils-
hommes ordinaires de l'hôtel du roi, et, par lettres-patentes du
5 avril de cotte année, Louis XII lui abandonna un droit de IS^
dans la sergenterie de Saint-Jeoire en Normandie (Brantôme,
Tit. orig., Lupé, n° 4).
2. Nous ne voyons pas très bien (jui J. d'Anton appelle les Mas-
parroltes; est-ce les seigneurs de Masparrante ou de Masparant?
Il y avait, au xvii« siècle, une famille de Masparault, seigneurs de
Chennevières-sur-Marne.
3. Plusieurs personnes portaient ce nom de famille : en Dau-
phiné, Philibert d'Arces, seigneur de la Bâtie (U. Chevallier et
Lacroix, Invenlaive des archives dauphinoises de M. Morin-Pons,
p. 136); en Gascogne, les d'Arse ou d'Ars, d'origine espagnole,
Août 1499] LA PRINSE D'.\LEXA.NDRIE. 43
dix homes d'armes, pour a la rectrette les recueil-
lir. Ainsi se mirent iceulx a passer l'eau, et des
premiers ung des cent gentilzhommes du roy, estant
soubz la charge du seigneur d'Alègre ^ nomé le
représentés au xv« siècle par Ferrando et Consalo d'Ars (Clair. 6,
fol. 301, 307). Le célèbre Louis d'Ars était originaire du Berry et
lieutenant de la compagnie du sire de Ligny; c'est lui qui reçut
Bayard dans sa compagnie. Pensionnaire du roi dès 1496 (Clair. 6,
fol. 301 1, il déploya toute sa \ie une bravoure admirable. A la fin
de sa carrière, on le soupçonnait d'une affection trop fidèle au
connétable de Bourbon; il se fit tuer à Pavie. Il resta longtemps
lieutenant du sire de Ligny, puis il devint chambellan et capitaine
de 50 lances (ms. fr. 25784, n* 136). A l'époque de sa mort, il
était duc de Termes, marquis d'Ars, comte de Voghera et de la
Girolle, capitaine de 60 lances (Clair. 6, fol. 303). Il se distingua
surtout dans la campagne de Naples et à Ravenne.
1. Yves d'Alègre, seigneur d'Alègre, de Rioux et de Milhau,
était l'ainé des fils de Jacques de Tourzel, baron d'Alègre, cham-
bellan du roi, qui vivait encore en 1508 ; il avait deux frères,
Guillaume, protonotaire apostolique, et François, comte de Joi-
gny, s»" de Précy, capitaine de Montargis, beau-frère de l'amiral
de Graville, qui fit avec Charles VUI la campagne de Naples, et
devint sous Louis XII grand maître des eaux et forêts, vicomte
d'Arqués, etc. Yves d'Alègre avait épousé, en 1474, Jeanne de
Chabannes et laissa un seul fils : Gabriel, chambellan du roi,
maître des requêtes, puis prévôt de Paris, bailli de Gaen, capi-
taine de 40 lances. C'est Gabriel d'Alègre qui reçut le testament
de Bayard.
Yves d'Alègre était un capitaine notable, comme dit Brantôme,
et expérimenté. Capitaine de Domfront, chambellan et pension-
naire du roi depuis longtemps, il commandait une compagnie
de 40 lances lors de la première expédition de Naples. Sa pension,
de 1,200 livres en 1488, de 2,000 en 1491 et 1496, fut élevée à
4,000 livres eu 1498 (lit. orig., Alègre, nos 27, 29, 30, 32, 33. 34,
35, 37, 95, 108, etc.; Clair. 782; Portefeuilles Fontanieu). Il fut tué
à la bataille de Ravenne en 1512. Son fils aîné, Jacques, s'y fit
tuer également, c jeune et hardi gentilhomme, » comme dit
Paradin.
En 1498, il commandait, avec le vidame de Chartres, l'élite de
.i4 CHRONIQUES DK LOUIS XII. [Août UOD
Basque ' ; et, ainsi qu'il sortoit le gué, Françoiz estoyent
la Franco, los cent gentilshommes du roi (Marino Sannto, II, 850,
1059), comme le dit ici Jean d'Auton. Le vidame garda le com-
inandement d'une bande ordinaire de 100 lances. Ajoutons dès
maintenant que le roi lui donna, au mois d'octobre 1499, la châ-
tellenie de Pozzoli, en Milanais (Portefeuilles Fontanieu) et le fit
capitaine de Savone.
1 . Le surnom de Le Basque, Le Vascon, Le Visque, Le Visle,
etc., était fort répandu et s'appliquait à des personnes très diffé-
rentes. Lorsque J. d'Auton nous parle de Le Basque, un des cent
gentilshommes de la maison du roi, il s'agit évidemment de Jean
(le Tardes.
Jean ou Jeannot de Tardes, gascon de Bordeaux, dit Le Basque,
viguier de Carcassonne dès 1469, ccuyer et panetier du roi en 1470,
valet de chambre et panetier ordinaire en 1472, fut marié en 1482
par Louis XI avec « la fille de Bayrs, » c'est-à-dire avec la fille et
héritière du baron de Byars ou des Biars.
Jean de Tardes, baron des Biars, châtelain de Sundespina en
1491, est, en 1499, maître d'hôtel du roi, viguier de Carcas-
sonne, et inscrit pour une pension de 400 livres (Tit. orig.,
Tardes, nos 3-16; Portefeuilles Fontanieu, compte de 1499; ms.
fr. 26107, fol. 317). Il était écuyer d'écurie du duc d'Orléans
avant son avènement (ms. fr. 2927). En 1492, il se distingua
par son courage lors d'une descente des Anglais en Cotentin
(De la Borderie, Complot breton de MCGGCXCll, page 58). Mais
il est probable que l'homme d'armes dont parle précédemment
J. d'Auton ne doit pas être le même que J. de Tardes, pension-
naire du roi. Dans VHisloire de Bayard , on trouve également
deux Basque qu'il convient de distinguer. L'homme d'armes
en question peut être Pierre de Tardes, dit le Basque, qui
vend, en 1494, à Louis d'Orléans, un grand cheval de bataille
rouan pour 350 écus d'or, ou môme Tristan de Tardes, archer
de la garde en 1503 dans la compagnie de Gab. de la Ghastre
(Tit. orig., Tardes, nos 11 et 15); ni l'un ni l'autre n'étaient
pensionnaires du roi. La famille du Aida, en Gascogne, portait
aussi le sobriquet de Le Gascon ou Le Vascon (ms. Clair. 3).
Jean Le Viste, ancien conseiller au Parlement, pensionnaire du
roi, mort vers 1508, était beau-père de Geoffroy de, Balsac, s"" de
Montmorillon (Calai, d'une imporlanle collcclinn de curiosilés auto-
firapliiques...., le mercrodi 27 mai 1885, Gabriel Charavay, 1885,
Août 1499J LA PRINSE D'ALEXANDRIE. 45
rechacés moult tost; mais, nonobstant, gaigna celuy
Basque ung pas estroit sur les Estradiotz, et la, seul,
soustint tout le faix jusques les autres de la suyte fussent
passés, lesquelz firent le moings de séjour qu'ilzpeurent,
et, a leur venue, furent tout court Albanoys et Lom-
bars arrestés ; et, voyant le conte de Ligny qu'il estoit
heure de les renvoyer, tîst sur eulx descharger cinc ou
six pièces d'artillerie, et tout en l'eure Louys d'Ars, le
Basque et ceulx qui derreniers estoyent venus avecques
les autres, tous ensemble, recommancerent la charge
et sy a droict donnèrent sur Estradiotz que contrainctz
furent prendre chemin tout le cours vers Alexandrie ;
lesquelz furent convoyés et poursuyviz a bride abatue
jusques a leurs embusches, et, a la chace, plusieurs
d'eulx occiz et bleciez; et, après ce, chascun se mist
a la retraicte, avecques le gaing et perte qu'avés ouy.
Ce mesme jour, entour l'eure de vespres, le grant
maistre de France, qui l'avangarde conduysoit, pour
commancer a faire les approches, le capitaine Audet',
n" 140; toutefois la date de cette pièce n'est pas exacte). La
duchesse mère de Louis XII avait comme écuyer tranchant et
capitaine de Montils-Ies-Blois en 1478 un Ernol ou Arnould le
Visque. Un autre écuyer de la duchesse, Jean Berlin, dit Lance-
ment (Procéd. polit, du règne de Louis XII)., portait encore le sur-
nom de Le Bisque (Tit. orig., Le Visque, n^^ 2-81.
1. Le capitaine Odet d'Aydie ou, selon quelques-uns, Gallet
d'Aydie, sénéchal de Carcassonne, capitaine de Gascons, était le
troisième fils du sire d'Aydie en Béarn, bâtard de la maison de
Foix. Il commandait 2,000 arbalétriers gascons, que le roi l'avait
chargé de lever en 1499 (Marino Sanuto; Histoire de Bayard). Il
avait épousé Anne de Pons, dont il eut François d'Aydie, vicomte
de Ribérac, souche des vicomtes de Ribérac. Ses deux frères,
appelés tous deux Odet d'Aydie, étaient, l'un, le célèbre sire de
Lescun, qui, sous Louis XI auprès du duc de Guyenne, sous
Charles VIII auprès du duc de Bretagne, joua un rùle de premier
46 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Août 1499
le chevalier de Louvain', Louys de Sainct Symon^,
avecques leurs bandes et les Alemans du roy, outre la
rivière transmist ; et estoit avecques iceulx le viconte
ordre; l'autre Odet, comte de Comminges, dit le Cadet d' A y die,
gouverneur de Guyenne, battu par Charles VIII au début de la
guerre de Bretagne, et devenu ensuite pensionnaire du roi (voy.
not. mss. fr. 4055, fol. 67-68; 20604, fol. 459 v°). Le capitaine Odet
d'Aydie, dans les comptes de 1503, reçoit 2,700 livres pour gages
(ms. fr. 2927, fol. 12).
1 . Le chevalier de Louvain appartenait à une famille de Verman-
dois, d'origine flamande, qu'on appelle indifféremment Louvain, de
Louvain, de Louan, de Lan, de Lobin. Il s'agit ici de Nicolas de Lou-
vain, capitaine de 50 hommes d'armes bourguignons, capitaine du
château de Novare, et dont la compagnie occupait, en juillet 1506,
le château de Milan (ms. fr. 25784, nos 78^ 90). Nicolas de Louvain,
chevalier, seigneur de Nesle et de Vierzy, déjà chambellan du
duc d'Orléans en 1491, reçut, le 2 juillet de cette année, les fonc-
tions de garde et concierge du lieu et parc de Villers-Gotterets. Il
commandait encore 50 lances de l'ordonnance, en 1515 et 1516.
Cette famille fournit, du reste, aux ducs d'Orléans plusieurs actifs
serviteurs; Pierre Louvain, capitaine de gens d'armes, joua de
1447 à 1461 un rôle important; Jean de Louvain ou de Louan,
conseiller de Louis d'Orléans, prit part à tous les événements qui
agitèrent la régence d'Anne de Beaujeu; il était encore vicomte
de Valognes en 1498 (ms. Clair. 782).
L'ainé de la famille, a Antoine de Louvain, l'aisnel, » resta
dans ses terres de Vermandois et dut y mourir fort âgé, si c'est à
lui que François I^"", en 1543 et 1548, prêta six hallebardiers pour
sa garde (Tit. orig., Louvain, n^^ 11-14, 3-10, 15-17 ; Histoire de
Charles VIII, p. 576 ; Procéd. polit, du règne de Louis XII, p. 997,
1006).
Le chevalier de Louvain commandait une bande de 500 lans-
quenets (Marino Sanuto).
2. Louis de Saint-Simon, originaire de Gascogne, ancien écuyer
d'écurie de Louis XI, qui lui donnait une pension de 500 livres
(Tit. orig., Saint-Simon, nos 6, 7, 9). En 1481, Jean de Saint-
Simon, seigneur de Saint-Simon, chambellan, recevait une pen-
sion de 1,200 livres au diocèse de Montauban (id., n" 8). Louis de
Saint-Simon commandait la bande de 2,000 gens de pied gascons
(Marino Sanuto).
Août 1499] LA PRINSE D'ALEXANDRIE. 47
deRoulian* et plusieurs autres gentishomes. A la venue
desquelz fut par ceulx de la place tirez maintz coups
d'artillerie, et aucuns blecés, entre autres le chevalier
de Louvain, qui se retira a sa tante : le cappitaine
Audet et Louys de Sainct Symon, nonobstant l'artil-
lerie de la ville qui fort les batoit, aprocherent et
gaignerent une chappelle près de deiny gect d'arc
de la muralle et, avecques les bendes desusdictes,
au doz d'icelle chappelle , actendirent la nuyt a
VQnir pour approcher de plus. Tantost après souleil
couchant, le grant maistre de France, le seigneur
d'Aubijou-, le seigneur d'Auzon^, Aulbert du Ros-
1. J. d'Autoa parle à tort ici (et plus loin) du vicomte de Rohan.
Jean II, vicomte de Rohan, fils d'Alain IX, célèbre par sa vie
aventureuse et misérable, n'était plus jeune; il soutenait, en ce
moment même, contre la reine un procès prolongé et fort consi-
dérable [Proccd. polit, du règne de Louis XII, avant-propos). Sou
fils aîné fut tué en 1488, à la bataille de Saint-Aubin du Cor-
mier. Son second fils, Jean, dont il s'agit ici, mourut en 1502,
sans avoir joué de rôle.
2. Hugues ou Huet d'Amboise, seigneur d'Aubijoux, frère cadet
du cardinal d'Amboise, chambellan de Charles VIII à partir de
1492 (Tit. orig., Amboise, nos 145 à 151) et pensionnaire du roi,
à raison de 300 livres par an d'abord (id., n° 110), puis de 1200
(id., nos 129, 136, 131, 141), et même de 2,000 livres en 1489 (id.,
n° 130); dès l'avènement de Louis XII, il devint capitaine des
cent gentilshommes de l'hôtel, ou, selon une autre expression, des
cent nobles ordinaires de Vhôtel, chevalier de l'ordre, sénéchal de
Beaucaire et de Nimes, baron de Chàteauneuf (1499-1501, id.,
nos 190, 191, 367, 368; ms. fr. 26107, n° 292, etc.). Sa pension
était, en 1501, de 3,600 livres (ms. fr. 22275).
3. Guillaume Stuart, seigneur d'Auzon ou Oison, frère de Stuart
d'Aubigny, commandait une compagnie de 100 lances écossaises
(Robert Stuart, lieutenant), que Jean d'Auton mentionne souvent.
Cette compagnie tenait, avant la campagne, garnison à Dijon; elle
y est passée en revue le 29 octobre 1498, Les 200 archers étaient
alors au complet, mais il manquait deux hommes d'armes (ms.
48 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Août 1499
set\ le cappitaine Ymbault-, avecques leurs gens
d'armes, passèrent la rivière; et y furent ausi des pen-
cionnaires et gentisliomes du roy , Saint Valier^ Ravel%
(]lair. 239, p. 491). C'était une compagnie d'élite; après avoir
défendu la Bourgogne contre Maximilien, elle fut des premières à
passer la frontière.
1. Aubert du Rousset, dauphinois. Aymar de Rivail l'appelle
aussi Rosset, Rossetus (A. Rivalii, De Allobrogibus, publié par
M. de Terrebasse, p. 540). Il commandait la compagnie du duc de
Valentinois.
2. Ymbault Ryvoire, seigneur delà Batye, dauphinois; il rece^
vait une pension de 600 livres (compte de 1503, ms. fr. 2927). Il
existait encore en 1520, année où il reçut, le 4 juillet, cette même
pension (Tit. orig., Rivoire, n° 4).
3. Aymar de Poitiers, s"" de Saint- Vallier, vicomte d'Estoille,
chambellan, frère aîné du baron de Clérieu, dont il sera parlé plus
loin. Il épousa Marie de France, fille bâtarde de Louis XI, et
reçut du roi une pension de 1,000 livres, pension réduite, sous
Louis XII, à 600 livres. Il mourut vers 1511. Frère unique du
baron de Clérieu, il hérita de lui en 1503 et prit dès lors le titre
de marquis de Cotron et baron de Clérieu. Aymar de Poitiers
prétendait à la possession du comté de Valentinois, concurrem-
ment avec les papes. On sait que Louis XII donna le Valentinois
à César Borgia; il attribua à Aymar de Poitiers, à titre de tran-
saction, une rente de 949 livres 4 sols 9 deniers sur le grenier à
sel du Pont Saint-Esprit. Aymar se tint pour satisfait, mais Jean,
son fils, protesta énergiquement et reprit ses prétentions. C'est
pourquoi François 1" donna à Diane de Poitiers l'usufruit du
Valentinois (Tit. orig., Poitiers, n"* 173, 178, 180, 181; ms.
fr. 26106, n° 106; compte de 1503, ms. fr. 2927; Chorier, Ilist. du
Dauphiné, II, 499).
4. J. d'Auton parle plus loin du sire de Ravel, dit /^ogt<e(/e/!ari'.
Ce surnom caractéristique {Pochi dcnari) était attribué aussi à
l'empereur Maximilien et porté encore par un écuyer du roi,
Aymé d'Aurilhac (ms. fr. 2927, fol. 27). D'autre part, le titre de
Ravel, Rcyvel ou Revel était porté par les Villars, de Bresse, et
par les d'Amboise, notamment par le sire de Chaumont, par son
oncle Jean de Bussy d'Amboise et par le ûls de celui-ci, Jacques
d'Amboise, capitaine de 25 lances, pensionnaire du roi. Mais on
désignait plus habituellement par ce titre Guy d'Amboise, pen-
Août 1499] LA PRINSE D'ALEXANDRIE. 49
MortemarS Stissac-, Boisi^, les deux Tournons et le
sionnaire du roi, quatrième fils de Charles do Chaumont, neveu
du cardinal d'Amboise. Guy devint bailli de Montferrand le
19 août 1502. Il épousa Catherine Daufin, dite M^ie de Combroyide
(ms. Clair. 782; Tit. orig., Amboise, n»^ 107, 371, 372, 401 et
suiv.; compte de 1503, ms. fr. 2927).
1. Aymery ou Méry de Rochechouart, seigneur de Mortemart
et de Tonnay-Charente, pensionnaire du roi (Tit. orig., Roche-
chouart, n° 28), sénéchal de Saintonge, capitaine de Saint- Jean-
d'Angély, puis viguier de Toulouse en 1519; il avait épousé en
1494 Jeanne de Pontville.
2". Les sires d'Estissac, originaires du Périgord, s'étaient établis
en Aunis, dans la personne d'Amaury d'Estissac, seigneur de la
Gort, près de La Rochelle, en 1440 et 1453. Jean d'Estissac devint
chambellan du duc de Guyenne, frère de Louis XI; il épousa
Catherine de Ghampdeniers et mourut en 1481 ou 1482, laissant
deux fils, Bertrand d'Estissac, et Geoffroy, sire de Bois-Pou vreau.
Bertrand d'Estissac, dont il est question ici, ancien écuyer d'écu-
rie de Charles YIII, était, en 1504, capitaine de Penne, en Age-
nais; sous François I^"", il prit le titre de s"" de Montclar, de
Cahusac, de Coullonges-les-Royaulx, devint chambellan et lieute-
nant général de Guyenne sous le gouvernement du sire de Lau-
trec (Tit. orig., Estissac, n°* 20 à 26 ; Richard, A rchives seigneuriales
du Poitou, Inventaire du château de la Barre, t. Il, p. 44; Gom-
mines, I, 269; Histoire de Charles VIII, p. 704).
3. Guillaume Gouffier, s'" de Boisy en Poitou, épousa Philippe
de Montmorency et eut trois fils, Artus, Adrien, Guillaume, et
deux filles, Charlotte, qui épousa René de Cossé, et Anne, qui
épousa Raoul de Yernon.
Artus Gouffier, panetier et écuyer de Charles VIII, fut, comme
René de Cossé, un des jeunes gens qui plurent au jeune prince et
à la reine, et qui durent à la faveur de la cour une carrière éton-
nante. Pensionnaire du roi sous Louis XII, il conserva, comme
René de Cossé, les bonnes grâces du nouveau roi et entra au ser-
vice de la comtesse d'Angouléme. Le 23 novembre 1503 (ms.
Clair. 782), il devint bailli de Vermandois; à la suite du procès
criminel intenté au maréchal de Gié, Louise de Savoie le choisit
pour gouverneur du comte d'Angouléme, René de Cossé, son
beau-frère, s'était, en effet, trouvé, en 1502, l'adversaire du maré-
chal de Gié pour la terre de Brissac; Anne de Bretagne avait
arraché cette terre au maréchal qui la convoitait et avait obtenu
I 4
50 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Août 1499
seigneur du Fou^ ; et, eulx passez, commancerent pie-
du roi son attribution à René de Cossé (Proccd. polit, du règne de
Louis XII, p. Ixviij); Louis XII abandonna mémo au favori de la
reine le droit de lods et ventes s'élevant à 3,333 livres (ms.
i'r. Î927, compte de 1503). Cette intrigue de cour jeta Artus dans
le parti opposé au maréchal et la rancune de la reine le servit
puissamment.
Ce fut là l'origine de ses hautes dignités; à mesure que son
royal élève grandit, la fortune d' Artus Gouffier et de toute sa
famille grandit également. Artus, en 1515, est chevalier de l'ordre,
comte d'Étampes et de Carnas, duc de Roanne, baron de Maule-
vrier, seigneur de Boisy, d'Oyron, de Villedieu-sur-Indre, etc.,
capitaine de 50 lances, gouverneur du Dauphiné, pair et grand
maître de France (Tit. orig., Gouffier, n"* 35, 36; Histoire de
Charles VllI; M. Galantino a publié à Milan, en 1880 et 1881,
deux dissertations sur les Gouffier de Boisy). 11 mourut en 1519.
En 1499, il épousa Hélène de Hangest, dame de Magny, fille
du sire de Genlis; il était alors pensionnaire du roi et n'avait
pour lui que son ambition et son courage.
Un de ses portraits a été reproduit (pi. XI, François h'' chez
il/'"" de Boisy] par M. Rouard; il en existe un autre, merveilleux,
au ms. fr. 13429, fol. xxv, v°. Artus Gouffier était un bel homme,
de superbe prestance, à la figure mâle et pleine de résolution; on
comprend la séduction qu'il inspirait.
1. Jacques de Tournon, chambellan sous Louis XI, sénéchal
d'Auvergne, eut de Jeanne de Polignac cinq fils et quatre filles;
trois de ses fils obtinrent des évèchés et l'un d'eux fut le célèbre
cardinal de Tournon; les deux pensionnaires dont parle Jean
d'Auton étaient donc les deux autres, Just de Tournon, l'ainé, et
Christofle, le dernier. Celui-ci, échanson de Charles VIII, épousa
Catherine d'Amboise, et mourut sans enfants. Quant à Just, il
eut de Jeanne de Vissac six filles et six fils, dont aucun ne laissa
d'héritiers directs. Maître d'hôtel de Charles VIII, puis chambel-
lan, bailli du Vivarais, Just de Tournon prit part avec éclat à la
campagne de Fornoue (Catal. Joursanvault, n° 483) ; il comman-
dait 50 lances en 1524. Il fut tué à la bataille de Pavie, à trente-
six ans. C'était un homme robuste, à la figure bonne, grosse,
pleine, un pou matérielle, et d'une expression mélancolique (ms.
fr. 13429, fol. lxxxvi). Nous le trouvons seul inscrit au compte des
pensionnaires de 1503 pour une somme de 500 liv. (ms. fr. 2927).
La l'amille du Fou était une famille bretonne et poitevine qui
Août 1499] LA PRINSE D ALEXANDRIE. ni
tons a faire tranchées et mectre charroy en avant ; et,
ainsi que chascun faisoit son deu, sur les dix ou onze
heures de nuyt commança la pluye si forte, qu'en moings
prit une grande importance sous Louis XI en la personne de Jean
du Fou, vicomte du Fou, premier échanson du roi en 1461, grand
échanson en 1475, capitaine de Cherbourg en 1465, amiral de
Bretagne en 1466, bailli et gouverneur de Touraine de 1485 à
1491, et, enfin, institué par Louis XI titulaire d'une pension de
1,900 livres dès 1461.
Guillaume du Fou, à la même époque, également pensionnaire
du roi en 1473, écuyer d'écurie de Louis XI, homme d'armes de
la compagnie de Jean du Fou, seigneur du Mesnil au Vair, suc-
céda à Jean comme capitaine de Cherbourg; il occupait ce poste
en 1480.
Raoul du Fou devint évoque d'Angoulème, puis d'Évreux.
Enfin son frère, Yves ou Yvon, joua dans l'entourage intime de
Louis XI un rôle très considérable. Sorte de missus dominicus du
maître, il reçut de lui les missions qui nécessitaient le plus d'éner-
gie et de décision et ne cessa d'être en grande faveur jusqu'en
1481, année où il mourut, encore jeune. Yves du Fou, chevalier,
seigneur du Fou, était chambellan, capitaine de Lusignan, maître
des eaux et forêts {aliàs général réformateur) de Poitou. Il acquit
en Poitou la terre de « Ramenteresse » et Louis XI lui abandonna
un ancien étang qui y confinait.
Il laissa deux enfants mineurs, Jacques et Philippe. Jacques du
Fou, chevalier, seigneur du Fou, hérita de sa charge de maître
des eaux et forêts de Poitou. Dès le 9 juin 1498, Louis XII lai
confirma cette charge, et, les patentes de 1498 n'ayant pas été
enregistrées, il la lui confirma de nouveau en 1500. François du
Fou, seigneur du Vigean en Poitou, fils aîné d'Yves, ne joua pas
de rôle important sous Louis XII, qui n'aimait pas les souvenirs
du règne de Louis XI ; mais, sous François I^'", comme chambel-
lan, il brilla dans la personne de M™<= du Vigean, sa femme, une
des personnes les plus belles, partant les plus considérables, de la
cour. C'est de lui qu'il s'agit ici. Jean Bouchet lui a consacré une
épitaphe en vers (Tit. orig., Du Fou, Du Fou en Bretagne, Du
Fou en Normandie, Du Fou du Vigean; sous ces divers titres,
on trouve des pièces se rapportant aux mômes personnages; Jean
Bouchet, les Généalogies, effigies et épitaphes des rois de France,
édition de 1545, fol. 84; sur YWes du Fou, Histoire du Berry, par
Raynal, etc., etc.).
52 CilllO.MQUES DE LOUIS XII. [Août 14'.tf)
de deux heures les tranchées furent tant plaines d'eau
que nul ne pouhoit dedans faire retraicte, et dura la
pluyc jusquez au matin; qui moult griefva les gens
d'armes, car plusieurs avoyent renvoyés leurs che-
vaulx delà l'eau et toute nuyt demeurèrent, armés et
a pié, par les champs, qui tant estoyent fangeux et
amolliz que nul, fors a toute peine, d'illec pouhoit
sortir; et, si a l'eure fussent ceulx de la place sortiz,
long temps a que de Françoiz et d'artillerie ne trou-
vèrent si bon marché. Toutesfoys, nonobstant tous les
ennuytz, chascun mist si a point la main a l'œuvre,
que, avant le jour, l'artillerye a moings de quatre
vingtz pas des foussés de la ville fut tauldissée, char-
gée, assize et affûtée. Le conte de Ligny et le seigneur
Jehan Jacques, quelque ennuyeulx temps qu'il fist,
toute la nuyt, avecques les canonniers et piétons
furent sur bout; et n'y avoit nul des autres capitaines
et gentilzhomes qui ne fist tel devoir que la peine des
moindres n'en deust estre allégée.
Le lundy, peu appres souleil levant, le surplus de
l'armée passa la rivière^, et le plus près qu'on peust
loger le camp de la ville fut trouvé le meilleur advis.
Le compte de Ligny, avecques les cappitaines qui soubz
luy estoyent, ung peu acartier, et près d'ung gect d'arc
de la ville, prist son logis. Le seigneur de Ghaumonl,
grant maistre de France, avecques ceulx qu'il conduy-
\. Sur un pont (Marino Sanuto), le mardi (id., II, 1150). Alexan-
drie, comme on sait, est sur le Tanaro, qui, au milieu d'une vaste
plaine marécageuse, y reçoit la Bormida. C'est cette dernière
rivière que passèrent les Français. C'était une marche hardie, car
le Tanaro et la Bormida, grossis par de fortes pluies, formaient
une barrière (Ghilini). On a vu plus haut que déjà ce danger
s'était fait sentir. Da PauUo prétend que, deux jours de plus, et
l'inondation les obligeait à lever le siège.
Août 1499] LA PRINSE D'ALEXANDRIE. 53
soit, ung autre logis près de la place avoit |)riz. Le
seigneur Jehan Jacques, avecques les siens, viz a viz
de la cytadelle, dedans une saulsoye avoit son cartier :
une partie des gens de pié dedans les tranchées, l'autre
au doz d'une chappelle, près de l'artillerie, et le sur-
plus d'iceulx tout autour du camp et de la place. Et
si appoinct fut le siège ordonné et assix que nul du
fort pouhoit sortir qui tost ne fust aperceu par ceulx
du dehors, comme presque de tous coustés estoit le
camp, en manière que tantes, pavillons et loges, en
plusieurs lieux, estoient au descouvert. Ainsi qu'on
asseoyt le siège, artillerie de tous costés envoyoyt mes-
saiges de domageux rapport ; les cannonnyers fran-
çoiz, sans autrement prendre terme d'avys, fors a tout
instant exécuter leur ruineuse commission, autre œuvre
ne donnoyent a passe temps que charger artillerie et
descharger contre tours et murailles, et le plus contre
ung boulvard qui près du chasteau de la cytadelle
estoit, et si rondement qu'en moings de quatre heures
fut mys par terre et les murailles endommagées en
plusieurs lieux. Ceulx de la place, qui tel prochas d'ar-
tillerie avoyent faict qu'a l'aventage en estoyent pro-
veus, sans repos, au travers du camp, de tous costés,
tant impétueusement deschargeoyent, qu'il n'y avoit
homme si asseuré qui hors de danger se cuydast ; car
leurs coups alloyent si près de terre, que nulle fois ou
byen tard tumboyent a bas que quelqu'un ne sentist
le choc ou le vent. Ung home d'armes, lieutenant de
la compaignyc du seigneur de Chandée, nommé Chas-
tellart', tant pi'ochain de celuy danger se trouva qu'a
la descente du cheval l'arçon de la scelle d'ung cop de
1. Jacques de Lay, seigneur du Chastellart, gentilhomme dau-
54 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Août 149H
faulcon luy fut emporté. Ung autre gentilhome, nommé
Grantmont', estant dedans sa tente, d'une autre pièce
d'artillerie hut tout le mou de la cuysse mys au vent.
De rechief a ung autre, nommé Collomat, furent d'ung
cop tuhés deux chevaulx de priz. A l'une foys deux
ou troys homes, a l'autre troys ou quatre chevaulx
estoient mors ou affollés, et a l'autre foys les gros
arbres errachiez et fouldroyés, tentes et pavillons
parmy le camp percés et abbatus, et tellement qu'en
tout ce Cartier n'estoit question que de faire le chien
couchant et soy garder, sur la vye, de ne tenir par les
chemins parlement. Quoy plus, si n'est que moult
grant eschec y hut sur l'armée, et le plus sur le cartier
du seigneur Jehan Jacques, qui au front et a la visée
de l'artillerye de la ville estoit logé.
phinois. Il reçut une compagnie de 40 lances, qu'il commandait
en 1505 (Tit. orig., Lay, n»' 7, 8).
D'après le Loyal serviteur (p. 139), il serait mort en mars 1509,
avant la campagne de cette année contre les "Vénitiens; cepen-
dant, le 3 juin 1509, nous le trouvons au camp près de Pes-
chiera, à la tète de sa compagnie au grand complet (ms. fr. 25784,
n° 119).
Le nom de Chastellard est du reste fort répandu en Dauphiné
et dans le sud -est. Un autre fief de Chastelard appartenait en
1507 à André de Saint-Ouen (Guichenon, Hist. de Bresse, p. 36).
1. Roger de Grantmont ou Gramont, seigneur de Maugiron et
de Bidache, déjà chambellan du duc de Guyenne en 1471 et 1472,
devint ensuite chambellan de Charles VIII, de Louis XII et de
François I"; nous le trouvons sénéchal des Laumes pendant le
règne de Charles "VIII à partir de 1488, et, depuis 1496, capitaine
et maire de Bayonne, où il commandait 30 mortes-payes (ms.
fr. 25783, n° 48). Il se distingua à Ravenne, où il commandait
1,000 hommes de pied; il fut aussi ambassadeur à Rome. Il avait
épousé Léonore de Béarn, fille unique de Bernard, seigneur de
Gerdères, et d'Isabeau de Gramont (Tit. orig., Gramont, n»' 21,
25, 37-39, 42, 46-49; Brantôme). Il était pensionnaire du roi (pour
2,000 livres; compte de 1503, ms. fr. 2927).
Août U99] LA PRINSE D'.\LEXANDRIE. 55
Le mardy enssuyvant, une heure ou deux avant le
jour, toute la grosse artillerye fut assise, chargée et
taudissée davant les foussés de la ville; et, sitost que
l'aube parut, commancerent cannonnyers a deschar-
ger gros canons, faulcons, aultre artillerye advanta-
geuse, contre les murailles et au travers de la ville et
faire ung bruyt comme si les Furyes Infernales fussent
hors de leurs Stigies, voire et de telle sorte que, au
réveil, fut a chascun advys que, soubz leurs tantes et
pavillons et plus d'une lieue autour, y hust terremote
impetueulx. Chascun lessoit loges et repaires pour
aller veoir la baterye, qui estoit de telle condiction
que, tour a tour de la cytadelle, a riens ne vouloit
pardonner ; car, ou passoit l'artillerie, tout aux envy-
rons on ne veoyt d'embas que feu sortir et fumée,
pouldre et cyment voler amont, tours et créneaux ruez
par terre, et en l'air tonner et tempester, comme si
Vulcan hust mys en besoigne tous les marteaux de sa
forge*; et pourtant ne laissoyent a tirer ceulx de la
ville au travers du camp , ou a toutes mains tuhoyent
gens et chevaulx. Mais gueres n'eurent dures leur
effors que de leurs deffences ne fussent tost deslogés ;
car, sitost que par une canonnyere ou passée avoyent
une pièce d'artillerie deschargée, par la mesmes tout
en l'heure on les alloit chercher, et de si près que nul
d'eux aux repaires se ozoit monstrer ou tenir qui de
peine mortelle ecourir ne fust asseuré. Toute jour,
sans œuvre donner a repos, dura le tonnerre, tant
epoventable et turbineux, que plus d'ung gect d'arc
au dedans de la ville du costé de la baterye homme ne
1. Quoique religieux de Tordre de Saint-Benoit, J. d'Auton est
de la nouvelle école littéraire.
56 CHROMQUES DE LOUIS XH. [Août 1499
femme ozoyent habiter. Ce jour, après disner, fut le
Sfrant maistre de France veoir tirer l'artillerve et, en
regardant vers la ville, vit ung des canonnyers du
dedans, lequel affutoit ung faulcon pour tirer contre
le camp ; dont il advertit le maistre de l'artillerye,
qui, tout en l'eure, ung canon vers ce cartier vint
descharger, et si a droit, que muralle, artillerie et
canonnier en envoya par terre tout en ung mont, dont
furent moult ceulx du dedans affoibliz, car tant estoit
just et au mestier bien apris que jamais n'esloignoit
son coup de luy que le domage de quelqun n'appro-
chast. Sur l'eure de vespres, ainsi que chascun pen-
soit du soupper, firent ceulx de la garnison une saillye
et se misrent aux champs sept ou huyt vingtz Estra-
diotz et cent ou six vingtz homes armés; et, tout a
coup, fut faict l'alarme sur le cartier du seigneur Jehan
Jacques, qui tout a la veuhe de la ville estoit, et tout
souldain furent plus de deux cens chevaulx hors du
camp, et ceulx qui les premiers furent en point don-
nèrent des espérons et tirèrent celle part. Ceulx de la
ville, voyant sortir Françoiz de tous costés, comman-
cerent contre iceulx descharger artillerye, si menu
que l'ung coup n'actendoit l'autre, et bien fut de mer-
veilles que plusieurs n'y demourerent, car a la plus
populeuse turbe adroissoyent tousjours leurs visée ;
touteffois, pour ce, s'ensuyvit peu de perte. Ung jeune
gentilhome, nommé Chavanes, de la compaignye du
seigneur de Chandée, et aucuns de ceulx du baron de
Beart^ comança l'escarmouche, mais bien fut luy et
les siens recueilly et rebouté. Et, a celle charge, ung
home d'armes, nommé Francequin, fut d'une lance
1. V. p. 40.
Août 1499] J.A PRINSE D'ALEXANDRIE. 57
blecéen l'espaule. Ung Estradiot, nommé Le Chevalier,
de ceulx du seigneur de Chandée, longtemps avecques
ung sien compaignon contre les Albanoys de la place,
sur le bort d'un foussé, a coups de lance soustint l'es-
carmouche; touteffoys, a la parfin, fut mys par terre
et enmené prisonnier, et le cheval de son compaignon
tué. Le senechal d'Armaignac des premiers se trouva
au champs, lequel donna bien a point sur Albanoys,
et furent aucuns des siens bleciés.
Le seigneur de Chastillyon, avecques sept ou huyt
homes d'armes, jusques a l'entrée de la ville fut aucun
d'iceulx rembarrer, et si rudement que ung des siens,
nommé Castelbayart^ a touchant des murailles, a poz
de lance ung Albanoys dedans ung fossé renversa.
Ung gendarme françoiz, nommé Jehan Duboys, fut
mys par terre et secouru par ung archer, nommé
Libourne, de ceulx de Chastillon, auquel fut d'ung
coup de traict tuhé ung cheval ; ung autre, nommé
Bertrand de Bayonne, perdit pareillement a la meslée
ung cheval et fut fort biecé. Le hutin asses bien
1. Gastelbayard ou Castelbajac. Ce nom, dans les textes des xiv«
et XV' siècles, présente une infinité de variantes : le plus sou-
vent Chasteau Baiac, puis Castel Bayac, Chastel Baiart, Castelbeac,
Castelbayac, etc., etc. Bertrand de Gastelbayart, écuyer, soi-disant
capitaine de la Réole, était redouté pour la violence de son carac-
tère. La capitainerie de la Réole avait été donnée à Louis des
Barres (dont nous parlons ailleurs) par le duc Pierre de Bourbon,
gouverneur du Languedoc. Gastelbayard, en 1497, alla trouver à
Tours le comptable de Bordeaux et réclama ses gages de capitaine.
Sur le refus de celui-ci, il s'emporta, jurant, blasphémant, mena-
çant; enfin il partit en proférant des menaces si violentes que, le
lendemain matin, le comptable courut au logis du Gascon, rue
de la Gellerie, à l'enseigne du Gerf, pour lui porter cent livres,
objet du débat (Tit. orig., Castelbayac, n* 18).
58 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Aoùt 1-499
sentoit a la fumée de la guerre; et ainsi, comme
les premiers assemblés entre eulx exercitoyent le
mestier giadiatoire, le demeurèrent des gens d'armes
en bon ordre et tost marchoyent vers ou le bruyt
se faisoit ; et conduysoyent iceulx le seigneur de
Chandée', le compte de Misot-, Robinet de Freme-
1 . Philibert de Chandée, chevalier, seigneur de Chandée, cham-
bellan , originaire de Bresse, commandait une compagnie de
80 lances en 1494; en septembre 1498, sa compagnie, portée à
50 lances, tenait garnison dans le comté d'Asti (ms. Clair. 239,
p. 483). C'est par erreur que Marino Sanuto, après lui avoir attri-
bué d'abord 50 lances, ne porte plus ensuite le chiffre de sa com-
pagnie qu'à 40 [Diarii, t. II; Tit. orig., Chandée, n^^ 3, 8, 9; ms.
fr. 25783, n° 9). On verra plus loin qu'il commandait l'avant-
garde et qu'à ce titre on lui attribua même le commandement
d'Albanais.
Il ne faut pas le confondre, comme on le fait souvent, avec le
sire de Chandieu en Dauphiné, ni avec les sires de Chandio, ou
Chandiou, dont l'un, Jean de Chandio, fut maître d'hôtel de
Charles VIII, et l'autre, Louis de Chandio, capitaine de la porte
du roi en 1515 (Tit. orig., Chandio, nos 3^ 4; Clair. 811, fol. 1,
etc.). Sur les Chandée, v. Y Histoire de Bresse, de Guichenon.
Le sire de Chandée fut tué à la bataille de Cérignoles.
2. Giov. Nicole di Gian Giacomo Triulzio, comte de Mesocco
(aliàs Miscocho, Musocco), fils de Jean-Jacques Trivulce. Il était
pensionnaire du roi pour une somme de 2,000 livres (compte de
1499, Portefeuilles Fontanieu; Tit. orig., Misocho, n° 2); il ne
s'appelait et ne signait que « le comte de Misocho ».
Mesocco était un fief, voisin des frontières de Suisse, acquis par
les Trivulce en 1481. D'après M. Calvi (// patriziato Milanese,
p. 298), Jean-Jacques Trivulce avait reçu, en 1496, le droit d'y
battre monnaie, au titre de France et d'Asti, mais cette date de
1496 n'est certainement pas exacte. M. Calvi cite quatre types de
monnaies qui y auraient été battues.
Ce qui est plus grave, c'est que Trivulce profita de la situation
du comté de Mesocco pour nouer avec les cantons helvétiques des
rapports qu'on lui reprocha vivement. En février 1513, il reçut la
bourgeoisie d'honneur de Lucerne (1> von Liebenau, Bollettino
stnrico délia Svizzera italiana, TU, 288), et, au mois d'octobre de
Août 1499J LA PIIINSE D'.VLEXANDRIE. 59
zelles', le baron de Béart, S^ Prest-, Lalande^, le comis-
la même année, il écrit à la ville de Lucerne une lettre qui temoi=
gnait du dévouement avec lequel il représentait auprès de
Louis XII les intérêts des Suisses (id., t. IV).
1. Robert ou Robinet de Framezelles (il prend indifféremment
l'un ou l'autre prénom), seigneur de Framezelles, de Frane, du
Vergy (ou de Verchocq), était l'homme de contiance du roi. Depuis
longtemps chambellan du duc d'Orléans, nous voyons, en 1485,
Louis d'Orléans l'envoyer près de sa mère en mission; en 1488,
Robinet est condamné comme complice du duc qui, dès sa sortie
de prison en 1491, l'institue bailli de Sezanne. Il est choisi par le
duc d'Orléans comme lieutenant de sa propre compagnie et fait,
en cette qualité, la campagne de Naples ; il se distingue à For-
noue, près du roi qu'il couvre de son corps. Dès l'avènement de
Louis XII, il devint capitaine de l'ancienne compagnie de
100 lances dont il était lieutenant, et chambellan du roi. Il parait
être mort vers 1511; du moins, il reçoit une pension de 2,000 liv.
jusqu'à 1510 et nous n'en avons pas trouvé de reçus postérieurs
(Belleforêt; Histoire de Charles VJII, p. 576; Gommines, II, 473;
Tit. orig., Framezelles, nos 2, 4-21; Compte de 1499, Portefeuilles
Fontanieu, etc.). La compagnie de Robert de Framezelles tenait
garnison à Asti le 7 juin 1498 (ms. fr. 25783, n" 11, et elle revint
faire au mois d'août campagne en Bourgogne contre l'archiduc
(ms. Clair. 239, fol. 479), puis elle revint à Asti. En 1498, R. de
Framezelles entra au conseil du roi. En mars 1499 (anc. st.), le roi
lui fit présent d'un hôtel à Paris, près de Saint-Eustache (ms.
Clair. 782).
2. Jean de Saint-Prest, seigneur de Saint-Prest, près de Gai-
lardon, dans le pays Ghartrain, fils aîné de Bernard de Saint-Prest,
qui vivait encore en 1484. En 1491, nous le voyons passer des
fermages de terres à blé. En 1499 et 1500, il commande une com-
pagnie de 40 lances, en garnison à Asti dès le mois de février 1499;
sa compagnie, portée à 50 lances, fait la campagne de Naples en
1501 (mss. Clair. 239, 240, fol. 553, 497). En 1514, nous le retrou-
vons près de Chartres, dans ses fonctions de propriétaire. Il ne
faut pas le confondre avec d'autres Saint-Priet ou Saint- Priest do
Dauphiné, avec lequel il n'a rien de commun (Tit. orig., Saint-
Prest, nos 8-12, 14, 16-17; Saint-Priest, n° 13; compte de 1501,
ms. fr. 2960, fol. 14 et suiv.).
3. « Un vieux brave adventurier de guerre, » comme dit Bran-
60 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Août 1499
saire Chaslellarl, Chasteauvillain ^ Quicquempoys-,
tome, « vaillant et expérimenté, » dit Paradin. Toute sa vie,
quelles que fussent ses fonctions, on ne l'appela que le capitaine
Lalande, dit encore Brantôme, qui lui consacre une notice (VI,
167) sans indiquer son nom véritable. Louis de Bigars, écuyer,
seigneur de la Lande, de Commin et de Tourville-la-Campagne,
dans la mouvance de Pont-de-l'Arche (vicomte de Pont-Audemer),
était en effet un soldat de fortune. Guillaume de Bigars, son père,
était simple homme d'armes de l'ordonnance, dans la compagnie
du comte de Dunois, en 1456 et en 1460. Écuyer du roi en 1456,
commis à passer une monstre en 1459, écuyer et échanson du roi
en 1470, il mourut en novembre 1487 (Tit. orig., Bigars, n»s 2-10,
19, 23). Il jouissait d'une pension de 200 livres, élevée en 1459 à
300 (id., 16).
Louis de Bigars prit donc, à partir de 1487, le nom de La
Londe, et, en 1498, il devint capitaine de 2,000 hommes de pied
normands mis sus par ordre de Charles VIII, avec une pension de
600 livres. Cette brusque élévation fut suivie d'une existence non
moins aventureuse. Le capitaine Lalande fut nommé maître d'hô-
tel du roi ; en 1507, il est envoyé à Fécamp, en mission adminis-
trative; en 1513, il est commissaire à Dieppe pour la levée et le
ravitaillement d'une armée de mer. En 1517, il commande le
vaisseau de guerre François d'Orléans, de la marine royale. Puis
il déploie une grande vaillance au siège de Landrecies, et il est tué
à Saint-Dizier (id., n°s 22, 25, 36, 38, 40-45 ; Brantôme ; compte de
1499, Portefeuilles Fontanieu).
Il avait sous ses ordres, en 1499, les capitaines Jean Lebrun,
seigneur de « Sallevelles, » Simon de Richebourg, Guion de
Boutteville, Jean Martel.
Guion de Boutteville recevait du roi une pension de 120 livres
fms. fr. 26107, n'' 196).
1. Jean "VI de Châteauvillain ou Ghastelvillain, seigneur de
Montrevel, Châteauvillain, Grancey, Marigny, Milly et du Theil
en Champagne, seigneur bourguignon important.
2. Jean de Gamaches, fils de Guillaume de Gamaches, qui
existait encore en 1479, fut marié, comme beaucoup d'autres, par
Louis XI; Louis XI lui fît épouser, le 19 juin 1470, Marguerite,
dame de Saint-Quintin de Blet, de Quinquempoix, de Sury-aux-
Bois et autres lieux. Il portait le plus souvent le titre de sire de
Sury-es-Bois. Maître d'hôtel du roi, il accompagna le duc d'Or-
Août 1499] LA PRINSE D'.AXEXANDRIE. 61
Bernai'd de Mons' et autres chiefz et lieutenans de la
bende. Et, ainsi qu'on approchoit, les Albanoys et Lom-
bars et aucuns Françoiz faisoyent entre eulx bonne mes-
lée et de si près se cherchoyent que chascun de sa part
avoit asses affaire; car il n'y avoit nul qui, pour son
ennemy mater, a toute force ne mist le glaive en
besoigne. Sytost que ceulx qui en bataille se tenoyent
furent approchés, chascun comance a donner des espé-
rons et vers Estradiotz a dresser le fer de la lance ; a
ceste charge estoient des pencionnaires du roy, Fro-
mente-, Castelferrus^^ et Estinville '*, en sorte de vouloir
léans dans la campagne d'Italie, resta avec lui à Asti, soutint avec
lui le siège de Novare. En 1505 et 1506, il est commis à passer
des revues de troupes en Champagne.
L'ainé de ses fils, Adrien, se fit remarquer en 1514 au touruoi
donné en l'honneur de Marie d'Angleterre et épousa, en 1525,
Jeanne Pellourde, dame d'Ourouer ou Ouzouer (Tit. orig.,
Gamaches; ms. fr. 25718, n." 103; La Thaumassière, Histoire du
Berry).
1. La famille de Mons était nombreuse à la fin du xv^ siècle;
mais nous manquons de renseignements originaux sur la personne
de Bernard de Mons.
2. Gaspard de Coligny, seigneur de Fromentes ou Frementes,
frère cadet du sire de Ghàtillon, se distingua à Fornoue et devint
pensionnaire du roi et lieutenant de la compagnie de Jacques
d'Armagnac, duc de Nemours. Revenu en France après la mort
de son capitaine, il fit la campagne de 1507, combattit à l'avant-
garde à Agnadel. Il fit toutes les campagnes de François P' et
mourut sous le harnais en 1522, dans la marche contre Fontara-
bie. François I*"" le créa maréchal de France, lieutenant général de
Guyenne, et lui donna la principauté d'Orange en dédommage-
ment des terres d'Andelot, confisquées par l'empereur.
3. Antoine de Haucourt, seigneur de Castelferrus, pensionnaire
du roi en 1499 (compte de 1499, portefeuille Fontanieu). J. d'Au-
ton racontera plus loin ses exploits. Il était échanson de la reine
{Mémoires d-e Bretagne, III, 878).
4. Les sires d'Estainville, quoique attachés à la cour, ont laissé
62 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Aoùt 1499
ayant au service de leur prince et leur honneur pour
recommandé. Ainsi chascun commance a son ennemy
monstrer par effect ce que le couraige avoit en pencée.
LesFrançoiz de tous costés chargent Estradiotz, lesquelz,
a leur desavantaige voyant la chance tourner, vers la
ville prennent leur adresse et si rudement jusques
dedans leurs barrières furent chacés et poursuyviz que
ceulx de la garde de la place, qui sur les muralles
estoyent pour leurs gens au besoing recueillir, cuy-
dant que les Françoiz, qui sitost poursuyvoyent Estra-
diotz et Lombars, voulussent avecques entrer en la
ville, comme efeminés et refroidiz, ung seul coup d'ar-
tillerie ne de trect ne sceurent a droict contre leurs
ennemys descharger, et n'avoyent deffence que de
pierres (]uc, a cloz yeux et a la voilée, gectoyent par
dessus les murailles. Somme, si près de leur rettrelte
furent ramenés et conduytz que, au dedans du bou-
louard de la ville, par ung nommé Gaspar, de la com-
paignie du baron de Beart, et ung autre, appelle Jehan
Duboys, de ceulx du seigneur de Ghandée, ung home
d'armes Millannoys fut sur le bort du pont, home et
cheval, tout en ung mont renversé, dont pouhoyent
ceulx de la place pencer que, puysque si mortellement
au dedans de leur fort et en leurs dangiers estoyent
par les Françoiz assailliz, que a la mercy d'iceulx ne
seroient en bonne surté. Apres que Albanoys et autres
gens d'armes Mauryens furent ainsi retournés en leur
peu de traces. Louis d'Estainville, valet tranchant de Charles VIII,
était seigneur d'Estainville {Procéd. polit, du régne de Louix XII,
p. 298 note, 351). Il était sans doute Gis de Philibert d'Estain-
ville, maître d'hôtel de Louis XI (id., p. 649), et père de Jean
d'Estainville, écuyer d'écurie de François l"^ et grand prévôt de
l'armée en 1536 (Tit. orig., Eslainville, n° 2).
Août 1499] LA PRINSE D ALEXANDRIE. 63
garnison, Françoiz se mectent en chemin et, au plus
court de la retraicte, chascun en avant mect la marche.
Le mercredy enssuj^'ant, sur le point de six heures
au matin ou peu après, de plus en plus fort de chas-
cun costé recommança la baterye : et, entre le chas-
teau de la cytadelle et ung boulouard rompu, qui a
my gect d'arc l'ung de l'autre estoyent, quelque par-
tye de la muraile et ung portai estoyent encores sur
bout, et par la pouhoyent ceulx de la place tirer contre
le, camp ; ce jour, furent jusques a terre razés et abba-
tus. Souvant alloyent veoir l'artillerie et tranchées le
compte de Ligny, le seigneur Jehan Jacques et le grant
maistre de France, qui voluntiers donnoyent le vin
aux compaignies pour tousjours myeulx affuster leurs
engins et amorcer leurs couUevrines. Les canonniers
de la ville, comme ceulx qui de hayne mortelle aux
nostres en vouloyent, contre leurs tauldiz et tranchées
presque tousjours tenoyent la visée, dont extrême
besoing avoyent Françoiz de bonne seurté ; car de
tous costcs de la place contre leurs repaires venoyent
patacz^ tant que si a point couvrir ne taudisser ne se
peurent que deux ou troys des plus hardys mors et
blecés ne demeurassent aux tranchées. Ung des cent
Allemans du roy, nommé Piètre, fut, ce jour, d'ung
coup d'artillerie tué; ung des archiers de la garde et
plusieurs autres y demeurèrent : si n'elargiray je plus
de ceste perte la marge de mon papier, mais revien-
dray a l'effort de nostre artillerye, qui ruoit tout par
terre et sans cesser donnoit coups, et tant que ceulx
1. Patac, mot singulier qu'atîectionae Jean d'Aulon et que lui
seul emploie. II lui donne le sens de bruit, de notre mot patatras.
Le mot patac, employé dans le Midi, signifiait une monnaie.
G4 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Août 1499
de la ville ne les pouhoyent plus porter ; car bien sou-
vant a l'eschappée des muralles au travers des maisons
de la ville passoit et, comme tempeste affamée, tout
ce qu'elle attaignoit estoit fouldroyé et emporté. Ja,
presque sur le point de troys heures après mydy estoit,
qu'on commança a batre le hault du chasteau de la
cytadelle, et si grant brèche dedans les murailles y
avoit que troys cens homes de front y heussent peu
passer. Au rempar mectoyent ceulx de la ville souvant
la main ; mais tout ce que ung jour pouhoyent mectre
sus, a ung seul traie d'artillerye estoit anyenty.
La baterie ainsi advancée qu'avez ouy, qui lors heust
vu a cens et a milliers dedans les foussez porter rames
et fagotz, heust bien peu cuyder la chose pour une
merveilles ; car, pour coups d'artillerye ne de traict
qui de la ville fussent contre noz gens tirés, nul pour-
tant son chemin destournoit ne sa charge laissoit a
porter, voire et plusieurs serviteurs et laquays sur le
bort des foussez faysoyent saux et gambades, et a
coups de main gectoyent pierres en la ville, supposé
que tousjours tirassent ceulx du dedans qui blessoyent
et tuhoyent gens a force.
Oyant le peuple de la ville et les souldars de Ludo-
vic l'asseuréc manière des Françoiz qui de volunté
délibérée mectoyent main a l'œuvre, et que l'eure de
leur destruction tant prochaine leur estoit^ que de
1. La crainte qu'inspiraionL les Français les servit d'une manière
extraordinaire. Au même moment où Alexandrie décidait de se
rendre, 2,500 hommes de pied génois, qui avaient quitté Gênes le
jour de l'investissement, approchaient pour secourir la place sous
le commandement de Jean Adorno. Ayant appris ce qui se pas-
sait, ils rebroussèrent chemin. Assurément, ils auraient pu sau-
ver Alexandrie (Senarega).
Août 1499] LA PRINSE D'ALEXANDRIE. ù'j
moment en autre n'atendoyent que le cry de l'assault
et fureur de la guerre sur eulx par glayve a la rigueur
exécuter, par toute la ville commancerent a bransler
cloches et baffroiz, faire criz et huées, trasser et cou-
rir de ruhe en ruhe, remuher et oster le plus portatif
de leurs bagues, et tout bellement dedans ung des
fors de la ville, nommé La Roque, de bonne heure se
retirer; et les souldars, tout autour des murailles
abbatues, grant force enseignes desplyer et monstrer
tenir bon semblant et manière asseurée, comme pour
vouloir actendre et bien deffendre l'assault ^ Mais bien
autre pencée avoit missire Galyas-, qui n'actendoit
1. Alexandrie était une des villes les plus antifrançaises de la
Lombardie; cela tenait, selon Gaguin, à sa situation d'avant-
garde, qui l'exposait aux premiers coups. Sous Charles d'Orléans,
R. du Dresnay et ses troupes, faites prisonnières, y avaient été
traités avec une « cruauté moult sauvage, » dit Gaguin; en 1500,
« la hayne ancienne du nom françoys leur augmentoit les cou-
raiges; car, depuis la course que firent ceux de Sens (Brennus) en
Italie, le nom des Françoys a tousjours esté hay fermement de
tous les Italiens, aians horreur de leur legiere cruaulté, avarice
et luxure, comme si principallement envers eulx mesmes ne
regnoient iceulx vices. » Les habitants voulaient faire une sortie
contre les Français.
2. Galeazzo di San Severino était le chef d'une des trois branches
de la famille San Severino, famille considérable du royaume de
Naples, qui faisait remonter son origine à un Français établi à
Naples en 910 (Mémoires de Ribier, I, 201), et qui se subdivisait en
princes de Bisignano, en princes de Salerne et en comtes de
Caiazzo. Roberto, comte de Caiazzo, commandant de l'armée
d'Innocent YIII, obtint pour son second fils, Federico, le chapeau
de cardinal en 1189 (Basilica, Novaria, p. 538). Son troisième fils,
Galeazzo, entré au service de Ludovic le More, gagna ses bonnes
grâces en l'aidant à s'emparer de son neveu ; il commanda l'armée
de Milan en 1495 contre le duc d'Orléans, et Ludovic lui donna en
mariage sa fille bâtarde, Bianca.
Plus tard, il entra au service de la France, reçut une compagnie
l ' 5
66 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Août 1499
que l'obscure ténèbre pour, plus au couvert, vuyder
la place' et prendre chemin, ce qu'il fist ; car, pour
de 50 lances, et succéda à Pierre d'Urfé dans la charge de grand
écuyer. Il périt sur le champ de hataille de Pavie en 1525 (Gom-
mines; Tit. orig., Saint-Séverin, nos 8-10, 12-15), à la tête d'une
compagnie de 100 lances.
Il avait pour frère aine Giov. Francesco, comte de Gaiazzo, et
pour frères cadets Annibale, marié en France, Gaspare, dit le
capitaine Fracasso, à cause de sa vigueur corporelle, Alessandro,
archevêque de Vienne en France, Antonio Maria, mari de Mar-
gherita da Carpi, capitaine de 50 lances de France (Tit. orig.,
id., n" 11).
1 . Son frère, rappelé en hâte par Ludovic de la Ghiara d'Adda,
était venu occuper Pavie en force, avec Bernardino Visconti ; mais,
malgré l'ordre de Ludovic, ils tardèrent à jeter un pont sur le Pô,
pour marcher au secours d'Alexandrie.
Ge fut un bruit général que ce retard venait d'une entente de
Giov. Francesco San Severino avec les Français. Jean Fr. San
Severino était depuis longtemps (dit Guichardin) d'accord avec eux.
Da Paullo raconte que Galeazzo, craignant une trahison, n'osa
point faire sortir ses troupes. De plus, le comte de Gaiazzo lui
aurait fait passer une lettre fausse de Ludovic le More, lui enjoi-
gnant de se rendre à Milan. Galeazzo s'enfuit; le matin même,
les Français surviennent, s'emparent des portes, arborent partout
l'écu de France Guichardin lui-même repousse cette version.
Galeazzo a toujours montré cette lettre pour sa défense, dit-il;
mais cela n'explique pas que, capitaine de 1,200 hommes d'armes,
de 1,200 chevaux-legers, de 3,000 hommes de pied, et soutenu par
une forteresse de premier ordre, il se soit enfui la nuit comme
un voleur, au lieu de se frayer un passage l'épée à la main parmi
des assaillants en nombre égal, fort mal servis par le terrain,
entourés de toutes parts par des rivières débordées. Galeazzo était
inexpugnable!
D'après Gorio, Galeazzo s'enfuit parce qu'il se crut trahi par son
frère. D'après les renseignements de Marino Sanuto, la minorité
guelfe s'agitait à Alexandrie. Galeazzo, craignant qu'elle ne traitât
avec les Français, et s'étant vu refuser, le 23, l'entrée de la ville
de Pavie, eut peur et s'enfuit (II, 1159, M60, 1083, etc.).
Août li99] LA PRINSE D'ALEXANDRIE. 07
exécuter l'intencion de son propos, sur l'eure de la
mynuyt ou peu plus tost, avecques une guyde et
quelques autres ses privez ^ par voyes obliques et
chemins escartés, vers Millau print son adroisse. Les
Estradiotz et aultres soudars, qui, par compte, estoyent
douze cens homes d'armes, quatorze cens chevalx
legiers et quatre mille homes de pié~, voyans Galyas,
qui leur chief estoit, a la fuyte, tous a la fouUe se
mirent a sortir hors la ville. Le capitaine Fontrailles,
qui en ce cartier estoit logé, ouyt le bruyt des che-
vaulx qui ja estoient hors la porte et, avecques sa
bende, ou pouhoyent estre cinc ou six cens laquays
gascons, vint donner dessus et, a grans coups de trect,
1. Il n'était accompagné dans sa fuite que de Ermes Sforza, fils
légitime de Galeazzo, de Galeazzo, comte de Melzo, et d'Alessandro
Sforza, ces deux derniers fils bâtards du même Galeazzo; Lucio
Malvezzo et quelques personnes formaient toute la troupe (Gorio).
2. Il y avait à Alexandrie un état-major considérable, mais tous
ces chefs n'étaient pas d'accord (Marino Sanuto, II, 1085). Saint-
Gelais dit qu'il y avait presque autant « d'hommes d'armes et
autres gens » dans la ville que parmi les assiégeants. Au compte
de Jean d'Anton, il y avait 1,200 hommes darmes, 1,400 chevaux-
légers, 4,000 hommes de pied, plus 1,000 à 1,200 Allemands res-
tés dans la ville. Ludovic le More avouait officiellement 1,000 hom-
mes d'armes, 1,000 chevaux-légers et 400 fantassins; il attribuait
tout le succès des Français à leur artillerie (Instructions à Ambro-
gio Bugiardo et à Martino da Casale, envoyés au grand Turc,
publiées par Corio). Or les Français n'en avaient guère. Selon
Senarega, Galeazzo aurait eu seulement 1 ,000 lances, 1 ,000 chevaux-
légers et 3,000 hommes de pied, et il demandait à Ludovic un
secours supplémentaire de 1,000 hommes de pied; mais cela n'est
pas probable. Ghilini lui donne 1,200 lances, 1,200 chevaux-légers
et 4,000 hommes de pied; d'autres, 400 lances, 3,000 Albanais,
4 à 5,000 hommes de pied et 250 canons (Marino Sanuto, II, 1150,
1209), d'autres, 10,000 hommes (id., II, 1387).
08 CHRONIQUES DE LOUIS Xll. [Août 1499
les rebouter jusques au portai de la ville\ ou long
temps fut escarmouche d'uug costé et d'autre ; mais
Estradiotz et Lombars, qui ne demandoyent que les
champs, doublant d'ostille poursuyte par chemin estre
l'ancontrés, tous ensemble donnèrent des espérons et
au travers des Gascons passèrent, et sur eulx tirent
quelque eschec; toutelToys, amporterent iceulx Lom-
bars leur part de la perte. Dedans Alixandrie estoient
encores mille ou doze cens Alemans, demourez avecques
le Bastard de IS'ensot ', leur capitaine, qui, celle nuyt,
avecques ung cordellier et deux cytoyens de la ville,
sortit dehors et trouvèrent le seigneur de La Palice
sur bout, qui pour l'eure estoit du guet, et, avecques
luy, ung nommé Compty^, des gentishomes de cheuz
'1. 11 sera plus d'une fois question du capitaine Fontrailles, dont
cet incident peint le caractère. Jean, comte d'Astarac, sire de
Fontrailles, appartenait à une famille de grands seigneurs gascons,
illustrés par leur bravoure depuis le fameux sire de Barbazan
( Arnauld-Guilhem d'Astarac), si connu sous Charles VI et
Charles VII. Chambellan de Charles VIII, il avait fait la campagne
de l'i95 à la tète d'une compagnie de cinquante lances, et, le
20 décembre 1495, il reçut pour sa compagnie une gratiôcatioa de
1,550 livres comme gage de la satisfaction du roi (Tit. orig., Asta-
rac, n°^ 16 et 17). C'était un capitaine de cavalerie hardi et entraî-
nant : Louis Xn l'aimait beaucoup, dit Brantôme, et il s'était
fait une grande réputation dans l'armée. Ami de Bayard, il lui
servit de témoin dans son duel contre Solo-Mayor; Bayard et
Fontrailles couraient souvent ensemble et accomplirent ensemble
plus d'un exploit. Louis XII donna à ce brave capitaine le com-
mandement des Estradiots (V. le Loxjal serviteur, p. 105, 211,
238, 249).
2. Le bâtard de Nassau (ou Nanzau).
3. Frédéric ou Ferry de Mailly, seigneur ou baron de Conti, en
Picardie, bourguignon, célèbre dans l'armée par sa bravoure, et
grand ami de Bayard. Par un acte du l*'' juillet 1501, Louis XII
Août l 'lOOl LA PRINSE D'ALEXANDRIE. (Vj
le roy, et plusieurs autres, ausquelz le cordelier et
ceulx de la ville disrent que, suppozé que force les
submist, n'eussent estez les souldars de Ludovic qui
tenoyent le peuple soubz main, long temps avoit,
heussent estes Françoiz, et qu'a eulx ne tcnoit que la
place plus tost n'estoit rendue ; par quoy, deman-
doyent leur cyté, comancée a desvaster, a du tout
n'estre désolée. Les AUemans, bagues sauves, deman-
dèrent chemin, lesquelz ainsi furent envoyez : toutef-
fois, les Normans et Gascons en destrousserent plu-
sieurs et le plus legierement qu'ilz peurent les mirent au
champs. Tantost furent parmy l'ost nouvelles semées
que Galyas et les souldartz d'Alixandrie avoyent la
ville habandonnée et prins pays, dont le seigneur
Jehan Jacques envoya ses gens au dedans pour prendre
garde a la place. Le seigneur d'Alegre, qui ja avecques
sa bende estoit sur les champs pour donner la chace
a Galyas, fut par les lieutenans du roy mandé venir a
la ville et icelle garder ; le vidame de Chartres^ , Jacques
lui donna 1,100 livres de rente; il est qualifié, dans cet acte, de
sire de Sailly (ms. Clair. 782). II recevait 400 livres de pension
en 1505 et 600 en 1507; il était, en 1509, chambellan, capitaine
d'Arqués, sénéchal d'Anjou. Après la disgrâce du maréchal de
Gié, le roi lui donna la compagnie de cent lances que comman-
dait le maréchal, et qu'il avait mise sur un pied de grand luxe.
La fortune de Ferry de Mail! y lui permettait de la maintenir sur
le même pied. Ferrv' fit campagne en 1512 et 1513; malheureuse-
ment, en 1513, dans une descente des Suisses près de Milan,
n'écoutant que son courage, il se fit tuer dans une charge contre
des forces supérieures, et sa belle compagnie l'ut ruinée et décimée
(Tit. orig., Mailly en Bourgogne, n^^ 41, 42; ms. Clair. 224,
n» 425; Brantôme, le Loyal serviteur; Procéd. politiq. du règne de
Louis XII. p. 121, n° 7).
1. Jacques de Bourbon, vidame de Chartres, prince de Chaba-
nais, mort en 1507.
70 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Août 1499
GuibcS Sainct Amadour- et plusieurs autres capitaines
1. Jacques Guibé, chevalier, seigneur du Chesnay, capitaine de
quarante lances de petite paye ordonnées par Charles VIII en
Bretagne, était un breton, de souche bretonne; il figure dans la
maison de la duchesse de Bretagne, dans le Béguin de François II
(publié par M. de la Borderie, Complot breton de MCCCCXGIJ);
en 1489, Anne de Bretagne lui donne une mission particulière, il
passe des revues en Bretagne; eu 1491, il est lieutenant du prince
d'Orange et ne cesse d'appartenir à la maison de la reine. En 1508,
il était capitaine de cinquante gentilshommes de la reine (Dom
Morice, Mémoires de Bretagne, t. III, p. 820, 889, 605, 724-725).
On sait que Robert Guibé fut le bras droit d'Anne de Bretagne
en Bretagne, et successivement évêque de Rennes, évèque de
Nantes et ambassadeur à Rome (ms. fr. 20978, fol. 131 : Diarium
de Burchard). La famille Guibé était de Vitré.
2. La famille de Saint-Amador ou Saint-Amadour, établie en
Bretagne, y joua un rôle considérable. Claude de Saint-Amadour
eut deux filles dont l'une épousa Charles de Bretagne, sire d'Avau-
gour, comte de Vertus.
François de Saint-Amador, chevalier, seigneur de Saint-Amador
et Delize, épousa une riche héritière, Matheline Le Léonnays, ou,
selon Du Paz, Marguerite de Léonnais. Leur fille, Anne, épousa
François de Malestroit (Du Paz, p. 195). C'est sans doute lui qui
figure au compte du Béguin de François II, duc de Bretagne, sous
le nom de « Saint-Amador. » « M. de Saint-Amadour » reçoit du
duc d'Orléans, en 1494, un cheval de poil (Tit. orig., Saint-Ama-
dour, n°5 2, 3), et il offre au roi, en 1496, une haquenée de prix
(ms. fr. 2927, fol. 122). Il se distingue à Fornoue (Récit de P'-e Sala,
publié par M^o Dupont, III, 420).
Jean de Saint-Amadour, seigneur de Launay, qui doit être son
frère, valet de chambre de Charles VIII, épousa, le 20 avril 1494,
Marguerite de Ville, fille d'Antoine de Ville; son contrat de
mariage (Tit. orig., Saint-Amadour, n"* 6 et suiv.) ne mentionne
point ses ascendants.
En 1501, « M. de Saint-Amadour » reçoit de la reine une pen-
sion de 480 livres.
Jean de Saint-Amadour, dont il s'agit ici, était capitaine des
archers de Languedoc de la reine et recevait de ce chef 2,400 liv.;
il avait pour lieutenant Jacques de Curzay. Le 14 octobre 1502, il
fut nommé bailli de Meaux (ms. Clair. 782); en 1508, il occupait
Août 1499] LA PRINSE D'ALEXANDRIE. 71
entrèrent dedans et, pour garder que les gens de pié,
qui ne demandoyent que le pillage, ne fissent violence,
se mirent aux portes. ToutefFoys, voyans, iceulx pie-
tons qui près de la brèche estoyent, que les premiers
entrés avoyent mys la main aux bouticques et que de
bourdons, lances, harnoys, bardes, chevaux en main,
malles, boy tes et autres bagues legieres sortoyent
chargés, tous ensemble se mutinèrent et, par l'ouver-
ture des murailles, sept ou huyt mille, a la foule, au
dedans entrèrent, disans qu'ilz auroyent du butin
comme les autres. Voyant le compte de Ligny iceulx
en chemin de desroy et que en propos dissollu estoyent
ahurtés, leur vint au devant, l'espée au poing, sur eux
chargent a tour de bras, en leur faisant deffence, sur
ce que plus chier devoyent avoir, que oultre ne missent
la marche et que, si nulle force ou pillage fasoyenl,
que la corde telle raison en feroit que nouvelles par-
tout en seroient semées. Mais tant mal fut la deffence
octorizée et la menasse de Loysde Sainct Symon, qui
d'une fenestre a eulx parloit, peu estimée, que pour
tant ne cessèrent, mais lascherent ung trect ou deux
contre le compte de Ligny et ceulx qui leur desordre
vouloyent empescher. Ainsi, les arbalestres bendées,
les picques et halbardes au poing, passèrent outre et
partout commancerent a rompre et briser portes et
prendre bagues et marchandises a tel pris qu'ilz les
pouhoyent avoir. La chose estoit bien de peu d'estime,
pesante ou chaude, qui après eulx fut mise en reste ;
encore ce poste, avec une pension de la reine de 1,200 livres. La
même année, la reine avait pour grand veneur Jean de Saint-
Amadour (qui doit être le même), avec une pension de 1,300 livres
(Mémoires de Bretagne, III, 856, 889).
72 CHRONIQUES nE LOUIS XII. [Août 1499
et fault croire que, si les reliques de leurs prédéces-
seurs, qui jadis en Alexandrie furent occiz, heussent
en argent esté enchâssées, que en grantliasart estoyent
les charniers de demeurer vuydes. Somme, tout ce
qu'ilz peurent par force prendre et emporter, leur
sembla loyal aquest; et, pour mieulx la sollempnité de
guerre célébrer, après le pillage faict, par les maisons
souillèrent le feu. Touteffoys, affîn que du tout ne
demourast justice irritée, les principaulx acteurs du
mutin furent pendus ^ .
A la poursuyte de Galyas et de ses Estradiotz, furent
le grant maistre de France, le seigneur d'Aubijou, le
seigneur de Chandée, La Pahxe, le comte de Misoc, le
seigneur de Ghastilhon, le senechal d'Armaignac, le
baron de Beart, Robinet de Fremezelles, Louis d'Ars,
le commissaire Saint Prest, Robert Stuart, Aubert du
Rousset, le capitaine Ymbault, avecques leurs bendes,
et tant d'autres cappitaines et lieutenans, que assez
gens de bien y avoit pour mectre une meilleure
besoigne a tin. Ainsi chascun se mist sur le tracz des
fuyans et prist chemin par ou myeulx pensoit trouver
adventure ; mais, ja, avoient la pluspart des Lombars
passée la rivière du Pau, qui grant avantaige sur la
poursuyte leur fut. Touteffoiz, tant furent hastez et
tenuz de près que, par les chemins, leurs lances et
1. .leudi, 29 août 1499 (Marino Sanuto). Le siège avait com-
mencé le lundi. Claude de Seyssel n'est donc pas fort exact quand
il dit, dans ses Louanges du Bon Roy de France Louys douziesme de
ce nom, que le roi « ha acquis la seigneurie de Lombardie et le
duché, de Milan, qui luy appartenoit par succession paternelle, par
un seul siège de la cité d'Alexandrie, qui ne dura fors dix ou
douze jours, sans effusion de sang et sans faire tort à personne »
(édit. Godefroy, p. 42). ^
Août 1499] LA PRINSE D'ALEXANDRIK. 7o
bourdons, coffres, malles, harnoys et plus de cent che-
vaulx arrecreuz et hors d'alaine demeurèrent ; et
n'entendoyent a autre chose que, au plus brief, finir
leur course, qui si longue leur fut que, premier que
seure retraicte heussent trouvée, les ungz estoyent par
les sentiers et voyes actaintz et priz, les autres a com-
paignyes comme perdriaux musses par les boys, et
les autres par les champs, comme poureux et tranciz,
demeurez et arestcs. Fin de compte, tant estoyent
esperduz et affoUés qu'ilz ne tenoyent chemin ne voye
et, comme amoliz et effemynés, prendre et enmener
plus doulcement que brebiz se laissoyent. Tel home
d'armes françoiz y avoit, qui cinc ou six Lombars a
sa mercy tenoit prinsonniers ; tel archier, quatre ou
cinc; telz coustilleurs et varletz, deux ou troys : a celle
chace, qui plus de vingt et quatre mille heut de cours,
maintz prisonniers et chevaulx furent conquys et gai-
gnés, et plusieurs villes et places prises et soubmises.
Le seigneur de Sainct Valier et le viconte de Rouhan,
avecques vingt cinc ou trente homes d'armes, prindrent
Vigesve ', bonne ville et forte. Robert Stuart-, lieute-
1. Vigevano, où les ducs de Milan avaient leur grand château,
entouré d'un parc splendide. Ludovic le More y était né le 3 août
1451. Il avait beaucoup fait pour cette ville, reconstruit son marché,
assaini ses rues : suivant une inscription de 1492, rapportée par
Egidio Sacchetti (Vigevano illustrato, Milano, in-4", 1648, p. 9), il
répara le château : a Veteres principum ffîdes reformavit. » Ce
château était très fort, et, en 1500, Ludovic le More le fit déman-
teler pour qu'il ne pût point servir aux Français (id., p. 8).
Louis XII érigea Vigevano en marquisat et en fit don à J.-J.
Trivulce, qui, dès lors, porta ce titre et signa souvent Vigevano
[Catalogue des manuscrits de la collection Lajarriette, n° 2817); il
signait aussi Cornes regius.
2. Robert Stuart, cousin fort éloigné de la famille rovale
74 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Aoùl 1499
nant de la compaignie du seigneur d'Auzon, acompa-
gné de dix homes d'armes, prist Galiole^ et Byogras^,
deux assez bonnes villes, aveccjues grant force pri-
sonniers. Mainctes autres choses dignes de mémoire
par les Françoiz furent a ceste course faictes, les-
fjuelles, par deffault de toutes ne les avoir au réper-
toire de mémoire enregistrées, au bout de ma pleume
et hors mon papyer sont en leur estre demourées :
mais toutesfoys j'en laisse le recueil au rapport de
ceulx qui myeulx les sauront a la vérité commémorer.
IV.
La mort de l'argentier.
Durant le siège d'Alixandrie, le seigneur Ludovic,
cognoissant mieulx a l'ueil que par augure l'advenue
de son exterminacion, voulant pourvoir au besoing
d'Ecosse, était, le deuxième des neuf enfants de Jean Stuart, comte
de Lennox, mort en Ecosse en 1494, et de Marguerite Montgom-
mery. Son frère aîné, Mathieu, comte de Lennox, resté en Ecosse
et tué à Flodden en 1513, était le grand-père de lord Darnley,
époux de Marie Stuart, et, par conséquent, l'aïeul des derniers
Stuarts et de Charles !«■•. Robert vint en I^rance, où il épousa la
Hlle de Bérauld Stuart d'Aubigny et d'Anne de Maulmont ; il
devint ainsi comte de Beaumont-le-Roger et s"" d'Aubigny, cham-
bellan, et bientôt (en 1504) capitaine de cent lances écossaises des
ordonnances et de la garde, chevalier de l'ordre, maréchal de
France en 1515; plusieurs fois vainqueur des Espagnols en 1536,
il mourut en 1543 (Tit. orig., Stuart d'Aubigny, n-»* 18, 19, 21, 22;
ms. Clair. 225, n° 477, etc.).
1. Gravellona, entre Yespolate et Vigevano.
2. Abliiate grasso.
Août 1499J LA MORT DE LARGENTIER. 75
futur, délibéra, pour sa derreniere main, sur la ville
de Millan faire tout l'emprunt que possible pourroit
porter et, pour ce, transmist quérir tous les plus suf-
fisans de la cité, lesquelz, entrés ou chasteau, furent
par luy avertiz de son intention, en leur remonstrant
que, de deux costés, d'ennemys estoit environné : des
Françoiz, qui, ja, la pluspart des villes et places de la
duché avoyent conquizes, des Venissiens, qui ausi par
force tenoyent la comté de Gremonne, ausquelz impos-
sible estoit résister sans grant fynence pour souldoyer
et mettre sus grosse armée ; par quoy, requist iceulx
de telle somme de ducatz en l'heure luy fournir que
de la payer leur estoit, pour l'eure, chose trop difïi-
cille. Toutesfoiz, pour esloigner sa présence, luy
demandèrent deux heures de terme, en luy promec-
tant tout ce qu'il demandoit, et sur ceste condicion les
en envoya; lesquelz, estant hors de ses dangers, en
lieu de luy faire prochas d'argent, contre luy firent
insulte civille et embusche de gens armés. L'argentier
de Ludovic, ayant la ruyneuse comission de deman-
der les deniers, voulut icelle excercer ; dont par tant
luy mesadvint que par aucuns gentishomes et autres
de la ville, lesquelz de tous succides soy disoyent
francz, fut souldainement occiz et ses compaignons
chacés et suyviz jusques près du chasteau. Voyant le
Maure la mort de son serviteur, l'empeschement de la
denare et le tumulte du peuple, et que pour l'eure
autre chose n'en pouhoit, ne sceut que faire \ fors, en
accumullant double sur double, soy plus deffyer et
\. Corio, Da Paullo racontent ces événements d'une manière
un peu différente.
76 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Août 1499
garder d'ennemys familiers que de ceulx qui luy fay-
soyent guerre ouverte ^ .
Apres que la cyté d'Alixandrie fut, comme j'ay des-
tript, au ceptre de France subjuguée, les cytoyens de
Pavye^, de Palme, de Plaisance, de Gennes^ et de
foutes les autres places et villes de la duché, hors la
ville ^ et chasteau de Millau et une autre seule place sur
les fins d'Allemaigne, nommée Tyzan^, apportèrent
les clefz aux lieutenans du roy et firent l'obbeissance.
V.
Là fuite de Ludovic.
Le seigneur Ludovic, qui sur les champs grant puis-
sance de gens d'armes pour aller secourir ceulx qui
1. Il avait, dépêché de nouveau à l'empereur pour lui offrir la
Valteline que Maximilien paraissait convoiter; il alla jusqu'à lui
offrir la ville de Côme, à condition d'un appui immédiat. Il fai-
sait aussi de pressantes démarches auprès de la cour de Naples.
2. Pavie, le 23 août, refusa de recevoir Galeazzo di S. Severino
(Marino Sanuto, II, 1159, 1160).
3. La ville de Gênes était, à l'égard de la France, dans une
situation toute particulière, sur laquelle nous aurons occasion de
revenir avec .T. d'Anton. On peut voir, du reste, à ce sujet le
commentaire de T. L. Belgrano, Sulla dediziom dei Genovesi, dans
les Misccllanea di sloria italiana, t. I. Le roi lui donna comme
gouverneur le sire de Ravenstcin (N. Gilles, J. Bouchet) et nomma
Yves d'Alègre gouverneur de Savone.
4. La ville de Milan elle-même comincib molto a Irepidare, dit
Gorio. Les gens riches, craignant des troubles, faisaient garder
leurs maisons (Da Paullo).
5. Tirano, dans la Valteline, près des sources de l'Adda, à la
frontière nord du duché. Gctte place forte commande l'entrée de
l'Engadine et de la vallée du haut Adige par le Stilfser Joch ; elle
ferme la vallée de l'Adda.
Sept. 1499] LA FUITE DE LUDOVIC. 77
soustenoyent le siège a voit mys, voyant la fuyte de ses
souidartz et par eulx sachant la prise d'Alexandrye,
s'il heut dueil extrême, a nul devoit sembler cas de
nouvelleté; car, si a l'humain fault, pour perte avoir
a courroux, estre provoqué, aysant de doulleur ne
vuyde de soucy ne devoit cestuy estre : ausi n'estoit il,
car, les nouvelles ouyes, comme en dueil amer trans-
porté et de fureur esprins, par grant reprouche dist
a Galyas qu'il estoit cause de la perte de son pays et
moyen de l'exil de luy et ses enfans; auquel fist mis-
sire Galyas responce que, si en Alexandrie assiégé en
son heu hust esté, pour la force des murailles et puis-
sance des gens d'armes de la ville n'eust esté tant
asseuré que, plus de quatre foys le jour, au plus fort
chasteau d'Allemaigne ne se fust souhaidye, et que plus
besoing ne luy estoit, pour avoir libère franchise, ville
ne place en Lombardye chercher, car au pouhoir des
Françoiz nulle deffence avoit lieu, mais les choses, aux
autres impossibles, du tout a eux estoient facilles, et
que, s'ilz vouloyent d'assault prendre la ténébreuse
cyté d'Enffer et aller quérir Proserpine et Erudice',
que Gerberus ne Pluton ne leur feroyent résistance, et
que, le plus tôt que, ses bagues saufves, pourroit le
pays vuyder, luy sembloit estre le meilleur advys, car,
ja, estoyent aux champs les Françoiz et a chemyn pour
aller mettre le siège a Millan. Oyant le seigneur Ludo-
vic a son desavantaige ainsi parler Galyas, comme
espriz de somme litargieux, encline le chief vers la
terre et, sans ung seul mot dire, ainsi pencif moult
long temps demeura-; toutesfois, ne fut de dueil tant
1. Eurydice, allusion à l'histoire d'Orphée.
2. Son abattement fut extrême; il écrivit à l'empereur une lettre
78 CHRONIQUES DE LOUIS XII. ^Sept. 1499
perturbé que, ce jour, ne tist trousser son bagaige,
charger son charroy, bien ferrer ses chevaulx, encof-
frer ses ducatz, dont il a voit plus de trente mulletz
chargés, et, en somme, son train aprester, pour le
lendemain au plus matin desloger; et, soy voyant des
tleaux de fortune tant aigrement persécuté que du
pays, ou toute mondaine Félicité florist, estoit exillé
et proffugue, comme moings doublant le pouhoir de
ses ennemys que l'aguect hayneulx de ses subgects\
sur lesquelz, comme patrycide tirant, avoit mainctes
exactions imposées^, a son extrême affaire et derre-
niere nécessité n'oza la clef de la duché de Millan (qui
est le chasteau de la ville) lesser entre les mains de ses
plus proches et cognuz, mais en bailla la garde a ung
chevalier de Pavye, nommé messire Bertrand de
Court^ et, pour la deffence de la place, plus de troys
publiée par Rosmini (Storia di G. Jacopo Trwulzio, I, 322), qui
restera comme un monument de la faiblesse de ce malheureux.
Dès le début de la campagne, il avait perdu courage et était
malade de chagrin (Marino Sanuto, passim, not. II, 1102).
1 . Les notables de Milan firent même une démarche auprès de
lui pour l'inviter à quitter Milan (Marino Sanuto, II, 1209).
Fr» Bernardino Visconli l'y décida (id., 1228).
2. D'après Gavitelli, Ludovic laissait dans le château de Milan
12,000 fantassins et 240,000 ducats d'or {Annales Cretnonenses,
p. 225) qu'il aurait voulu livrer à Maximilien (Marino Sanuto, II,
1209). D'après Gorio, au contraire, il emportait 240,000 ducats.
La démoralisation profonde de l'Italie à cette époque, cause de
sa perte, se trahit largement dans la manière de ses chroniqueurs.
Rien n'est plus fantaisiste que des textes comme le Dtario Ferra-
rese ou la chronique de Senarega. Dans d'autres, comme Da PauUo,
la passion fausse singulièrement les jugements. La probité de
Jean d'Auton n'en est que plus estimable.
3. Il la lui maintint, malgré l'avis du cardinal Ascanio et do ses
autres serviteurs, qui insistaient pour qu'il donnât à. Bernardino
Sept. 1499] LA FUITE DE LUDOVIC. 79
mille souldartz^ payés pour six moys, luy laissa,
avecques force vivres et bonne artillerie % en luy
priant, sur toutes choses, que aux François ne autres
ses ennemys, pour riens du monde, ne rendist la place
et que, sans point de faulte, ung moys ne resteroit que,
avecques plus de trente mille Allemans, ne vint a son
secours^. Ainsi donna ordre a la garde du chasteau et
délia ou da Corte un collègue. Il lui laissa pour l'aider un certain
nombre d'hommes de confiance, notamment Filippino Flisco,
génois, Bianchino di Palude, de Vigevano, et autres (Corio, Schia-
vina, etc.). Bernardino da Corte était un courtisan. Il avait plu à
Ludovic en faisant plaquer sur le château, en 1497, les armoiries
du duc, en lui suggérant des idées d'impôts (Smagliati, cité
par M. Ceruti, Chron, de da Paullo...). Ludovic lui laissa
2,000 hommes et les instructions les plus détaillées : une note
de signaux pour correspondre avec la ville, pour informer de son
état, de ses besoins...
Après ces instructions, da Corte l'embrassa et lui dit adieu
(Corio; Marino Sanuto, II, 1221).
1. 2,800, dit Corio.
2. 1,800 pièces d'artillerie, d'après Corio, 2,000 selon d'autres.
Le 16 août 1498, il avait écrit aux maîtres des impôts {délie
entrate) pour leur exposer que, malgré les dépenses infinies faites au
château, il y avait encore des réparations nécessaires à opérer aux
fossés et aux souterrains qui le mettaient en communication avec
la campagne; il fallait en outre le fournir de vivres. Ludovic
n'avait plus, disait-il, rien dans son trésor. Il ordonna de vendre
des biens confisqués jusqu'à concurrence de 26,000 ducats, prix
estimatif des travaux et fournitures (C» Casati, Vicende edilizie
del castello di Milano).
Il requit tous les moulins, à quatre milles à la ronde, et rem-
plit le château de farines et provisions de toute espèce (Da Paullo ;
Marino Sanuto, II, 1151).
3. Suivant Ciprian Manente da Orvieto et Corio, il avait au
contraire autorisé Bernardino da Corte à se rendre au bout de
trois mois, si d'ici là le siège n'était pas levé. Da Paullo parle de
trois mois, mais son récit se rapproche fort de celui de J. d'Auton ;
Marino Sanuto, d'un mois.
80 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Sept. 1499
au demeurant de son affaire', au myeulx qu'il peut-.
Apres cjue la nuyt heut son cours révolu et donné
j)lace a la solaire lumière ^, le seigneur Ludovic,
avecques deux petiz enfans* qu'il avoit et le surplus de
son arroy, ou pouhoient estre deux mille chevaulx'',
1. Suivant Giprian iManente da Orvieto (liv. V), il confia le
gouvernement de Milan à huit citoyens, Giov. Francesco Mar-
liano, Giberto Bonromeo, Battista Yisconte, Ambrogio del Maino,
Alessandro Grivello, Girolamo Cusano, Pietro Galarato et Bal-
dassar Posterla. Il fit solidement munir de provisions et d'argent
le château de Trezzo, et en confia la garde à Lodovico Visconti
avec 2,800 hommes.
2. Soit à Milan, soit même à Gôme, il se montra fort généreux ;
il restitua aux comtes Borromée Angleria et la forteresse d'Arona,
qu'il leur avait prises ; à Aless. Grivello, Galliate; à Francesco Ber-
nardine Visconti, la villa de la Sforzesca (près de Yigevano); à
Giov. Francesco Marliano, Mortara; àAmbr. del Maino, Piopera;
à Ant" Triulzio, Sartirana; à Battista Visconti, Villa Nuova; à
Pietro Gallarato, Gasolo; à Isabelle, veuve de Giov. Galeazzo
Sforza, le duché de Bari qu'il lui retenait indûment, etc., etc.
(Gorio). Par décret de Gôme, du 3 septembre, il confirma ses dons
précédents au couvent des Grâces {Arch° storico Lomhardo, 1879,
p. 49-.")l; Gorio). G était une pluie de bienfaits et d'actes de justice.
Les bénéficiaires n'en furent pas touchés. Béatrix d'Aragon refusa
de confier son fils à Ludovic, les Borromée se montrèrent les plus
chauds amis des Français.
Senarega prétend que Ludovic abdiqua en faveur de son neveu,
le fils d'Isabelle; cela n'est pas exact.
3. 2 septembre 1499 (Da Paullo, etc.). Tout le monde le croyait
déjà parti; il avait été faire une dernière visite au couvent des
Grâces (Gorio), pleurer sur le tombeau de sa femme, puis il avait
passé le reste de la nuit au château.
4. Ses deux enfants étaient partis la veille avec le cardinal
Ascanio Sforza, son frère, et avec Lucrezia Grivelli (Goliori, fol. 17),
qui fut prise par les Français (Marino Sanuto).
5. Avec Galeazzo di San Severino, Galeazzo, Alessandro et
Ermes Sforza, et autres. Senarega dit que 500 chevaux et 4,000 fan-
tassins accompagnaient Ludovic. Gela est bien peu probable.
Sept. 1499] LA FUITE DE LUDOVIC. 81
se mist en voye et prist son adresse vers Coni ^ bonne
ville et forte estant sur le passage d'AUemaigne, ou
illecques ung jour seullement demeura, et tout son
charroy le plus tost qu'il peut davant en envoya. A
son deppart, fut par les plus estimés misseres de la
ville jusques dehors convoyé-; et luy, soy voyant a
l'issue du pays ou naiscence, nourriture et félicitante
vye avoit heues, et a l'entrée de l'exil douloureux ou
ennuyeuse fin luy failloit prendre, comme tourmenté
de peine mentale, a voix désolée et regard esploré,
dist a ceulx qui acompaigner l'estoyent venus que,
puysqu'aux embusches de fortune ne pouboit plus
fuyr et que par malheur contingent estoit du tout
déshérité, myeulx luy venoit a gré par le glayve des
Françoiz estre vaincu et chacé que par la force des
Venissians perdre ung seul pié de terre, et que, si les
gens d'armes de Venize leur fasoyent la guerre, que,
pour mourir, a eulx ne se rendissent et que aux Fran-
çoiz sans faire deffence de bon vouloir se soubmissent ;
veu que le demeurant de la duché estoit entre leurs
mains et que a la puissance d'iceulx longuement ne
pourroyent durer. Et, tout ce dit, avecques autres
parolles lamentables et extrêmes regretz, prist congé
de la gent et du pays, tout le long du lac, tirant vers
les fins des Allemaignes.
Or, a vuydé le seigneur Ludovic,
Apres avoir fait el plyé son pac,
Et priz pays, par ung cliemin oblic,
1. Como, et non pas Coni. Gorio raconte avec détail ce qu'il y fit.
2. En revanche la populace se précipita sur les maisons de plu-
sieurs de ses serviteurs, notamment sur les écuries de G. di
S. Severino, les pilla, les démolit (Gorio).
I 6
S2 CHRONIQUES DE LOUIS Xll. [Sept. 1499
Aux Allemaignes, ouLre les fins du lac;
Et, pour double qu'on ne su^vist le trac
De son charroy, voulant sauver son bloc,
Ung bien matin, avant le chant du coq,
Youlut brouer le terrant a pied sec,
Comme fuytif suyvant l'ombre d'ung roc :
Puisqu'il est mat, il pert le jeu d'eschec.
Duc de Millan fut par hec et par hic.
Dont il est hors, qu'est ung mauvais redac;
Car exillé Pont Françoiz rie a rie,
Sans luy lesser de terre ung plain bissac.
L'eaue et le feu vouloit porter a rac.
Disant avoir tout de hanche ou de croc ;
Mais Fortune, voulant vuyder son broc
Et feu estaindre, Ta du tout mys a sec,
Sans résister pouhoir contre le choc :
Puysqu'il est mat, il pert le jeu d'eschec.
S'il en devient triste et merencolic.
Contre luy mesmes a lasché le destrac;
Car aux siens fut tant rude et colleric
Que a son besoing l'ont lessé tout a trac,
Et, que piz est, tant foible d'estomraac
Que soustenir n'a peu taille n'estoc;
Dont conviendra qu'il en demeure au croc,
Soubz main estrangc asservy comme ung Grec ;
Plus n'a pyon, chevalier, roy ne roc :
Puysqu'il est mat, il pert le jeu d'eschec.
Prince, on luy a donné si grant palac.
Qu'on Fa mys jus a l'envers comme ung sac,
Sans luy lesser puissance que de bec,
Tant qu il n'y a régime d'almanac
Qui relever le puisse de ce flac :
Puisqu'il est mat, il pert le jeu d'eschec ^
\. Cet événement inspira plus d'un poète. V. not. Trucchi,
Poésie italiane inédite, Canti di gucrra, j). lOi-lOG.
Sept. 1499] LA FUITE DE LUDOVIC. 83
Bientost après le départ du seigneur Ludovic, par
toute l'armée en furent nouvelles espandues : dont
turent après envoyés le compte de Misoc, le grant
escuyer, Ghastillon, le senechal d'Armaignac et Sainct
Prest, avecques leurs gens d'armes, qui plus de vingt
et cin mille le long du lac luy donnèrent la chace. Mais
si tost et de si bonne heure deslogea que a temps gai-
gna les AUemaignes ; toutesfoys, fut si de près pour-
suyvy que plusieurs des siens furent par les chemins
priz et enmenez; et, voyant les Françoiz que autre
chose ne pouhoyent faire, se mirent au retour avec
leur butin.
Apres que Alexandrye fut submise et domptée et
que Ludovic a ses ennemys hut tourné le doz, droict
a Pavye se mist l'armée, et fut logé sur la rivière du
Pau, laquelle avoit de lez demy mille ou plus, et moult
parfonde et impétueuse estoit : dont falut, a tout grans
bateaux foncés et unys et bien seurement ancrez et
atachez, icelle planchoyer et ponter.
Les lieutenans du Roy, ayans la charge et manye-
ment de tout l'affaire de la guerre, firent la chose si a
point qu'en moings d'un jour et demy gens d'armes,
artillerye et tout le charroy a bonne seurté passèrent
outre; ainsi, tout alloit de tel poiz, mesure et ordre
que deffaut de chose, qui a l'affaire publicque hust
besoing, n'y avoit. Discipline de chevallerye si bien
estoit menée et conduyte que murmure, contemps ne
autre desordre entre les gens d'armes n'avoyent place
auctorizée ; justice severe si bien exécutée qu'il n'y y
avoit nul, tant influé fust il de sidère parvers, qui
contre sa complexion ne soy gardast de mesprendre ;
et tant estoit la corde preste a pugnir les malfaicteurs
84 CHKONIQLES DK LOUIS XII. [Sept. l'i9'J
que, pour avoir, contre l'esdit gênerai, deux ou troys
poules et quelque autre menu l'ouraige priz et raviz,
deu.x gens d'armes lombars et ung varlet par la mort
du meffaict portèrent les peines.
Ouy avez comme la rivière du Pau fut pontée, et,
durant ce, l'armée faisoit séjour, et illecques vint a
l'ost l'ambaxade de Millan apporter les clefz, les-
quelles, par les plus suffisans de la ville, furent mises
entre les mains des lieutenans du Roy, et firent l'obéis-
sance avecques les serments sur ce requis ; et, ce fait,
gens d'armes délogèrent, droict a Pavye prenant la
voye; toutes foys, nulz des piétons entrèrent dedans,
mais avecques la pluspart de l'armée passèrent outre.
Le seigneur Jehan Jacques, le vidame de Chartres, le
seigneur d'Aubijou et quelques autres capitaines et
gentishomes de la maison du Roy furent en la ville, et
hurent le chasteau et le surplus de la place entre les
mains.
Le compte de Ligny estoit logé hors la ville, a la
Chartreuse, l'ung des plus beaulx et excellans colliege
du monde, que fonda jadis Jehan Galeaz, duc de Mil-
lan, duquel est faicte mencion^ Le surplus de l'osL
estoit au parc de Pavye, ouquel furent par les Françoiz
plus de cinquante bestes fauves et rouces, a course de
1. La Chartreuse de Pavie, fondée en 1396 par Giov. Galeazzo,
en expiation de ses crimes, et érigée sur les dessins de Bernardo da
Venezia, était, en effet, dans toute sa splendeur. Pérugin l'avait
déjà ornée des belles peintures qui ont sans doute rendu son nom
si populaire parmi les Français de cette époque. Le mausolée de
Giov. Galeazzo, dessiné eu U90 par Gai. Peliegrini, ne fut érigé
qu'en 1562 ; en 1499, une simple ??ic«iîo?i (dans l'obituaire ou dans
l'église) rappelait le souvenir du fondateur. (Cf. G. Magenta, / Vis-
conli e gli Sforza nel CastcUo di Pavia e le loro altinenze...)
Sept. 1499] LA FUITE DE LUDOVIC. 85
cheval, prinses et tuhées; et tant y en avoit que, a
grant compaignyes et trouppes, comme hrebiz, en
tous les lieux du parc on les voyoit marcher et cou-
rir. De tant de boys de haulte fustaye, de champs
floriz, de prés verdoyans, de courans ruisseaux, de
cleires fontaines, de maisons et jardrins de plaisance
estoit celuyparc paré et embelly, que mieulx sembloit
ung Edem Paradisique* que ung domaine terrestre.
Le jour enssuyvant, droict a Millan fut l'ost achemyné
et a my voye de Pavye et de la cyté populoze, une
nuyt seuUement, demeura l'armée, et au matin deslo-
gerent gens d'armes, et tous en arroy se mirent au
chemin de la ville, et sur l'eure de mydy^ furent les
ungs logés a ung mille près, les autres a demy, et les
autres a touchant du parc et entour des fausbourgs ;
tant que toute la place estoit de Françoiz environnée.
Sachant ceulx de la ville la venue de l'armée françoize,
le compte Gayas^, le compte Bernardin^, le seigneur
1. D'Auton, qui peint l'Enfer avec Proserpine et Pluton, con-
serve au Ciel une couleur de Paradis.
2. Le 4 septembre [Rozier historial).
3. Giovanni Francesco di San Severino, comte de Caiazzo, frère
aîné de Galeazzo di San Severino, capitaine au service de Ludo-
vic. Il était fort mécontent de Ludovic qui lui avait préféré son
cadet pour le commandement de l'armée. 11 abandonna définitive-
ment, avec sa compagnie, le parti de Ludovic, lors de la fuite de
celui-ci, et passa au service de la France qu'il ne quitta plus. Il
reçut immédiatement de Louis XII le titre de chambellan et une
compagnie de cent lances (Tit. orig., Saint-Séverin, n^^ 4, 5). Plus
tard, le roi lui donna la ville de Valenza avec le titre de marqui-
sat (id., n° 17). Il signait : Le conte de Cayace.
4. Francesco Bernardino Visconte, dont il est question ici, était
le citoyen le plus considérable et le plus considéré de Milan. Plé-
nipotentiaire de Ludovic en 1495 pour la conclusion du traité de
Verceil ( Marino Sanuto, la Spedizione di Carln VIII in Italia,
86 CHRONIQUES DE LOUIS XH. [Sept. 1499
Frocasse^ et plus de troys cens chevaulx de la ville des
myeulx en point, a ung mille ou près furent au devant,
et au logis du compte de Ligny et du seigneur Jehan
Jacques allèrent, pour parler et trecter de la façon
d'entrer en la ville; et fut, par ceulx qui de Millan
estoyent venus, proposé que les marchans, bancquiers
et autres plus riches doubtoyent que, quant l'armée
seroit entrée que les gens de pié ne leur fissent quelque
force ou vyolant exès : par quoy supplyerent les lieu-
tenans du Roy que, pour evitter insurrection populaire,
iceulx piétons et partye des gens d'armes pour l'eure
n'entrassent et que vivres assés et autres choses nec-
cessaires leur envoyroyent, ce qui leur fut vouluntiers
accordé, et, avecques ce, l'armée a cinc ou a six mille
de la ville esloignéc. Le seigneur Jehan Jacques, accom-
paigné de plusieurs des gentilzhomes de cheulz le Roy
et d'autres gens d'armes, entra ce jour en la ville*;
et la fut de ses parens et autres ses cogneuz honnou-
rablement receu. Autour de Millan quatre ou cinc jours
séjournèrent les Françoiz et, ce pendant, on livroit
les garnisons; gens d'armes et piétons entroyent en
la ville; on charryoit l'artillerye ; on faisoit tranchées
et approches autour du chasteau; on parlementoit
avecques ceulx qui estoyent dedans, lesquelz, tous-
jours, pour Ludovic tenoyent bon et souvant contre
p. 626), son capitaine en 1499, et néanmoins ami secret de Tri-
vulce, toujours dévoué aux mesures pacifiques et conciliantes, son
influence modératrice sur Trivulce et sur la population rendit
d'inappréciables services en 1500, où il joua, en toute circonstance,
un rôle prépondérant. Au moment de ces négociations, il signait
Vice-re. (Marino Sanuto, II, 1301.)
1. Prato raconte cette entrée en détail. Cf. Saint-Gelais, Marino
Sanuto.
Sept. 1499] LA FUITE DE LUDOVIC. 87
lesFrançoiz deschargeoyent artillerye, disans que bien
garderoyent la place et que vivant, sans leur mercy,
n'y entreroit ; et de vray, si leurs estomacz effemynés
bussent estes enflés de cueurs virilles, bien pouhoyent
exécuter de fait ce qu'ilz disoyent de boucbe et contre
le pouboir de tous bumains avoir longue tenue, car
ilz tenoyent bien soubz main l'une de plus avantai-
geuses places du monde, dont la forteresse, des larges
foussés, des tours, boulouars, murs, avant murs, fors,
contre fors, saillyes, retraictes, contre mynes, pos-
ternes et autres deffences et repaires*, avecques le fort
de la Roquete, je remetz au dire de ceulx qui myeulx'^
les lieux auront visités ; mais, que quessoit, plus de
doze cens pièces d'artillerye^ et plus de troys mille
souldars avecques vivres pour plus de deux ans y
avoit^. Davant la place, estoyent les tranchées com-
mancées et assise l'artillerye pour batre le premier
fort, et ja estoyent logés dedans la ville les lieutenans
du Roy, plusieurs autres capitaines et plus de doze
cens homes d'armes avecques quinze ou seze mille
piétons, lesquelz lousjours la place approchoyent. Et
bonne manière de deffence tenoyent le souldartz du
seigneur Ludovic ; toutesfoys, tant furent, a la parfin,
de divers coups assailliz qu'on leur fîst envye de rendre
ce que par force garder pouhoyent et prendre ce que
1. Sur le château de Milan, on peut voir P. Jove, da PauUo,
Bouchet, Nie. Gilles, 1' }sfo?'e^?ii/iom'ne (manuscrits), mais surtout
Gohori (manuscrit), et G. Gasati, Vicente edilizie del castello di Milano.
2. Mieux que l'auteur. Il résulte de cette indication que Jean
d'Auton, dans cette campagne, avait été à Milan, mais qu'il ne
put visiter le château en détail.
3. Deux mille, d'après Nicolle Gilles.
4. V. p. 79.
88 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Sept. \m
pour honneur lesser devoyent; et ainsi, par ung beau
matin', le chastellain et ses souldartz vuyderent la
place et dedans entrèrent le compte de Ligny, le sei-
gneur Jehan Jacques, le chevalier de Louvain, Poque
dennare avecques leurs bendes et tant d'autres gens
d'armes de France que trop plus difficille seroit a
Ludovic la reconquérir qu'elle n'a esté aux Françoiz
facille a prendre ; et fault croire qu'en telle garde est
ores ladicte place et en si forte main que, malgré tous
les vcns, en tous les angletz de son jardrin, pour ung
James le noble lys florira.
Toutes ses choses mises a fin et terminées, furent
les garnisons ordonnées estre mises au passages limi-
trophes et places de frontière de la duché de Millau^.
La ville et chasteau et tout le pays ainsi renduz et
submys en l'obéissance du Roy, par toutes les rues et
places chascun cryoit : Finance, France, et de l'enseigne
de la croys blanche^ grans et petiz estoyent parés, et
1. Le 17 septembre 1199. Cette reddition a été racontée de la
manière la plus inexacte. Bernardino da Corte reçut de vastes
domaines, d'importants offices. On a dit à tort qu'il était mort de
honte peu après.
2. Le 22 septembre, les provéditeurs de Venise firent leur entrée
à Crémone, où on leur lit grand honneur [Cronaca di Cremona).
3. On sait que la bannière de France était alors bleue, chargée
de trois fleurs de lis d'or, à bordure et hampe d'or (ms. lat. 8132,
2« et 3« miniatures ; Album des arts du moyen âge, 4° série, pi. XXV) ;
mais les couleurs du roi étaient jaune et rouge (voy. not. ms.
fr. 26106, n" 123), ainsi que son étendard. Dans les miniatures du
ms. de Jean d'Auton (ms. 5089), on trouve généralement l'éten-
dard jaune et rouge, chargé d'un porc-épic. L'infanterie porte
également la livrée jaune et rouge. Dans les miniatures du manus-
crit de la chronique de 1506-1507 (ms. 5083), l'étendard français
est partout l'étendard jaune et rouge, chargé d'une petite croix
noire, assez semblable à celui des hussards de Chamborant. au
Sept. 1499] LA FUITE DE LUDOVIC. 89
des armes du Roy la pluspart des maisons ornées et
décorées ; et n'y avoit ne Guelphe ne Vibelin qui, pour
l'eure, ne fussent bons François; mais si, par crainte
xvni» siècle. Dans les troupes françaises, on voit, du reste, une
grande variété d'étendards, la bannière rouge au soleil d'or de
Charles VI, l'étendard rouge au saint Michel d'or de Charles VII,
l'étendard rouge et jaune à croix blanche (Desjardins, Recherches
historiques sur les drapeaux français, p. 62 ; Marbot et de Noir-
mont, Costumes militaires français, pi. XII). Les pensionnaires du
roi portaient un étendard jaune et rouge, chargé à la fois d'un
saint Michel , d'un soleil et d'un porc-épic couronné (comte de
Bouille, les Drapeaux français, p. 121, pi. II). C'est cet étendard
que Jean Perréal adopta pour les obsèques de Louis XII ; il y
ajouta même la rose de Charles VII; dans l'étendard destiné au
service de l'hôtel, il remplaça la rose par une branche de houx.
La garde du roi portait une bannière rouge, carrée, avec un soleil
à vastes rayons d'or (comte de Bouille, pi. VI). Néanmoins, on
voit par le récit de Jean d'Auton que la croix blanche était consi-
dérée en Italie comme le signe français. M. Gustave Desjardins a
noté un grand nombre d'étendards de l'époque marqués de ces
croix blanches; mais la couleur de l'étendard varie extrêmement.
Dans un magnifique manuscrit fait à Gênes en 1510 pour Louis XII,
le peintre attribue partout aux Français un étendard rond ou
carré à croix blanche, sur champ la plupart du temps rouge, sou-
vent bleu, parfois jaune, une fois rouge et jaune. L'étendard rouge
à croix blanche figure encore dans les mains des Français sur une
tapisserie de 1513, dans une miniature de 1508 (Ouvr. cité, p. 39
à 41). Rarement, il s'y ajoute une réduction de l'écu de France,
aux trois fleurs de lis sur champ d'azur.
Dans les miniatures de 1507 du ms. fr. 5091, attribuées à Jean
Perréal, nous retrouvons ces couleurs et ces divers étendards,
notamment l'étendard rouge à croix d'or (6° miniature). Dans la
quatrième miniature, les gens d'armes français se reconnaissent à
une croix rouge. Quelques francs-archers portaient la croix blanche
(Marbot et de Noirmont), quehjues Suisses la croix rouge, armoi-
rie des Grisons. Mais cela n'avait rien de spécial à la France ;
avant la campagne, on voit Ludovic le More faire présent au mar-
quis de Mantoue de deux étendards, l'un aux armes de Milan,
l'autre à croix blanche (Marino Sanuto, II, 223), La livrée du duc
!»0 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Sept. 1490
qu'ilz avoycnt de perdre leur robe\ ou par amour
que de nouveau vouloyent avoir aux Françoiz, ou bien
pour hayne qu'il avoyent a Ludovic, le fasoyent, j'en
lesse le déterminer a ceulx qui la fin en verront ^
Le Roy, par ung temps ayant avecques la Royne en
France pris joyeulx séjour^, voulant au plus vray savoir
de Testât de la conqueste de sa duché de Millan, heut
de passer les mons propos délibéré et, sur la fin du
moys d'aoust, se mist en voye avecques son arroy,
et tant advença ses erres que, plus de huyt jour
davant la Sainct MicheH, en la ville de Novaire fut a
séjour^, et, de la, peu après, s'en alla a Vigesve, ou
voulut quelques jours faire demeure. Pour vouloir
commancer a seigneurie possessive de ses pays con-
quis prendre, dedans la cyté de Pavye ou l'excercice
d'Orléans avant son avènnment à la couronne était jaune iCondi-
lion forestière de l'Orléanais au moyen âge, p. 476; Catal. Joursan-
vaull, w- G47 et suiv,), son emblème le porc-épic. A son avène-
ment, il adopta aussi le soleil traditionnel, car au mois de juillet
1498 on marque son bagage d'un soleil de laiton doré (compte de
l'écurie de juillet 1498, ms. fr. 2927).
1. Le chroniqueur Gianmarco Burigozzo, qui n'avait alors que
six ou sept ans, avait conservé de ces événements un vif souve-
nir. Il constate que les Milanais s'attendaient à être pillés; tout
était sens dessus dessous « per modo che non tel posso dire; » les
rues étaient barricadées...
2. On voit par cette phrase que Jean d'Auton n'écrivit sa chro-
nique de 1499 que dans le courant de 1500.
3. Il partit le 11 septembre de Grenoble pour l'Italie.
\. 28 septembre. Cependant il semble résulter du rapport des
ambassadeurs vénitiens qui l'accompagnaient qu'il ne put pas y
arriver avant le 21 ou le 22 (Diarii di Marino Sanuto, II, 1352). Il
y était le 23 et il était le 26 à Vigevano, d'après Prato.
5. Le 23 septembre, une proclamation annonça à Milan l'entrée
du roi et prescrivit diverses mesures d'ordre (Da Paullo, publ. par
Ceruti, p. 126, note).
Oct. 1499] LA FUITE DE LUDOVIC. 91
studieux de toutes les Italles florist, ung raardy, pre-
mier jour du moys d'octobre, fist son entrée tant
triumphalle et sollempnelle que a tousjours est digne
de commemoracion. Les docteurs regens et escoliers
de l'université, gouverneurs et potestatz, avecques
toute ]a comune de la ville, a telle festivité et recueil
honorable le receurent que la marge de mon papier,
pour au long la chose descripre, ne seroit suffisante^.
Outre le lac, a l'entrée des Allemaignes, avoit une
moult forte place, nomée Tirant^, de la duché de Mil-
lan, qui encores tenoit pour le seigneur Ludovic, et
estoit icelle bien garnye d'artillerie et de souldartz,
avecques vivres pour bien long temps ; pour laquelle
soubmectre, le Roy envoya le grant maistre de France •'
avecques cinc cens homes d'armes et dix mille Suyces
et grant charroy d'artillerie^. Le siège fut mys davant
et coups d'artillerie ruhés encontre; et, après que
par aucun temps se furent ceulx de dedans deflfendus,
rendirent la place et prindrent chemin^.
\. Prato en donne un récit détaillé.
2. V. ci-dessus, p. 76.
•3. Le comte de Caiazzo (Marino Sanuto, III, 44).
4. D'après Prato, le roi n'y envoya pas la moitié des forces indi-
quées par Jean d'Auton (200 lances, 5,000 Gascons, deux grosses
bombardes et de l'artillerie). La soumission de la Valteline fut
complète le 28 octobre et Stuart d'Aubigny en fut nommé gouver-
neur.
D'après Sanuto, on y envoya seulement 100 lances, 2,000 fan-
tassins, 15 pièces d'artillerie. Jean-Jacques licencia à ce moment
6,000 Allemands (II, 1351). Les Français avaient, par leur con-
quête, doublé leur artillerie (id., 1209).
5. La garde de cette importante place fut confiée, par la suite, à
Philippe et Antoine de Bessey, avec cinquante morte-paies (ms.
fr. 25784, n»^ 100, 106). Guichardin dit à tort que les Suisses s'en
emparèrent de suite.
92 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Oct. 1499
VI.
L'entrée de Millan^
Le dimenche, sixiesme jour d'octobre, entour les
troys heures après mydy, dedans la populoze ville
de iMillan, avecques arroy triumphant et honorable
recession fist le Roy son entrée magnifique^, et au
devant de luy furent les cardinaulx légat ^ et Pétri ad
Vincula^, avecques huyt ou dix evesques; le gêne-
rai des Humiliés^ et tous les collieges de la cyté
en procession sollempnelle ; le duc de Ferrare ^,
1 . Prato a donné aussi un récit détaillé de cette entrée.
2. Le roi, selon le rapport des ambassadeurs vénitiens, avait
revêtu le costume ducal, manteau et béret blancs, fourrés de vair
gris. Il portait un justaucorps d'or, et son cheval était capara-
çonné d'or.
3. Le cardinal Jean Borgia, neveu et légat d'Alexandre VI dans
les Marches et TOmbrie et son envoyé près de Louis XII à titre
extraordinaire. Il périt en 1500 de la manière la plus tragique,
encore très jeune.
4. Le cardinal Julien de la Rovère, cardinal-légat en France
depuis de longues années, chargé l'année précédente d'amener
César à la cour de France et d'accompagner Louis XII dans son
voyage à Nantes. On sait qu'il devint Jules IL
5. Girolamo Landriano, chef du gouvernement provisoire, dont
faisaient partie plusieurs membres du cortège : Francesco Bcrnar-
dino Visconte, le comte Bernardin; Giberto Borromeo, le comte
Gnybert... Les Humiliés étaient un ordre fondé en 1180 à Milan :
ils étaient connus à Milan sous le nom populaire de frali bianchi
di Brera. Ils avaient construit, vers la fin du xni" siècle, l'église
du Saint-Esprit, près de la porta Giovia et du château. Girolamo
Landriano, tout dévoué aux Sforza, fut un des chefs de la révolte
de 1500.
6. Ercoie d'Esté, duc de Ferrare, prince relativement juste et
Oct. 1499] L'ENTRÉE DE MILLA.N. 93
le marquis de Mantoue ' , le marquis de Cou-
bon, beau-père de Ludovic, à qui il avait donné sa fille Béatrix
(morte en 1497). Son fils, Alfonso, avait épousé, en 1490, Anna-
Maria Sforza (Veniuri, Anna-Maria Sforza, sposa ad Alf. d'Esté.
Firenze, 1880) et figurait, en 149i, dans le cortège de Charles VIII
à son entrée à Florence (Arch. de la Loire-Inférieure, E. 235). Son
autre fils, Hippolite, était archevêque de Milan et le plus intime
appui de Ludovic, dont il partageait, en ce moment même,
l'exil en Allemagne. Ercole avait cherché à s'entendre avec les
Vénitiens et avait même été à Venise au mois de mars 1499; il
ne crut pas pouvoir secourir son gendre. A l'annonce de l'arrivée
de Louis XII, il envoya au-devant de lui l'ambassadeur Niccolô
Blanchi, avec deu.x: de ses fils, Alfonso et Ferrando; lui-même s'y
rendit ensuite de sa personne, avec une escorte d'honneur de
500 cavaliers. Louis XII le reçut très affectueusement, lui et le
duc de Mantoue, son gendre ; il affecta de le bien traiter en pré-
sence des ambassadeurs vénitiens, lui confia, dit-on, les instances
des Vénitiens pour s'emparer de Ferrare, lui promit sa protection,
autorisa le retour d'Hippolite d'Esté à Milan. Ercole fit prendre à
Ferrare, dès le 10 octobre, son équipage de faucons et ses léopards,
et donna au roi de grandes chasses. Son fils Alfonso revint à Fer-
rare le 22 octobre, le duc lui-même le 6 novembre; son second fils
Ferrando resta au service de Louis XII (Prizzi, Memorie de la storia
di Ferrara, t. IV; Guasp. Sardi, Historié Ferraresi ; Diario Ferra-
rese). Ercole revint enchanté du roi et, dès le 14 novembre, son fils,
le cardinal Hippolite, rentra à Ferrare.
Les Vénitiens, ses adversaires et les alliés jaloux de Louis XII,
prétendaient que, de Milan même, Ercole nouait une ligue avec
l'Angleterre, l'Espagne et l'Allemagne contre la France (Marino
Sanuto, III, 36); ils durent reconnaître sa soumission.
1 . Giovanni Francesco Gonzaga, marquis de Mantoue, était beau-
frère de Ludovic. Né le 10 août 1466, fils aîné de Frédéric I" et
de Marguerite de Bavière, il avait épousé, en 1490, Elisabeth
d'Esté, fille d'Hercule. Son père, gonfalonier de l'église romaine,
était un prince ami des lettres. Elisabeth d'Esté apporta à Man-
toue la même tradition; elle était l'inspiratrice et le conseil lit-
téraire de Gai. de Carretto {Miscellanea di storia italiana, XI, 364,
lettre de del GarrettoX Quant à lui, condottiere au service des Véni-
tiens, il se fit battre par les Français à Fornoue de la manière la
94 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Oct. ii99
tronne^ le compte Gayas, le compte Bernardin 2, le
plus éclatante; ce qui n'empêcha pas la gratitude des Vénitiens,
« per ia detta vittoria, » de lui allouer 10,000 ducats, une pension
de 'îiOOO ducats pour lui et de 1,000 pour sa femme, et le titre de
capitaine général (Gionta, Fior. délie chroniche di Manlova, p. 74 ;
Maffei, Annali di Manlova ; Aimé Ferraris, Histoire généalogique de
la maison impériale et royale de Gonzaga) ; Mantegna peignit même
à ce propos la célèbre Madonna délia Vittoria [Archivio storico lom-
bardo, 1883, p. 455).
Tout d'abord capitaine de Ludovic, son beau-frère, il abandonna,
dit-on, sa cause par jalousie pour Galeazzo di San Severino; quoi
qu'il en soit, comme descendant de Charlemagne, il n'hésita pas
à se rapprocher, plus tard, intimement des vaincus de Fornoue :
Louis XII lui donna, à Milan, une pension considérable (compte
de 1502, ms. fr. 2927) et une compagnie de 50 lances (ms. fr. 25784,
Xi" 126; Belleforest et autres disent à tort 100 lances).
Il avait deux frères (Sigismond, cardinal, évêque de Mantoue, et
Jean, que nous retrouverons plus tard) et trois sœurs : Claire Gon-
zaga, mariée en 1481 à Gilbert de Bourbon, comte de Montpen-
sier, espèce de folle dépensière, le désespoir de la famille de Bour-
bon ; Elisabeth, mariée en 1486 au duc d'Urbin ; Madeleine, mariée
en 1489 à Jean Sforza, seigneur de Pesaro. Il mourut en 1519.
1. Guillaume de Poitiers, baron de Clérieu , sire d'Aramou,
Valabrègue, etc., marquis de Gotrone en Calabre (par suite des
prétentions sur cette terre apportées dans la maison de Poitiers
par Polyxène Ruffo, seconde femme de son grand-père, Louis de
Poitiers). Chambellan et capitaine de Monllhéry sous Louis XI,
en 1496 il obtint le gouvernement de Paris et reçut du roi 6,000 1.
comme appoint pour dédommager le sire de Ghaumont ; en 1497, il
fut ambassadeur en Espagne (ms. fr. 10237, fol. 110), puis en Ecosse.
Louis XII le fit chevalier de l'ordre à son sacre et, le 11 juin 1498,
lui donna 600 livres pour faire faire un collier de l'ordre. Il mou-
rut le 2 mai 1503. Dès 1478, il recevait une pension de 1,600 flo-
rins dauphinois; cette pension s'éleva successivement, et, au
moment de sa mort, il recevait 4,000 livres, sans compter ses gages
et émoluments (Til. orig., Poitiers, n'^'^ 143-144, 156-157, 159,
163-165, 168, 172, 178; A. de Gallier, Essai sur la baronnie de
Clérieu) .
2. Visconte.
Oct. 1499] L'ENTREE DE MILLAN. 95
compte Guybert, le compte Philipes, le compte
Ludovic \ le compte Lancelot", le seigneur For-
casse % le seigneur Guybert da Carpy^, le seigneur
Nicolas de Gorese^, le seigneur Lunel'' et tous les
magnâtes et principaulx gubernateurs, avecques
toute la noblesse du pays, en ordonnance embel-
lie de pompeuse magnificence ~ ; lesquelz , a ung
mille ou près, hors la ville, rencontrèrent le Roy,
si bien acompaigné que le pouhoir de ma plume
plye soubz la descripcion de ce ; mais, que quessoit,
1. Les comtes Philippe, Ludovic, Guybert sont les comtes
Filippo ou Filippone Borromeo, Lodovico Borromeo, Giberto
Borromeo, chefs du parti français à Milan. Les Borromei et les
Pallavicini étaient, à cette époque, considérés comme les deux
plus grands feudataires du Milanais [Historia délia famiglia Borro-
mea, manuscrite, parle P. Gius. de Guastalla, ms. ital. 814, fol. 44).
Le bruit courait qu'il y avait un mariage conclu entre le comte de
Misoccho, fils de Trivulce, et la fille de Giov. Borromeo, le chef de
la famille (Marino Sanuto, II, 1-229).
2. Le comte Lanziloto, personnage marquant de Milan, en
dernier lieu commissaire de Ludovic à Lecco (Marino Sanuto).
3. Malgré ce zèle, Louis XII le renvoya à Ferrare. Fracassa y
arriva le 22 octobre (Diario Ferrarese).
4. Le célèbre Gilberto Pio, seigneur de Carpi, gendre de Jean
Bentivoglio.
5. Le célèbre poète Niccolô da Correggio, fils de Niccolô da Gor-
reggio et de Béatrix, sœur naturelle du duc Ercole de Ferrare.
Béatrix avait épousé, en secondes noces, Tristano Sforza et mou-
rut en novembre 1497, à Milan (Frizzi, Memorie de la storia di
Perrara, t. IV, p. 184).
6. Jean d'Auton, probablement, entend parler de Michèle Remo-
lino, conseiller intime du duc de Valentinois et son ambassadeur
habituel.
7. Prato énumère leurs pompeuses et formidables suites. Le
moindre ambassadeur était escorté de 25 chevaux ; le duc de Fer-
rare en avait 500, la plupart 1 00 ou 150.
96 CHRONIQUES DE LOUIS Xll. [Oct. l'iiW
illecques estoyent le cardinal d'Aml)oise \ l'evesque
de Baveux- et de Paluau^ et plusieurs autres prelatz
4. On n'attend pas ici une notice sur le cardinal Georges d'Am-
boise, mais comme, à partir de l'avènement de Louis XII, tous
les membres de la famille d'Amboise ont joué un rôle très impor-
tant, il est nécessaire d'indiquer la composition de cette famille.
Georges d'Amboise, cousin et grant amy du roi (ms. fr. 25718,
lettre de Louis XII du 13 juin 1504), appartenait à la branche
cadette de la famille d'Amboise, la branche aînée s'étant éteinte
en 1469 dans la personne de Louis, vicomte de Thouars, qui n'avait
laissé que trois filles. La troisième de ces filles, Marguerite d'Am-
boise, était mère de Louis de la Trémoille. Pierre d'Amboise de
Chaumont, chef de la branche cadette, épousa Anne de Bueil et
il en eut neuf filles et sept fils. Trois de ses filles furent religieuses ;
les six autres épousèrent : Catherine, Tristan de Castelnau, seigneur
de Clermont-Lodève ; Marie, Georges de Hangest, seigneur de Gen-
lis; Anne, Jacques de Chazeron ; Marguerite, Jean Crespin, baron
du Bec, maréchal de Normandie; Louise, Guillaume Gouffier, sei-
gneur de Boissy. Les sept fils furent : Charles de Chaumont, si
célèbre par ses démêlés avec Louis XI et dont la mort en 1482 fut
un si grand événement; Jean, évêque de Maillezais, puis de Luçon ;
Émery, devenu grand maître de Rhodes en 1503 ; Louis, évêque
d'Albi depuis 1473, le conseiller intime de Louis XI et de Louis XII
et dont le rôle fut également très important sous Charles VIII ;
Jean, seigneur de Bussy, gouverneur de Chaumont en Champagne ;
Pierre, évêque de Poitiers, qui mourut en 1505 extrêmement riche;
Jacques, abbé de Jumièges et évêque de Glermont; le cardinal
Georges et enfin Hugues ou Huet d'Amboise, seigneur d'Aubijoux,
tige de la famille d'Aubijoux.
2. René de Prie, fils d'Antoine de Prie et de Madeleine d'Am-
boise; il fut successivement et simultanément, à partir de 1473,
abbé de Notre-Dame de Landais, du bourg de Déols, de Sainte-
Marie de Lcvroux, grand archidiacre de Bourges, protonotaire,
doyen de Saint-Hilairc de Poitiers, abbé de Saint- Mesmin de Micy,
évêque de Lectoure, de Bayeux, de Limoges, abbé de Lyre, grand
aumônier du roi, cardinal (en 1506) du titre de Sainte-Sabine; il
fut le grand organisateur du concile de Pise (ms. fr. 2928, fol. 14).
11 mourut en 1519. Il était inscrit parmi les pensionnaires du roi
pour une somme de 1,000 livres (compte de 1503, ms. fr. 2927).
3. Les mois et de Paluau ont été ajoutés, après coup, en inter-
Oct. 1499] L'ENTRÉE DE MILLAN. 97
et pesonnages dignes de très reverendz salus ; le duc
de SavoyeS le duc de Valentinoys^ le duc d'Alba-
ligne, dans le texte, et mal placés. Il s'agit, non de l'évêque de
Palluau (où il n'y avait pas d'évêché), mais d'un jeune homme,
Jean Brachet, sire de Palluau, fils de Gilles Brachet, baron de
Meignat, etc., et de Charlotte Tranchelion, dame de Palluau. Il
épousa Jeanne de Blanchefort (l'abbé de MaroUes, Les Histoires des
anciens comtes d'Anjou..., II^ partie, p. 48), fille de Jean de Blan-
chefort, maire de Bordeaux. Leur contrat est du 30 janvier 1502-
1503 (ms. Clair. 224, n. 421). Charles Tranchelion, panetier du roi,
gardait aussi le surnom de Paluau (ms. fr. 2927, fol. 27).
1. Philibert de Savoie montrait un grand empressement auprès
du roi; il ne le quitta pas et, à son retour, il l'escorta même jus-
qu'à Grenoble {Epitomse historien Dominici Machanei).
2, Le roi venait d'ériger en duché le comté de Valentinois, qu'il
avait donné à César Borgia l'année précédente. Les papes préten-
daient au comté de Valentinois, par suite de leurs possessions
d'Avignon ; c'est sans doute ce motif qui fit choisir le fief du Valen-
tinois par Louis XII, comme don à faire à César ; il éteignait ainsi
une vieille réclamation. Aymar de Poitiers, seigneur de Saint-
Vallier, élevait également des prétentions à la possession du Valen-
tinois; le roi lui donna en échange le grenier à sel du Pont-Saint-
Esprit (fr. 26106, -n" 106), ce qui n'empêcha pas le fils d'Aymar de
tenter une revendication en justice du comté de Valentinois.
Nous avons une quittance de César Borgia de ses gages de capi-
taine de 100 lances (300 livres par an), datée du 25 de ce même
mois d'octobre 1499. La date est même écrite de sa main, et Borgia,
qui précédemment signait : « César de Borgia, duch de Valen » (TH.
orig., Borgia, n" 2), signe celle-ci : « César ». Il est intitulé dans
l'acte ; « Cezar Borgia de France, duc de Vallentinois, conte de
Diez, seigneur d'Issodun et cappitaine de cent lances de l'ordon-
nance. » (Id., n° 3.)
On sait que César Borgia venait d'épouser Charlotte d'Albret, fille
d'Alain d'Albret, l'une des personnes les plus belles et les plus accom-
plies do la cour. Il avait laissé en France sa femme enceinte, et vrai-
semblablement il ne la revit que bien plus tard. Charlotte d'Albret
se réfugia dans la piété et dans le goût des arts. Affectueusement
attachée à Jeanne de France, elle acheta près de Bourges, le 20 juin
1504, le château de la Motte-Feuilly, qu'elle remplit de tapisseries
et de beaux objets. Elle y menait un train princier, plus princier
I 7
98 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Oct. 1499
nye\ messeigneurs Phelipes de Ravestain^, le compte
que celui de la duchesse de Berry (v. Bonaffé, Inventaire des biens
de Charlotte d'Albrel). Elle eut une fille qui épousa, par la suite,
Louis de la Trémoille.
1. Jean Stuart, duc d'Albany. Alexandre Stuart, deuxième fils
de Jacques II, roi d'Ecosse, créé en 1452 duc d'Albany, se révolta
contre son frère Jacques III ; repoussé, il se réfugia en France, s'y
maria et y mourut. La France lui faisait une pension de 2,400 liv.
Son fils Jean, régent d'Ecosse sous Jacques V, servit activement
la France; il mourut gouverneur du Bourbonnais en 1536. Il
épousa Anne de Boulogne; en 1498, il reçoit 1,500 liv. de pen-
sion, 2,000 en 1506; après 1508, il ajoute à son titre celui de
comte de la Marche, puis de comte de Lisleman. En 1502, il com-
mandait une compagnie de 100 lances, en garnison à Bordeaux
(ms. Clair. 240, p. 559; Tit. orig., Stuart, n»^ 2-11, 15; Stuart
d'Aubigny, 15). Il fut envoyé à Rome, et l'on possède encore sa
correspondance (ms. fr. 3075). C'était un homme blond, à la barbe
courte, aux lèvres minces et serrées, aux yeux perçants, à la figure
hardie, intelligente, d'une expression opiniâtre et un peu dure
(Rouard, François /e"" chez M""^ de Boisy, pi. XII).
Le roi faisait à son ancien gouverneur, Antoine « Contour, » une
pension de 120 livres (compte de 1499, Portefeuilles Fontanieu).
Le duc d'Albanie recevait 1,500 liv. (Id.)
2. Philippe de Glèves et de la Marck, seigneur de Ravenstein,
fils d'Adolphe de Clèves et de Béatrix de Portugal, mort en 1528.
Il épousa Françoise de Luxembourg, dame d'Enghien; d'abord
gouverneur des Pays-Bas, il commanda ensuite la cavalerie de
Maximilien contre les Français à Guinegate. Cousin de Louis XII
(fils, comme on sait, de Marie de Glèves), il avait déjà ressenti les
bons offices de Charles VIII, qui en 1191 lui fit à l'Écluse d'im-
portants envois d'argent. Louis XII, dès son avènement, lui assi-
gna une pension de 14,000 liv. et lui fit, en outre, un présent de
4,000 liv. On voit que le premier commandement important fut,
pour le sire de Ravenstein, le présage d'un rôle considérable (Tit.
orig., Clèves, n^^ 14-18, 22-31 ; compte de 1409, Portefeuilles Fon-
tanieu).
Les Clèves n'étaient pas riches; selon un usage assez fréquenta
l'époque, Jean, Philippe et Marie de Clèves renoncèrent, le 6 fé-
vrier 1488-1489, à leur part dans l'héritage de leur aïeul, le duc de
Brabant, en faveur de leur frère aîné, Engilbertde Glèves. En 1486,
Oct. 1499] L'ENTRÉE DE MILLAN. 99
de GuyseS le compte de Ligny, l'infent de Fouez^, le
compte de Duiioys', le sire de la Trimoille", le seigneur
ils avaient renoncé pareillement aux biens de leur mère, pour
aider leur frère à soutenir son rang (fr. 4730, fol. 72; fr. 4789,
fol. 1-4; fr. 2894, fol. 112). Il est vrai que cette renonciation a été,
plus tard, révoquée en doute [Inventaire de la maison de Nevers,
ms. fr. 11876-77).
Malgré tout, ce n'est pas sans un certain étonnement qu'on voit
ensuite le sire de Ravenstein se mettre à la solde du duc de Savoie
(ms. fr. 2812, fol. 2).
\. Jacques d'Armagnac, comte de Guise, puis duc de Nemours.
Nous en parlerons plus loin.
2. L'infant de Foix était le célèbre Gaston de Foix, depuis duc
de Nemours et Folgore di guerra [Annali di Fcrmo, publiées par
G. de Minicis), tué à la bataille de Ravenne le 11 avril 1512, à
vingt-trois ans. Il était fils, comme on sait, de Jean de Foix, vicomte
de Narbonne, et de Marie d'Orléans, demi-sœur du roi. Le roi
Taimait comme un fils. En 1499, ce n'était encore qu'un enfant.
3. François d'Orléans, comte de Dunois, petit-fils du célèbre
Dunois, et, par conséquent, cousin du roi.
4. La personne de Louis II de la Trémoille est assez connue pour
que nous n'ayons pas à en parler ici. A la tète d'une grande fortune
personnelle, il avait épousé, en 1484, Gabrielle de Bourbon ; il
gagna la bataille de Saint- Aubin-du-Cormier, assista au mariage
de Charles YIII, fit la campagne de 1495, brilla à Fornoue. Le
soldat aimait sa bonne grâce et sa libéralité ; on l'appelait Vraye-
Corps-Dieii, à cause de son juron habituel. La Trémoille avait pris
pour fanion une flamme jaune à bordure noire à deux lisérés blancs,
avec une roue comme emblème et la devise : « Sans sortir de l'or-
nière » (comte de Bouille, les Drapeaux français, p. 133). On voit
ce fanion dans les miniatures du ms. de Jean d'Aulon. La Tré-
moille avait un fils, le prince de Talmont, fidèle image de sa bra-
voure et de son entrain. Ce jeune homme périt à la bataille de
Marignan (ms. Moreau 774, n° 7).
Au point de vue militaire, La Trémoille, en 1498, commandait
50 lances. Sa compagnie grossit peu à peu ; après la campagne,
elle tint garnison au village de Candia, près de Verceil. En 1501,
la compagnie de 50 lances (compte de 1501, ms. fr. 2960) devint
de 80 lances (m?, fr. 25783, n^^ 31, 35), et même elle hérita, eu
1503, d'une partie de la compagnie du sire de Miolans, dissémi-
100 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Oct. 1499
d'Avanes*, le marquis de Routelin^, le mareschal de
Gyé, le seigneur de Lautrec^, les bastartz Matieu et
née dans les garnisons du duché de Milan (id., n» 54). Avant la
guerre, la compagnie du sire de la Trémoille tenait garnison à
Beaune, en Bourgogne (id., n" 14) ; elle revint plus tard à Auxonne
où 50 lances de la Trémoille tenaient garnison en 1509 (ms.
fr. 25784, no 121). Louis de la Trémoille était alors gouverneur et
lieutenant général du roi en Bourgogne, premier chambellan, capi-
taine de 80 lances. On sait son rôle au siège de Dijon ; il fut ambas-
sadeur en Suisse en 1513 (ras. fr. 20979, fol. 74). En 1517, il épousa
en secondes noces Louise Borgia, fille de César Borgia (ms. fr. 23986),
à laquelle il reconnut un douaire de 2,734 liv. de rente. La Tré-
moille portait les titres de « comte de Guynes et de Benon, vicomte
de Thouars, prince de Talmont, baron de Graon et de Seuly. »
(Tit. orig., La Trémoille, n»* 71, 72; Jean Bouchet; Commines;
ms. fr. 26107, n° 296, etc. — Nous avons parlé de lui en détail
dans la Veille de la Réforme.)
d. Gabriel d'Albret, sire d'Avesnes et de Lesparre, pensionnaire
du roi (compte de 1499, portefeuille Fontanieu), avait d'abord porté
le nom de sire de Lesparre. La seigneurie d'Avesnes était d'ail-
leurs une des nombreuses seigneuries contestées à Alain d'Albret.
Gabriel, son fils aine, recevait, dès 1486, une pension de 600 liv.
Chambellan, il devint, en 1492, grand sénéchal de Guyenne avec
une pension de 3,000 liv. et des gages de 1,200 liv. Sous Louis XII,
il conserva ces diverses fonctions, avec une pension réduite à
2,000 liv. Il mourut fort jeune en 1503, sur le point d'épouser Char-
lotte d'Armagnac, héritière des grands biens de la maison d'Ar-
magnac (Tit. orig., Albret, n»^ 207, 208, 213, 214, 217, 347, 348;
Procédures politiques du règne de Louis XII; ms. fr. 20604, fol. 159 v»,
etc. Cf. Kervyn de Lettenhove, Lettres et négociations de Philippe
de Commines, II, 19 et 87, n. 2).
2. Désigné plus loin sous le nom de Maréchal de Bourgogne.
3. Jean de Foix, sire de Lautrec, était pensionnaire du roi pour
4,000 liv. (compte de 1503, ms. fr. 2926). Le célèbre Odet de Foix,
seigneur de Lautrec, vicomte de Lesparre, maréchal de France,
gouverneur de Guyenne et du Milanais, mort au siège de Naples
le 15 août 1528, frère de la belle madame de Châteaubriant. On
sait combien il est devenu célèbre; mais il ne commença à jouer
un rôle important qu'à partir de 1512. En 1499, il était fort jeune.
C'était un homme de belle apparence, à la figure pleine, régu-
Oct. 1499] L'ENTRÉE DE MILLAN. 101
Charles de Bourbon^ et tant d'autres comptes, barons,
chevaliers, gens d'armes et souldarlz que la noblece et
nombre d'iceulx toute admiracion d'excellant extime
donnoitaux yeulx qui le triumphe vouloyent regarder^.
Les fausbourgs et ruhes de la ville, par ou le Roy
devoit passer, estoyent honnorablement tendues et
parées^, et, entre autres choses dignes de veuhe, de
lière, un peu dépourvue d'expression toutefois ; sans barbe, aux
cheveux châtains, aux yeux bleus en olive (voir son portrait, ms.
fr. 13429, fol. xxxvi). Il épousa en 1520 Charlotte d'Albret, fille
du sire d'Orval (ras. fr. 11877, p. 3578).
1. Le bâtard Mathieu de Bourbon, seigneur de Bothéon en Forez,
dit le grant bastard Mathieu, fils naturel du duc Jean II de Bour-
bon. Il se distingua par sa vigueur et sa bravoure; à Fornoue, il
fut fait prisonnier; il devint gouverneur de Guyenne et de Picar-
die, amiral de Guyenne; il commandait, en 1499, une compagnie
de 50 lances en garnison à Reims (ms. Clair. 240, fol. 501;
fr. 2960, compte de 1501) et non de 500 comme l'imprime le
P. Anselme. Il fut exécuteur testamentaire du duc Pierre de Bour-
bon en 1503, maréchal de Bourbonnais la même année; il mou-
rut en 1505.
Il était, en outre, capitaine de Château-Trompette, à Bordeaux,
aux gages de 100 livres (compte de 1503, ms. fr. 2927).
Le bâtard Charles de Bourbon, seigneur de Lavedan, de la Chaus-
sée et de Malause, baron de Chaudesaigues, fils naturel du duc
Jean II de Bourbon. Il était sénéchal de Toulouse dès 1493 et fit,
en cette année, une distribution de soupe aux pauvres de Tou-
louse en l'honneur de la Saint-Louis (ms. fr. 26106, n° 14) ; il fut
sénéchal de Toulouse et d'Albigeois, capitaine de Busset, puis
sénéchal deBourbonnais en 1499 (id., n»' 108, 4 ; le P. Anselme, etc.).
2. Les ambassadeurs de "Venise accompagnaient aussi le roi et
figuraient, d'après leur rapport, au rang d'honneur dans le cortège
formé à l'entrée de la ville : à la fin du cortège, on voyait les ambas-
sadeurs de Gênes, Florence, Sienne, Lucques et Pise; « deinde
turba magna, quam nemo dinumerare poterat. » En tête mar-
chaient 500 hommes d'armes divers et 300 hommes des ordon-
nances de la plus belle tenue.
3. Tute coverte de pani de lana de diversi colori.
102 CHRONIQUES DE LOUIS Xll. [Oct. 1499
deux sin^ifulieres aornées : l'une, du lys verdoyant,
qui de rentrée de la cyté jusques a la grant eglize de
Nostre Dame du Domme par toutes les places floris-
soit^ ; l'autre, d'une legyon de dames, de beauté tant
excessive emrichves, qui, de la haulteur des fenestres
et ouvertures des maisons, gectoient regard tant lucif-
ferent que aux yeulx d'iceulx estoit obgect plus délec-
table que le royz du souleil qui a l'ueure matutine res-
plendist. De leurs curres triumphans- et habillemens
de draps d'or et de soye partout decopés, et plains
passées^ et chemins accessibles de leurs chevellures,
artifïîciellement sur le visage semées et esparses, de
leurs manteaux, de riches bordures et ouvraiges de
varyans coulleurs tissus et décorés, et, en some, du
surplus de leurs diverses pareures et accoustremens
nouveaux autre description par moy n'en sera faicte,
sachant la chose par l'advys de plusieurs autres en
mémoire être myeulx enregistrée^.
1. Léonard de Vinci avait fait un lion automate, qui s'ouvrait
le cœur et en faisait sortir des lis.
2. Curres triomphants, expression francisée par Jean d'Auton,
comme il dit exercite, Sligie, etc.
3. Plains-passées, chemin facile. Ce passage a excité la sagacité
des linguistes et des commentateurs (M. Godefroy, le bibliophile
Jacob) qui se sont demandé quels ornements Jean d'Auton appe-
lait curres, plains-passées. Il nous semble que Jean d'Auton explique
et complète sa pensée par le mot cliemitis accessibles ; il compare
l'habillement des Milanaises à un char de triomphe, et il croit pou-
voir comparer les alentours de leur visage à une grande route,
d'accès facile : les labyrinthes de leur chevelure ne formaient que
des méandres, selon lui, accessibles.
4. Saint-tîelais, dans son rapide récit, mentionne aussi « la
pompe... tant des hommes que des femmes. Et faut entendre, dit-il,
qu'il n'est aucune nation qui sr^aiche tant ny vueille complaire à
Oct. 1499] i;entuée dk millan. 103
A la porte de la ville, par ou le Roy de voit entrer,
estoyent les fleurs de lys partout semées et, a la sum-
mité du portai, l'yinage de sainct Ambroise, patron
et deffenseur du pays, haultement eslevée. Au des-
soubz, les armes de France et de Bretaigne my par-
ties, de grans homes sauvages et monstrueux armées
et gardées. Au travers de l'escu, en lectre rommaine, y
avoit en escript : Loys, roij des Françoiz, duc de Mil-
lan. Le dedans du portai tout paré desdictes armes;
toutes les ruhes tappissées et couvertes de blanche
drapperye, a laquelle de tous costés pendoyent grans
escuz, environnés de chappeletz de verdure et semés
de fleurs de lys et hermynes.
Pour tenir manière d'ordre triumphal, furent a l'en-
trer les seigneurs et cytoyens de la ville mys devant,
lesquelz en moult grant nombre et honorablement
arroyés estoyent. Les cent Aîlemans du Roy\ armés
de leurs alcrets, les picques au poing, marchoyent
après, en bon ordre et fycre contenance-. Les quatre
cens archiers de la garde et ceulx de la Roy ne ^,
ceulx qui sont les plus forts que font les Italiens, car naturelement
ils craignent de perdre leurs biens. »
1. Les cent Allemands du roi étaient commandés par Louis de
Menthon, seigneur de Lornay, d'abord commandant de la garde
suisse des ducs de Bretagne. A son mariage, Charles VIII con-
gédia cette garde. Le sire de Lornay resta pensionnaire et grand
écuyer de la reine et devint « chef et capitaine de cent hommes
de guerre suisses de la nation des anciennes ligues des haultes
Almaignes de la garde du roi » (Tit. orig., Menthon, n" 6; dom
Morice; ms. fr. 25783, n'^ 23, 24, etc.).
2. La garde produisit à Milan un effet extraordinaire. Ou crut
voir, non pas 100, mais 1,200 cavaliers, « et questi erano de sta-
tura piu che huomini, » dit Prato.
3. De la compagnie de 50 lances, de la garde de la reine, com-
104 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Oct. 1499
avecques leurs hocquetons de livrée et habillemens de
guerre, a pié marchoyent ausi. Le seigneur de Cre-
sol*, Claude de La Ghastre^ Sainct Amadour et Gorge
mandée par le sire de Maillé {Mém. de l'hist. de Bretagne, III, 804;
ms. fr. 10188, fol. 173).
1. Jacques de Crussol, seigneur de Crussol, Beaudiner, Lévis,
Florensac, Thoiny, Sezanne, fils aîné de Louis de Crussol et de
Jeanne de Lévis, dame de Florensac. Jeanne de Lévis était une
fille unique que Louis XI maria, toute jeune, le 22 juillet 1452, à
Louis de Crussol. Louis mourut le 20 août 1473.
Jacques devint, sous Louis XI, chambellan et grand panetier de
France, avec 1,200 livres de pension (1481); le 23 juin 1491, il
reçut le commandement de 200 archers de la garde du roi et accom-
pagna Charles VIII en Italie; il épousa en 1486 Simone d'Uzès,
qui lui apporta la vicomte d'Uzès.
Sous Louis XII, sa pension fut réduite à 1,000 livres, mais il
garda le commandement de ses gens de pied. En 1.504, il prit le
titre de vicomte d'Uzès. En 1503, il reçut l'ordre, avec ses archers,
de se rendre à Rome et à Gaëte pour protéger la retraite de l'ar-
mée. L'année suivante, il devint capitaine de Nîmes et sénéchal
de Beaucaire. La Chesnaye des Bois rapporte qu'il acquit, en 1500,
par voie d'engagement la chàtellenie de Sezanne en Brie et qu'en
1503 il acheta à Louis de Joyeuse d'importantes seigneuries. Le
même auteur le fait mourir en 1505, mais il est certain qu'il vivait
encore en 1524 (Tit. orig., Crussol, n^^ 18-54 ; ms. fr. 25718, n<>90 ;
fr. 25784, n°^ 88, 89, 142; compte de 1503, fr. 2927; fr. 26107,
n» 300, etc.).
2. Sans l'exactitude habituelle de Jean d'Auton, nous croirions
qu'il se trompe. Claude de la Châtre, seigneur de Nansay et de
Besigny, capitaine des archers français de la garde du roi, avait
soixante-dix-neuf ans ; on admirait sa verte vieillesse et la vigueur
avec laquelle il avait fait, à soixante-quatorze ans, la campagne
de Naples et de Fornoue. Attaché d'abord au duc de Guyenne, il
épousa, en 1460, Catherine de Menou. Son attachement au duc de
Guyenne le rendit suspect à Louis XI qui le fit arrêter par Tris-
tan l'Ermite; mais la loyauté du prisonnier plut tellement au roi
que non seulement il lui rendit la liberté, mais qu'il créa une
compagnie d'archers de la garde, dont il lui donna le comman-
Oct. 1499] L'ENTREE DE MILLAN. 105
Coquebourne^, capitaines a pié, conduysoient les
archiers. Les trompettes, roys et hayraulx d'armes
après, en ensuyvant deux cens gentishomes de la mai-
son du Roy et ceulx de la Roy ne, qui, sur groz che-
vaulx, le long des rulies, faisoyent carrière a toutes
mains. Le compte de Guyse, sur un coursier griz, qui
a droict marchoit le pavé, suyvoit après. Le compte
de Ligny, sur ung roncin bayart, qui a tous destours
avoit corps a main, avecques ung riche accoustrement
de veloux cramoisy et ousseure pareille, suyvoit.
Le duc de Valentinoys, en estât moult seignourieux,
avecques les autres princes, accompaignoit le Roy. Le
dément (1473). Claude de la Châtre devint chambellan en 1475 et
garda jusqu'à son dernier soupir ces deux fonctions.
Il obtint la survivance de sa charge pour son fils aine, Abel,
puis, après la mort de celui-ci en 1496, pour son fils cadet, Gabriel.
Il est extraordinaire de lui voir faire encore la campagne de 1499.
Il mourut la même année (La Thaumassière, Hist. du Berry, édi-
tion in-fol., p. 353).
I. Georges Coquebourne ou Cockburn, que J. d'Auton range
parmi les capitaines de gens de pied, était un archer écossais,
porte-enseigne (ms. fr. 2927, fol. 111), d'abord lieutenant de la
compagnie écossaise de Stuart d'Aubigny. C'est lui que Brantôme
appelle « le sire de la Conquebourne » (II, 303) et qui fit, avec sa
compagnie, la campagne de Xaples en 1495. Il y avait, du reste, une
foule de Coquebourne aux gages de la France. Signalons Guillaume
Coquebourne, domestique du duc d'Orléans en 1410; Jean Coque-
borne, écuyer du pays d'Ecosse, qui reçoit du Régent une gratifi-
cation en 1419; au xvi* siècle, Tom ou Thorames Coquebourne,
arcber de la garde écossaise en 1518; Georges Coukebourne en
1513 (ms. fr. 26431), Jaimes Coquebourne de la compagnie Stuart
d'Aubigny en 1529 (Tit. orig., Coqueborne, n^^ 2, 3, 6, 12). En
1507, Louis XII envoie en mission en Ecosse Robert Coqueborne,
son conseiller et aumônier (fr. 20436, fol. 39). La Thaumassière,
dans son Histoire du Berry, a donné une généalogie de Coqueborne,
qui ne remonte pas à Georges.
106 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Oct. 1499
seigneur infent de Fouez, le compte de Diinoys, le
sire de la Trimoille, les mareschaulx de Gyé et de
Bourgoigne^ aloyent après. Messire Jehan Guybé-,
après, portoit l'espée royale ^ . Les vingts quatre archiers
de la garde du corps
Et puis le Roy, couvert d'ung poisle blant tout semé
de tleurs de lys^, vestu d'une robe blanche avecques
1. Le maréchal (ou sénéchal) de Bourgogne était Philippe de
Hochberg, marquis de Rothelin, cousin du marquis de Bade, qui
avait déjà ce titre en 1481 (ms. Clair. 10, fol. 633); capitaine
de 50 lances (compte de 1501, ms. fr. 2960), il eut pour succes-
seur François de Vienne, sire de Listenois. Il était pensionnaire
du roi pour 8,000 liv. (compte de 1503, ms. fr. 2927) et sa fille
épousa Louis d'Orléans-Dunois. Il commandait 50 lances (mss.
Clair. 239, 240, p. 481, 503).
D'un autre côte, Guillaume de Vergy, ancien capitaine de
Charles de Bourgogne, s'étant retiré vers l'empereur Maximilien,
reçut de lui le titre de maréchal de Bourgogne à la fin de 1498,
après la mort de Jean de Neufchatel, et fit, cette même année,
campagne contre la France. Remarquons, en passant, que, le
17 juin 1498, le sire de Vergy commandait encore 50 lances pour
le compte de Louis XII à Dijon; cette compagnie était en fort
mauvais état et réduite à un tiers de son effectif (ms. fr. 25783, n° 3).
Le maréchal de Bourgogne passait immédiatement après le
maréchal de Gié; la question de préséance, un instant fort aiguë,
avait été tranchée en faveur de ce dernier par le Conseil de régence
de Charles VIII.
2. Nous avons parlé plus haut (p. 70) de Jacques Guibé. Jean
Guibé fut attaché au service personnel du duc d'Orléans dès ses
premiers voyages en Bretagne; il était déjà écuyer d'écurie du duc
en 1485 et, depuis lors, figure constamment avec cette qualité (Tit.
orig., Guibé, n»^ 2-5).
3. D'après les ambassadeurs vénitiens, le roi portait lui-même
son épée nue.
4. Ce baldaquin était fourré de vair, comme le costume du roi
lui-même, et porté par huit cavaliers, chefs de la noblesse de
Milan. Le collège des docteurs de la ville, vêtus d'écarlate, l'en-
Oct. 1499] L'ENTRÉE DE MILLAN. 107
une tocque royale de mesme, monté sur ung cheval
d'Espaigne moult aventaigcux, en triumphe sumptueux
marchoit le long de la ville.
Le cardinal légat Pétri ad Vincula, le cardinal d'Am-
boise, le duc de Savoye, le duc d'Albanye, le sire de
Ravestain, avecques plusieurs autres grans seigneurs
et prelatz, aloient après le Roy. Les autres deux cens
gentishomes et pencioniiaires faisoyent l'arriére garde,
avecques telle suyte d'autre gens de feste et peuple
innumerable que mon sens ymaginatif default a deue-
ment sollempniser le triumphe.
Et, ainsi que par les ruhes passoit le Roy, grans et
petiz a haulte voix crioyent : France, France, en fai-
sant feste si grande et tant joyeuse chère ^ qu'il n'y
avoit cueur si endurcy qui en estât de doulce nature
n'en fust reduyt. x\insi chevaucha le Roy le long de la
ville jusques a l'entrée de l'église de Nostre Dame du
Dôme, ou illecques pour faire orason a Dieu et autres
cérémonies deues descendit; puys, vers le chasteau,
pour prendre entière pocession de sa duché de Millan,
prist son chemin, et, ainsi accompaigné avecques sons
et clangueurs de trompettes, bucynes, cors et tabou-
rins, dedans la forte place de La Roque s'en entra, ou
tourait. Simone Rigoni marchait près du baldaquin, avec Fr° B'""
Visconte et autres seigneurs du parti français.
1. Monslrando tutti gran jubilo et alegreza. Selon un rapport
secret adressé à la seigneurie de Venise, au contraire, on cria peu
France et l'on invectivait les Vénitiens. On traîna publiquement
dans la boue un San Marco; on répandait sur les désastres de
Venise les bruits les plus fâcheux. Le peuple criait aux Vénitiens :
« Habiamo dato da disnar al re, vui lui dareti da cena. » Les Véni-
tiens n'osaient se montrer. Les femmes mêmes leur disaient :
« Possiati andar ramenpri ! b
108 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Oct. 1 '(99
par les siens a moult grant triumphe fut conduyt et a
telle révérence par ceulx de la ville receu; lesquelz de
tantes honorables services et dons d'aceptable munifi-
cence luy firent presens et entremetz que, qui d'autant
ne se contenteroit, peu d'autres mondains obgects a
son appétit donneroyent parfaicte reffection. Si metz je
en reste les bancquetz sumptueulx qui dieux les comptes
Bourrommes, a la maison du Dôme' et au logiz du
seigneur Jehan Jacques furent faictz au Roy, qui tant
en excellence furent excessifz que le plus n'est au
pouhoir humain possible.
Toutesfois ne voulut le Roy, a conviz epulaires et
féminins blandisses% comme Sardanapalus, prester
l'oreille, mais seullement donner œuvre a l'ordre pol-
litique^ et faire arest sur le nombre des deniers deuz
a luy a cause de sa duché de Millan, et icelle mectre
en garde soubz le pouhoir de main armée. Et toutes
ses choses deuement exécutées^, désir de veoir la
Royneet vouloir d'approcher son très heureux royaume
de France le misrent hastivement au retour, et tant
que, de Millan a Romoraintin, ou la Royne estoit,
heurent de chemin le postes sur luy peu d'avantaige^.
1. Le palais municipal, sur la place du Dôme.
2. V. à ce sujet Prato, Claude de Seyssel, etc.
3. Il régla, avant de partir, toute l'administration du duché
(Ordonnance du H novembre 1499) et distribua d'immenses
domaines à ses serviteurs et partisans. Il assista déjà à Milan à des
scènes violentes de rébellion.
4. Les princes et ambassadeurs ne commencèrent à quitter
Milan qu'à partir du 23 octobre.
.0. Le roi, d'après Prato et Burchard, quitta Milan le 7 novembre,
après y avoir passé juste un mois. Contrairement à ce que dit Jean
d'Auton, il s'arrêta à Vigevano et y ût de nouveau un séjour de
Oct. 1499] L'ENTRÉE DE MILLAN. 109
Et a tant feray période.
Toutesfois, si les œuvres méritoires de ceulx qui de
labeurs recommandables doyvent estre célébrés, je
n'ay, par mes escriptz, scelon deu, sollempnizées, ou
que des noms et gestes d'iceulx ostencion particulière
en mon papier ne soit faicte, je prye humaine con-
dicion que entre mon deffault ignorant et le motif
irascible des intéressés daigne moyenner, car je n'ay
heu tant le courage noircy de vicieux vouloir que j'aye
les biens faictz des moindres, par noncballoir desdai-
gneux, voulu taire et arrière lesser, ne les gestes des
plus grans, par acteption favorable, eslargir et magni-
fier; et, supposé que, par les sincopes de mon lan-
gaige maternel, j'aye les termes et stragenyes de la
guerre divertiz et dégénérés, si ay je, scelon mon
pouhoir, au plus près de la vérité, des mérites de
chascun faicte descripcion ; toutesfoys , si le deffault
exedoit le surplus, pour tant ne veulx je avoir lessé
tumber ce peu que j'en ay peu recueillir, et, sy mon
escript entre les autres devoit estre colloque par ung
chiffre de nul extime, si l'amé je myeux en vain que
nul, sachant ausi l'omission et le surplus de ce par la
plume du croniqueur en myeulx estre rédigé ^ .
plusieurs jours. Il en repartit seulement le 13 (Diarii di Sanuto).
Pour aller plus vite, il prit le coche à Roanne, puis il courut en
poste de la Loire à Romorantin (Saint-Geiais).
1. Ces protestations modestes et honnêtes rendent à la chronique
de Jean d'Auton une justice qu'elle mérite : la probité la plus par-
faite, l'impartialité la plus consciencieuse y régnent d'un bout à
l'autre.
La rapide conquête du duché de Milan avait excité en France
un grand enthousiasme. Le voyage du roi en France et notam-
ment à Lyon fut un triomphe (Saiut-Gelais). C'est à ce propos que
I
110 CHRONIQUES DE LOUIS XII. 1
*
Si les astres veullent favorizer
Souvant aux ungs et les auctorizer,
Sur les autres, en axes et recueil,
Ne pence nul pour ce thesorizer,
Car en veoyant les ans temporizer
Chascun au tour a reffuz et accueil,
Dont n'est mestier faire amas et recueil
De la chose qui n'est seure et estable
Ung sumptueux palais devient estalle,
Ung simple serf presumptueux et fier.
Condition mondaine est variable,
Nulx se doit en fortune fyer.
Cirus cuydant luy tout seul maistriser
Par une femme vist sa force brizer,
Monstrant a tous combien profilte orgueil.
Pompée ausi qui moult fut a priser
Et Hanibai nous peuhent advizer
Que humaine gloire souvant retourne en dueil,
Julie Gesar dont forment je me dueil
A qui fut heur tant amy et trectable
Qu'entre les preux le voulut mectre a table^
Puys tout soubdain a mort le deffyer
Trop est le sort de ce monde mutable
Nul y se doit en fortune fyer.
0 vous, mondains, voulans seignorizer,
Quant vous aurez les moindres desprizer,
doux orfèvres IVançais exécutèrent à Lyon une célèbre médaille
dessinée par Jeau Perréal et souvent reproduite ou décrite comme
un des plus beaux produits de lart. Elle porte le buste de Louis XII,
sur un cbamp de fleurs de lis, avec la légende : « Felice Lodovico
régnante duodecimo, Gesare altero, gaudet omnis nacio; » au
revers, le buste d'Anne de Bretagne, sur cbamp de fleurs de lis et
hermine, avec la légende : « Lugdun. republicagaudente, bis Anna
régnante, bénigne sic fui conflata. 1499. » (V. net. Jul. Friedlaen-
der, Die italienischen Schaumûnzen des fûnfzehnten Jahrhunderts,
pi. XLI; ms. fr. 10442.)
L'ENTRÉE DE MILLAN. '^
D'une chose advertir je vous vueil,
(Vest que scelon le vray mondanizer
Qui tout a gré cuyde sollempnizer,
Il en advient autrement que a son vueil.
Ayez donques souvenir au réveil,
Que luy qui peult du trésor proffitabie
A qui luy plest faire don acceptable,
Oster le peult après magnifier :
Dangereux est tel hazart et doubtable.
Nul y se doit en fortune fycr.
Prince, on ne peult la mer toute espuyser,
Mais toutesfoys qui veult forpayser
Pour la voye d'honneur amplifyer,
Affm que a temps on viegne au raviser
Suffize a l'ueil sa portée viser.
Nul y se doit en fortune fyer.
Princes et roys, et terriens seigneurs,
Furent jadis de vertus enseigneurs
Pour demonstrcr a tous autres humains
Le droict chemin par ou mainttes et maincts
Sont parvenus aux souverrains honneurs.
Guerres civilles entre grans et mineurs
Et les desrois des foulz entrepreneurs
Ont exiliez persans, grez et rommains.
Princes.
Estre envers tous des bienfaictz guerdonneurs,
Et des vices chastiz et repreneurs,
Privez aux bons, aux parvers inhumains,
Et a justice sur tout lever les mains.
Est ce qui faict prospérer les grigneurs.
Princes.
LA CRONICQUE
DU ROY TRES CHRESTIEN, LOUYS, DOZIESME DE CE NOM,
DE LAN MILLE CINCQ CENS,
AVECQUES LE REMANANT DE L'ANNÉE PRECEDENTE,
Contenant les tdtransmontaines gestes des Prançoys'^.
Considérant par les escriptz anticques,
Des dignes faictz et œuvres autenticques
Des preteritz triumphaleurs humains
Assyriens, Persans, Grecz et Rommains,
Lesquelz jadis soubmirent et domptèrent
Princes et roys el leur ceptre augmentèrent,
1. D'après le manuscrit original, coté fonds français n° 5081, à
la Bibliothèque nationale : registre de parchemin à reliure moderne
de cuir jaune, de 0'"J93 sur O^^QS, d'une même écriture gothique,
haute et soignée, à marges ; ms. de G7 feuillets, plus six de garde
et de couverture au commencement et quatre à la fin. Les titres
sont écrits en lettres rouges et forment des rubriques bien déta-
chées du texte. Les alinéas se terminent par des bouts de ligne
enluminés. Les lettres initiales sont en couleur.
Ce volume a toujours appartenu à la Bibliothèque. Il ne porte
aucune mention particulière : la formule finale Cy finist la cro-
nicque du Roy très cristien, Louys douziesme de ce nom, de Van
mille cincq cens, figure seule sur le feuillet 67^ et dernier du texte.
Au verso du cinquième feuillet de garde du commencement est le
titre La cronicquc..., etc. Le verso du feuillet suivant (fol. 6) est
entièrement occupé par une grande miniature. L'intérieur du texte
comprend quatorze miniatures intercalaires qui occupent généra-
lement une demi-page, soit en haut, soit en bas du feuillet. Ces
miniatures paraissent toutes de la même main : leur exécution est
ordinaire, leur dessin un peu lourd. Elles nous donnent en détail
les fanions des diverses troupes; l'armée française, dans ces qua-
torze miniatures, ne présente pas moins de vingt-trois fanions dif-
I " 8
114 CllllOMQUHS DE LOUIS Xll.
Tant que sur tous furent les souverains,
Iraperateurs, monarques, primerains,
Dont les clers gestes et reluvsans exemples
Sont descouvers, apparans et très amples
férents ; ou en compte huit pour l'armée de Ludovic le More; la
quatorzième miniature reproduit les deux étendards pisans, plus
les étendards de France et de Bretagne arborés sur les murs de
Pise par les assiégés. Le fanion des Suisses de Ludovic à Novare
(noir à croix d'or, miniature iO^j est le même que celui des Suisses
de France (miniatures 8' et 14'); fait important, par lequel on a
explique la désertion des Suisses de Ludovic.
Voici l'mdication sommaire de ces miniatures :
!• (fol. 10 v«). O'"!! sur 0°'123. L'armée de La Trémoille fran-
chissant les monts. Des gens d'armes de l'ordonnance descendent
une route de montagne, à l'entrée d'une plaine.
2° (fol. 15 r°). 0'^144 sur 0">13. Les gens d'armes de Ludovic entrant
à Corne.
3° (fol. 17 r°). 0™14 sur 0™105. Ligny et Jean-Jacques sortant de
Milan.
4" (fol. 19 r''). 0™13 sur 0™10. Louis d'Ars traversant la Lomhardic.
5° (fol. 25 r). 0™13 sur 0™10. Rencontre devant Vigevano.
0" (fol. 29 r"). O'^ISQ sur 0'»103. Le cardinal d'Amboise se rendant
en Milanais. Le cardinal, sur une mule menée à la main et escorté
d'une troupe de gentilshommes à cheval, traverse une plaine.
7" (fol. 32 v»). 0™11 sur 0"il3. Assaut de Ludovic le More à Novare.
Les combattants se font face sur la brèche.
8° (fol. 36 V). O-^ISS sur 0'nl03. Combat entre Mortara et Vigc-
vatio. Les Allemands sont massacrés.
9^ (fol. 43 v). 0™128 sur 0"'103. Les Français sortant de Mortara,
le 5 avril.
10° (fol. 46 r°). 0™11 sur 0™136. Capitulation des Suisses de Ludo-
vic. Les Suisses de Ludovic s'avancent, les Suisses de France s'en
vont.
11° (fol. 49 r"). O^lSe sur 0'"104. 5'o?'f/e de iVomre des Allemands
et Bourguignons de Ludovic.
12" (fol. 55 T°]. 0°'137 sur O^^lOl. Départ de l'armée française
pour Pise.
13° (fol. 56 \°). 0^137 sur 0"^10. Tournoi d'Ainay. Les tribunes
du roi et de la reine sur le devant; dans le fond, l'abbaye d'Ainay.
14° (fol. 62 r"). 0™137 sur O'nlO. Assaut à la brèche de Pise. De
PIIOLOGUE. 115
Par elegyes, tiltres et epitaphes
Et les volumes des liystoriographes,
Soubz les fables des poètes acteurs
Et les ditez des fluens orateurs,
Qui tant en ont mys au long et au large
Que deuement ont remplye la marge,
Dont aucun d'eulx vraye hystoire en racompte,
Et les autres ont enrichy le compte
Et embelly d'impossibles merveilles,
Si que, a l'ouyz des plus sourdes oreilles.
Causent propos de pencée admirable;
Quoy plus ? le sort de Fortune muable,
Qui les plus grans a bas faict trébucher
Et les moindres haultement emcrucher,
grands canons, braqués sur la place, ont ouvert une large brèche
où l'on combat corps à corps. Les Pisans sont souriants, maigre
le sang qui ruisselle sur eux ; presque tous sont en costumes bour-
geois et dépourvus d'armure.
La Bibliothèque nationale possède, sous la cote fonds français,
n° 17522, une copie ancienne du même texte, registre de papier,
à reliure moderne élégante, de 0™186 sur 0'"296, d'une écriture du
xvi^ siècle, de 71 feuillets, plus deux de garde au commencement
et deux à la fin. Les titres sont tracés en lettres d'or, en carac-
tères romains ; les lettres initiales sont peintes en bleu et chargées
d'une petite branche de fleur, le tout sur un petit carré d'or, poin-
tillé dé couleur. Ces lettres sont nombreuses, mais d'exécution
médiocre.
Ce volume a pour titre : (f Cronicque des faictz et gestes du roy
Loys douzeiesme, faicles delà les nions en l'an mil cinq cens. » Le pro-
logue versifié n'y est pas reproduit. Le ms. provient de l'ancien
fonds Saint-Germain; antérieurement, il avait appartenu aux
bibliothèques Coislin et Séguier. Au verso du deuxième des premiers
feuillets de garde est peint, en grand format, le blason de Claude It
de Lorraine, duc d'Aumale, mort en 1573. Cette copie a donc été
faite au milieu du xvi^ siècle.
Le ms. 238 du fonds Godefroy, à la Bibliothèque de l'Institut,
contient aussi une copie du xvi« siècle du même texte, faisant suite
à la copie de la Chronique de 1499 (voir ci-dessus, p. 2, note) et
dans les mêmes conditions, du fol. 2G au 129«.
H6 CimOMQUES DE LUUIS Xll.
Apres avoir ceulx tant favorizez
Que devant tous fuient auctorisez
Et sublimez en haultcce suprême,
A la parfin, soubz un»- tribut extrême
Les asservit, et tant voulut oultrer
Qu'ilz se veirent de leur règne frustrer,
Et leur puissance soubmarchéc et llecliye,
De main en main passer la monarcliye
Par trect de temps et terme dévolu,
Ainsi que Dieu l'a permys et voulu,
Jucques a ce que les Uomains decheurent
Va que aux Françoys les tiltres en escheurent,
Qui a leur rang ont au droict succédé
i*]t ja long temps tenu et possédé
(jomme leur chose deue et propriétaire,
Sans que nul autre aict, par sort millilaire,
i^cur excellant seigneurye occupée,
Au fer de lance et tranchant de Tespée,
Par les climatz et angletz de la terre
Ont semée la fureur de la guerre.
Et faict sentir leur povoir et leur stille
A tous venans a coups de main hos tille,
Tant que partout, de ea de la la mer
Se sont a cler faict cognoistre et nommer
Par leurs conquestes, triumphes et victoyres,
i'^t haultz labeurs dignes et méritoires,
(^omme il appert par histoire et cronicque :
Or, a la tin (jue partye ou relicque
Des faictz louhables de noz Franeoys modernes
Puissent durer immortels et eternes,
Par vrays ecriptz, en convient mencion
Faire aux futurs et clcre ostcncion.
Et tant a plain leurs biensfaictz publier
Que on ne puisse jamais les oublyer,
(]omme jadis ont esté plus d'ung cent
D'hommes dignes de regnom florissent,
Voyre de telz qui, de frcsche mémoire,
Ont a la mort perdu louange et gloire,
PROLOGUE. 117
Pour n"avoir mys pour eulx main a la plume.
Affin doncques que mon propos résume,
En ensuivant ma Gronicque première,
Par laquelle j'ay laissée en lumière
La conquesle de Millan et la prise,
Par cy dessoubz sera dit de Temprise,
Que sur le Roy, par ung cliemin oblie,
Voulut poursuyvre le seigneur Ludovic,
Et de plusieurs pays priz et conquys
Sur les Italles et autres droiclz acquis
Par les prochas des Françoys et efTors
Des armées, des secours, des ramfors,
• - Des rancontres, des courses, des saillyes
El des places durement assaillyes.
Des victoires, des vertueuses gestes
Et, en somme, de tous faictz manifestes
Qui ne doyvent en reste demeurer,
Mais amplement sont a commémorer.
Jaçoit ce que plusieurs liistoriograffes et croni-
queurs, a plain volume, ayent ample descripcion
faicte des louables œuvres du triumphant Roy très
chrestien Louys, doziesme de ce nom, et que, par le
trect de leur dorée plume, les reluysans gestes des
Françoiz soyent a compte aourné commémorées, ce
neantmoins, affin que le fruyt de leurs labeurs ne
puisse de mon costé tumber a terre, ou, par longue
revolucion de jours, de la cognoissance des humains
estre frustré, de ce que j'en ay peu ouyr et savoir
par le dire des aucteurs de court et le rapport des
ducteurs des armes, a la vérité ou au plus près d'icclle,
en ay voulu faire ung abrégé recueil : non présumant,
sur ceulx a quy par raison l'office en apartient ^, entre-
L On voit que cette seconde chronique est la suite de la pre-
118 CHRONIQUES DK INOUÏS \ll.
prendre, mais sachant que œuvre taillé assez y a pour
euk et pour moy, et que de plus riches ecriptz ne
peulz décorer la marge de mon papier. Aucuns jours,
d'autres affaires substraictz, a celuy passe temps ay
voulu employer, et aussi, en ensuyvant la Cronicque
par moy faicte sur la première conqueste de la duché
de Millau, monstrer aux Françoys, parlectre, les actes
recommandables que a la poincte du glaive par leurs
mains ont estez mys, en estre pardurable, pour leur
mectre en veue apparante la souvenance de leurs
bienfaictz et donner vouloir de persévérer de bien en
mieulx ; tant que la louange de leurs vertuz puisse de
tous tiltres d'honneur eulx enrichir et aux autres estre
exemple de glorieuse renommée. Doncques me fault
passer oultre et dire |:>lus, tant pour la doubte que
l'abille mémoire, tournant soubdain souvenance en
oubly, a temps ne s'esloigne de la vérité de ce,
que aussi pour l'exaltacion des hommes coUaudables
magnifyer. Toutesfoys, si, en donnant porcion de
louange a chascun scelon deue desserte, mes ecriptz
n'estoyent, a l'intencion de tous, imprimez, a pencer
est que le vice d'ambicion ne doibt posséder le loyer
de vertus; ne l'appétit insaciable, de gloire mondaine
affamé, engorger tous les fruytz de laborieux mérite :
vucillent doncques les plus grans, sans appetisser
leur priz, suffrir les maindres vertueux avoir part
congrue au relief d'honneur, et les maindres, en
accroissant leur valleur, des plus haultz dignes de
gloire publyer le bruyt heureux et a eulx désirer
mière, conçue et exécutée dans les mêmes conditions, comme
passe-temps et sans que l'office en appartînt à J. d'Auton.
Nov. 1499] DE L\ CONQUFSTE DE LA CONTÉ D'YMOLLE. 1 19
prospérité de loz; et ainsi chascun, eslevant soy et
autruy, sera du sien content et sans decepcion party.
Plus ne veulx de ce compte ennuyer les oyans,
mais donner œuvre a la continuacion de mon premier
propos et revenir a la séquence des hystoires ultram-
montaines, auxquelles, l'an précédant, au chief de la
réduction de Millau, je mys une paille jucques a temps.
Et, pour donner face de ordonnée forme a mon
escript, pour ce que la conqueste de la conté d'Ymolle
en Itallye doit ycy tenir son rang et avoir lieu en cest
endroit, a ce faire ma main garnye de plume et
d'encre luy prestera son ayde.
I.
De la conqueste de la conté d'Ymolle.
Pour entrer doncques en matière, après que, au
trenchant de l'espée, par la force des Françoys, fut
soubmise et conquestée la duclié de Millan et le sei-
gneur Ludovic, usurpateur d'icelle, chacé et débouté
jusques aux Allemaignes, voulant le Roy, premier que
retourner de Lombardye en France, par les Italles
faire flamboyer les armes et fleurir le lys^ quatre
cens hommes d'armes, troys mille cinc cens AUemans,
1 . Louis XII, par lettre de Milan du 5 novembre 1499, informa
la seigneurie de Bologne de ses vues sur Imola, « comme protec-
teur de l'Église, » et de la nomination du duc de Valentinois
comme son lieutenant pour opérer la restitution de ce comté au
pape. Cette lettre a été publiée dans le livre de M. Alvisi, Cesare
Borgia, duca di Romagna, qui contient tout le récit critique de
cette campagne.
120 CHROMQUES DE LOUIS XTT. [Nov. 1499
doze cens Gascons et Normans et vingt et une pièce
d'artillerie mist en avant ; et au duc de Vallentinoys
bailla ledit excercite pour aller conquester la conté
d'Ymolle et la soubmectre au pape, a qui de droict
elle appartenoit, a cause des clefz apostolicques. Et
tenoit icelle conté dame Katherine Sforce, seur bas-
tarde * du seigneur Ludovic et vefve du conte Hero-
nime, auquel avoit le feu pape Sixte, derrenier mort,
donnée ladicte conté. Et estoit dedans une moult forte
place, nommée Fourly, icelle contesse et, avecques
elle, estoyent le conte Alexandre, le conte de Merse,
ses frères ^, et ung jeune gentilhomme, nommé Jean
du Gazai ^, son bien familyer^, lesqueulx avoyent si a
point proveues aux villes et places de celuy pays de
1. Nièce et non sœur; elle était fille bâtarde de Galeazzo Maria.
Mariée en 1477 à Girolamo Riario, neveu de Sixte IV, elle fit la
fortune d'Ascanio Sforza, que Sixte nomma, en 1481, évèque de
Pavie et légat à Bologne, et, en 1484, cardinal. Elle était toute
dévouée à Ludovic (Spelta, Hisloria délie vite di tutti i vescovi di
Pavia, p. 431).
2. Alessandro Sforza, Galeazzo Sforza, comte de Melzo, tous deux
fils naturels, comme Catherine, de Galeazzo Maria Sforza.
3. Giov, da Casai appartenait à une famille notable du Milanais.
C'est Frédéric de Casai qui, en 1495, avait été chargé par Ludovic
le More de déclarer la guerre à Louis d'Orléans (La Perrière,
Deux années de mission à Saint-Pétersbourg, p. 11). Un Jacques de
Casai figure comme trompette dans les comptes d'écurie de
Charles VIII et de Louis XII (ms. fr. 2927).
4. Catherine Riario-Sforza était une sorte de virago, disait l'am-
bassadeur vénitien. Veuve en 1488, elle avait eu d'abord pour
amant Jacomo Feo,qui mourut, puis Giov. de' Medici, puis Achiles
Tyberti, auquel elle donna pour successeur Giov. da Casai. Il nous
reste d'elle des médailles frappées en son honneur : on y lit : Tibi
et virluti, — Diva Catherina Sfortia, — Victoriam fama seqnetur
(Armand, les Médailleurs italiens, I, 87; IL 49, 58). Ratti cite une
vie manuscrite de Cath. Sforza.
Nov. 1499] DE LA COXQUESTE DE LA CONTÉ D'YMOLLE. 1-21
souldartz, vivres et artillerie que des assaulx de la
main armée du pape avoycnt peu de craincte. Toutes-
foys, sachans entre le pape et le Roy estre amytié fer-
mée, au moyen de ce doubtoyent la venue des Fran-
çoys, dont a l'avantaige tous les lieux deffensables de
la conté avoyent remparez et fortifiiez.
Pour la conduyte des gens d'armes et adresse du
charroy de l'artillerye de France, ordonna le Roy le sei-
gneur d' Allègre pour estre en ceste besoigne son lieu-
tenant, leseigneurde Champdée, le capitaine seigneur
de Saint Prest, messire Anthoine de Bessé, baillif de
Disjon^, le seigneur de Montoison-, le pannetier, filz
1 . Antoine de Bessey, baron de Trichastel, seigneur de Longi-
court, bailli de Dijon, capitaine des Suisses, était fils de Jean de
Bessey et de Jeanne de Saulx ; il avait épousé Jeanne de Lenon-
court. Il avait joué sous Charles VIII un rôle important ; il accom-
pagnait le roi dans l'expédition de Naples, notamment à son entrée
à Florence le 17 novembre 1494. (Récit ms., Arch. de la Loire-
Inférieure, E. 235; Philippe de Gommines.)
Son frère Philippe de Bessey était gruyer de Bourgogne ou bailli
de Bourgogne; il reçut une compagnie de 45 lances et la garde du
château de Tirano, au nord du Milanais, sur les confins suisses
(ms. fr. 25784, n°' 79, 100, 106).
Plusieurs fois ambassadeur en Suisse, Antoine de Bessey jouis-
sait d'un crédit particulier auprès des Suisses ; le Loyal serviteur
l'affirme, et son histoire le démontre amplement. Il commandait
20 lances, portées à 40 à la mort du sire de Polignac (ms. fr. 2960,
fol. 14).
2. Cette appellation pourrait prêter à la confusion, car, en 1500,
il y avait deux notables sires de Montoison : Artus de la Forest,
seigneur de Beauregard et Montoison, chambellan, bailli de Gévau-
dan (ms. fr. 26107, n' 192), et Philibert de Clermont, seigneur do
Montoison, dauphinois, connu sous le nom de Monteson, Montoi-
son, Monthoison, ou capitaine Montoyson, et qui signait : « Ph.
Clermont » ou « Ph. Clermon. » Il s'agit évidemment de ce der-
nier. C'était un vieux capitaine, pensionnaire du roi pour 1,200 1.
(U. Chevallier et Lacroix, Inventaire des archives dauphinoises.
|-?2 niRONIQUES DE LOUIS XII. [Nov. l 'lOO
du maistre de rartillerye^ le maistre d'ostel Concres-
sault^. Et, avecques iceulx, furent troys gentishommes
pencionnaires du Roy, nommez Adrien de Brymeu^,
I, 288), placé dès 1401 à la tête d'une compagnie de 30 hommes
d'armes, presque tous dauphinois (A. du Rivail, De Allohrogibus ,
p. 548). Chambellan de Charles VIII et de Louis XII, il devint en
4507 sénéchal du Valentinois et Diois (Tit. orig., Clermont-Ton-
nerrc, n"^ 44, 48). Sa compagnie, néanmoins, ne cessa pas de tenir
garnison en Milanais (fr. 2578i, n^^ 94, 97). En 1503, Louis XII lui
abandonne une aubaine d'une valeur de 1,500 liv. (fr. 2927, compte
de 1503). On l'appelait (merUlon de guerre (Brantôme), parce qu'on
le voyait toujours, dit le Loyal serviteur, « le c... sur la selle. » Il ne
dormait pas en campagne ; à chaque instant, il était debout, vigilant
et consciencieux. A Fornoue, il secourut efBcacement Charles VIII.
Vieux et cassé, il reçut en 1511 le commandement de Ferrare, avec
la mission de réconforter le duc; il prit la fièvre, et on le jugea
aussitôt perdu (ms. fr. 2928, fol. 17); il fut enterré à Ferrare.
En 1499, Clermont reçut la garde du château de Lodi, qu'il con-
serva jusqu'à sa mort. Lors de l'insurrection de 1500, il tint bon
et, an mois de mars, il appuya le mouvement des Vénitiens. Au
mois d'avril, le roi le délégua en ambassade à Venise avec le séné-
chal de Beaucaire, pour réclamer Ascanio Sforza (MarinoSanuto).
1. André de « Lizièrcs » .i* (ms. fr. 2927, fol. 157). Le maître de
l'artillerie était, comme nous l'avons dit, Guinot de Lauzières.
2. Alexandre de Menipeny, seigneur de Varennes, d'une famille
écossaise, devenue française sous Charles VII ; il épousa Margue-
rite de Foucard, fille de Patrick Foucard, sénéchal de Saintonge.
Il acheta à Beraud Stuart d'Aubigny la seigneurie de Concorsault
en Berry (ou Concressault) et porta dès lors le titre de sire de
Concressault. Il devint maître d'hôtel, puis chambellan. Son frère
Guillaume de Menipeny fut élu archevêque de Bourges en 1512
(La Thaumassière).
En 1514, Alexandre de Menipeny devint chevalier d'honneur de
Marie d'Angleterre.
3. Adrien de Brimeu, seigneur d'Imbercourt ou d'IIumborcourt,
pensionnaire du roi, appartenait à une nombreuse famille, qui avait
tenu le premier rang à la cour des ducs de Bourgogne. On verra
se déployer sa bouillante ardeur; il figure dans toutes les batailles
et y reçoit plus d'une blessure; en 1511, un astrologue de Carpi
lui prédit pourtant qu'il vivrait encore dix ou douze ans (/.e Loyal
Nov. 1499] DE LA CONQUESTE DE LA CONTÉ D'YMOLLE. \2Z
Anthoyne de Gastelferriis et Louys de Malestroict ' ,
lesquelz avoyent voué le voyage de Romme ', et se
voulurent trouver a cest affaire, et avecques tant
serviteur), ce qui ne fut pas exact. Capitaine de 40 lances sous
Louis XII, il est partout à la fois : il se distingue à Ravenne, il
fait les campagnes de Guyenne, de Navarre, de Picardie, portant
partout ses « grant couraige, fervente affection et bonne loyauté »
pour son roi. François I^"", le 14 janvier 1515, lui donne 4,000 écus
d'or, avec une lettre qui rend le plus brillant hommage à ses ser-
vices; il le fait, en outre, chambellan, capitaine de 80 lances, capi-
taine d'Arqués (Tit. orig., Brimeu, nos 24-39).
D'Imbercourt était légendaire dans l'armée française et au dehors ;
il paraissait, à cheval, ne pas sentir le soleil ; voulait-on parler,
au XVI' siècle, d'une chaleur excessive, on disait la frescheur de
M. d' Imber court ; c'était un proverbe. Détail bizarre : ce capitaine,
qui fut capitaine toute sa vie et qui aimait avec passion la fumée
des combats, éprouvait toujours, au commencement d'une action,
une impression vive et matérielle sur les entrailles; du moins,
Brantôme le raconte.
Il fut tué en 1515, à Marignan ; d'après le même Brantôme, ou vou-
lut l'ensevelir là où il était mort, au champ d'honneur, et l'on écrivit
sur sa tombe : Ubi honos partus, ibi tumidus erectus. Cependant,
d'après le récit d'un témoin oculaire, on aurait au contraire em-
baumé son corps pour le rapporter en France (voir ms. Moreau 774,
n» 7, une lettre, du 10 septembre 1515, faussement datée de 1494.
Cf. Origine e vicende délia Cappella espiatoria francese, in Zivido,
par le cljan. Inganni).
1. Louis de Malestroit était un breton; il tenait de très près à
la famille de Rohan et, par suite, la reine le traitait de cousin.
Louis II de Rohan-Guéménée et le maréchal de Gié, son frère,
avaient une sœur qui épousa le sire de Pont-1'Abbé ; Jean de Males-
troit, seigneur de Kaer, épousa Hélène du Pont, issue de ce mariage,
et il eut Jean de Malestroit qui aurait épousé, d'après Du Paz, sa
cousine germaine, fille de Louis II de Guéménée, et qui serait
mort en 1524. Il est souvent question de Jean de Malestroit dans
les textes bretons contemporains. Louis de Malestroit, seigneur de
Kaer, son fils cadet, vivait sous François I^'. Bien certainement,
ce n'est pas le Louis de Malestroit dont parle J. d'Auton. J. d'Au-
ton doit s'être trompé : il veut parler de Jean de Malestroit.
2. A cause du jubilé promulgué pour l'année 1500.
]-24 niRONIQUES DE LOUIS XIT. [NoY. U99
d'autres asseurez hommes contre l'effort de la guerre
que, pour le destour de la fi'oide saison, qui pour lors
estoit en vigueur, ne double des ennemys, ne retar-
dèrent leur voyage. Mais, ledoziesmejourde novembre,
en l'an mille quatre cens quatre vingtz dix neuf,
prindrent leur chemin droict a l^arme, au bourg
Sainct Denys \ a Furnoue "^ et a Bouloigne la Grasse^,
et tant marchèrent que, sur la fin du moys de
novembre, davant la ville d'Ymolle ariverent : aus-
quelz furent sans contredit les portes de la ville
ouvertes et logis offert^; et la dedans gens d'armes et
artillerie firent demeure. Le chasteau estoit moult
adventageux ; car, avecques ce qu'il estoit de fortes
murailles et larges fossez enceint, de troys cens Alle-
mans et deux cens Bourguignons, bons souldartz,
estoit garny, avecques force vivres, bonne artillerye
et cannonnieres au mestier tant apriz que peu de meil-
leurs en estoit. Mais, ce neantmoings, pour ce ne resta
(jue, toute nuyt, les pionniers ne meissent les mains
1. Borgo S. Dionisio, indiqué sous ce nom avec la plus grande
précision dans tous les itinéraires de l'époque comme gîte d'étape;
ce gîte correspond au village actuel de CoUecchio.
2. Fornovo sur le Taro, au pied des Apennins, sur la route de
Pise, célèbre par la victoire des Français en 1495.
3. Une grande partie de ces troupes descendirent le Pô par eau
ol gagnèrent Bologne par Ferrare ou par Bondena, où elles com-
mirent de regrettables excès (Diario Ferrarese; Frizzi, Memorie
délia storia di Ferrara, IV, 197). L'itinéraire indique par.l.d'Au-
ton est bien invraisemblable.
\. La ville se rendit le 24 novembre ; César Borgia y entra solen-
nellement le 27 (Alvisi). Les liabitants se hâtèrent d'envoyer un
ambassadeur porter à Alexandre Yl l'expression de leur soumis-
sion et d'un chaleureux dévouement (Jacobi Mczamici, juriscon-
sulti, reip. Immolensis ad Alex. VI ponlificem max. Oralio, in-4%
de 6 feuillets, s. 1. n. d.).
Nov. 1499] DE LA CONQUESTE DE LA CONTÉ D'YMOLLE. 125
aux tranchées et que, le lendemain, au plus matin,
devant la place ne fust l'artillerie chargée et affustée
et de toutes pars mys le siège. Sur les six heures au
matin, commença la baterye, tant desmesurée qu'il
sembloit que vens et tonnerres fussent deslyez. Quatre
jours, sans cesser, dura la tempeste, tant impétueuse
que tout autour terre trambloit. Defîences et repaires
demeuroyent souvant au desproveu, car nul les habi-
toit qui a danger mortel ne se soubmist. Ainsi estoyent
a la rigueur trectez les souldartz de la place. Mais tant
y a que, si rigoureusement on les assailloit, vigoureu-
sement se deffendoyent; car, au dedans du fort,
estoyent plus de vingt cinc bons cannonniers, qui aux
Françoys donnoyent si a droict que nul osoit l'ueil
descouvrir qui ne fust actaint, tant que plusieurs
davant la place leur mansion perpétuèrent. Ung gen-
tilhomme, nommé Adryain de Brymeu, estant au der-
rière d'une chappelle, avecques grant nombre d'autres,
d'une pierre d'artillerye eut sur luy tout le derrière de
sa brigandine emporté, et fut moult foullé et estonné
du coup; toutesfoys, ne fut gueres blecyé. Mais, a
touchant de luy, ung sien varlet du mesme coup heut
la teste emportée, et ung jeune page, serviteur du
maistre d'ostel Goncressault, fut de ce coup pareille-
ment occiz. Pour abregier, tel eschec fut faict sur les
Françoys que du sang d'iceulx au devant de la place
en plusieurs lieux fut la terre taincte et enrougye.
Quoy plus, si n'est que tant fut mortelle la baterie du
dedans que chascun coup d'artillerie qu'ilz deschar-
geoyent portoit la mort d'ung ou de plusieurs Fran-
çoys. Mais pourtant ne cessoycnt noz cannonnyers de
donner coups et patacz contre murailles et boulouars
126 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Nov. 1499
l4 ruer tout par terre; et, après que la baterye fut si
grande que sufizante brèche leur sembla pour donner
l'assault, en advisant le moyen pour ce faire, virent
(jue les fossez estoient moult profondz, larges et plains
d'eau, et, du lez de la place, la montée si hault et
tant malaisée que impossible chose sembloit a prendre
par celuy costé; dont fut advisé, entre les capitaines
et maistres de l'artillerie, qu'on bastroit un boulouard
qui estoit a l'entrée de la place et que, par la, pour-
roit on plus a gré donner l'assault.
II.
Comment le chasteâu d'Ymolle fut prins.
La nuyt emsuyvant, fut la grosse artillerie chargée
et aliltrée devant celuy boulouart et, au plus matin,
donné au travers; mais non de première advenue, car
tant estoit ouvré de forte matière et artificieuse que
troys pierres des plus grosses pièces, quand vint
au donner, demeurèrent plantées moytié dedans la
muraille et moytié dehors. Entre ce boulouart et le
chasteâu, avoit ung pont levys a mont, par ou l'on
entroit de l'ung a l'autre; et adviserent cannonniers
que, si celuy pont povoit estre mys a bas, que par la
pourroient Françoys avoir entrée; et grans coups
d'artillerye celle part envoyèrent, et si a droict que
tost fut une des chaynes qui tenoit le pont froissée et
mise en pièces. Ainsi ne tenoit plus la force de la
place, ne la vye des souldartz qui dedans estoient,
que au pouvoir d'ung seul crampon, qui de tous costés
de coups d'artillerie estoit assailly. A celle heure, les
Nov. 1499] COMMENT LE ClIASTEAU DYMOLLE FUT PRINS. 127
laquays et pionniers qui estoient aux tranchées, voyans
que d'approcher estoit temps, sans demander a nulz
obéissance que a leurs premiers motifz, saillirent des
tranchées et, a banyere desplyée, donnèrent sur le
boulouart. Ceux de la place, voyans que deffence leur
estoit nécessaire, nulz coups d'artillerie et de traict
par eulx furent mys en espargne, mais deschargez si
menu sur les assaillans que plus de trente a l'entrée y
demeurèrent. Celuy qui portoit l'enseigne aprocha de
tant que, joignant du boulouart, se mist a pied ferme
et, nonobstant coups d'artillerie et de pierres dont il
estoit batu de toutes pars, ne voulut desmarcher ne
reculer ung seul pas par craincte de mort, dont a la
fin ne fut exempt, car il mourut sur le champ,
avecques d'autres assez. Mais, pour ce, ne cessa l'as-
sault, car ung autre, nommé Jannot, gascon, reprinst
l'enseigne, et, aseuré contre mortelle menace, de
tout ce qu'il montoit remplist la périlleuse place,
et, la, de plus en plus fort iceulx pionniers et laquays
assaillirent le fort, et si chauldement poursuy virent
leur emprise que, en moings d'une heure, heurent le
boulouart entre mains et couchèrent la nuyt dedans;
mais leur fallut avecques tables, portes et' autre cou-
verture, le jour durant, fermer le dessus de leur fort,
pour eulx asseurer contre le dangier des pierres; ce
que ne peut estre faict que plusieurs n'en eussent a
besoigner, car nul d'eulx povoit sortir au descouvert
pour faire prochas de ce que leur fasoit mestier, que
du trect du chasteau ne fussent actainctz, ou faillis de
bien près; toutesfoys, leur demeura le logis. Les soul-
dartz de la place heurent a celle heure la meilleur part
de leur seureté perdue; et, voyans que de ceulx dont
128 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Dec. 1499
ilz avoyent le povoir en estime de rien et que moings
rcdoubtoyent, estoyent les plus assailliz, heurent si
graiit double du surplus que les plus hardys n'estoyent
asseurez; la nuyt, voulurent mectre la main au rem-
par et eulx rainforcer de plus; mais la lune, qui celle
nuyt avoit mys ses raidz aux champs, descouvrit leur
embusche ; tellement que, par la guyde de sa lumière,
cannonniers françoys a coups d'artillerie leur impo-
sèrent sillence; et voyans, iceulx Sforciains, que plus
n'en povoyent, sur la mynuyt parlamenterent et bail-
lèrent pour hostaige le frère du capitaine de la place
et, le lendemain au matin, leurs bagues sauves, se
rendirent'. Les Françoys, entrez, séjournèrent la,
depuys celuy jour, qui estoit ung dimenche, premier
jour de décembre^, jusques au vendredi ensuyvant,
que l'ost prinst son chemin vers Fourly, ou estoit
dame Katherine Sforce avecques ses gens; et, ainsi
que l'armée de France marchoit, les potestatz et sei-
gneurs des villes et places des environs apportèrent
les clefz et se soubmirent a obbeissance. Ainsi mar-
chèrent gens d'armes en avant, en approchant la ville
de Fourly, et logèrent deux jours en la terre de
Sainct Marc^.
111.
Du SIEGE DE Fourly.
Le lundi, neufiesme jour de décembre, sur les dix
1. Il n'y eut aucune trahison, quoi qu'on ait dit (Alvisi).
2. Burchard, dans son Diarium, prétend que la nouvelle de la
prise d'imola parvint à Rome le 11 décembre seulement. Cela est
bien difGcile à croire (t. II, p. 581).
3. Territoire de l'ancienne Marche de Ravenne, récemment
conquis par les Vénitiens.
Dec. 1499] DU SIEGE DE FOUKLY. 129
heures du matin, arrivèrent les Françoys devant la
ville de Fourly, laquelle n'eut semblant de deffence,
mais, a portes ouvertes et manière transquille, receut
rexcercile françoys ^ Apres que chascun fut au cou-
vert, par les capitaines de l'armée et les maistres de
l'artillerie fut le chasteau de toutes pars mis en advys ;
et, après que tout fut en veue, fut trouvé que par le
dehors de la ville seroit le siège plus a main et que,
par la, estoit le chasteau plus foible, Toutesfoys, les
ennuys de la froidure et empeschemens de la pluye,
qui pour l'eure avoient cours, deiïendirent par celuy
costé làdicte place aux Françoys n'assaillir, mais du
lez de la ville, supposé que ce fust le plus fort; car
plus a plaisir se pourroyent faire les tranchées et plus
a seureté conduyre et affuster l'artillerie, et ausi que
les gens d'armes seroyent tousjours a couvert, eulx et
leurs chevaulx, qui en tel affaire est ung avantaige,
lequel se faict moult a louer. Et, tout ce considéré, fut
l'advis mys a effect. Et la nuyt commaincerent pion-
niers a faire fossez et tranchées, cannonnyeres a taul-
dir et charger leurs menues pièces, pour batre les
creneaulx et deffences de la place, afïin que le charroy
1. Les habitants de Forli avaient cherché à se défendre par des
moyens plus détournés. Le 18 novembre, on arrêta à Rome un
certain Thomas de Forli, musicien de la cour pontificale, venu à
Rome, disait-on, avec des lettres cachées dans une canne. Il devait
présenter au pape, comme une supplique des habitants de Forli,
ces lettres qui contenaient un poison subtil et violent. A leur lec-
ture, le pape devait tomber mort. Thomas fut trahi par des confi-
dents. Il avoua son dessein avec courage et déclara qu'il était tout
dévoué à Catherine Sforza qui l'avait élevé (Diarium de Burchard,
t. II, p. 579). Alexandre YI raconte cet attentat dans un bref
adressé à la seigneurie de Florence le 21 novembre 1499 (publié
par M. Thuasno, Ibid.; cf. Alvisi, p. 74).
I 9
130 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Dec. 1499
de la grosse artillerie ne fust par ceulx de dedans
einpesché (car, de l'entrée d'une plaine, qui estoit
entre la ville et le chasteau, lacjuelle avoit de large
plus d'ung gect d'arc, jusque près des fossez de la
place, failloit aller au descouvert), et aussi que les
pyonniers, a l'affaire des tranchées, qui plus de demy
mille avoyent de œuvre, ne fussent destourbez : ainsi
bâtirent creneaulx et deffences, jusques trenchées
fussent faictes et toute l'artillerie mise a point. Tant
de coups venoyent de la place que homme n'osoit
monstrer le doy qui ne fust rancontré, tant que moult
de Françoys y demeurèrent : mais, sitost que les plus
grosses pièces furent assises et chargées, le bruyt
commança, tant impetueulx et espouventable que du
terremote voragineulx les verrières et tuilles des mai-
sons prochaines alloyent a bas ; et avoient les cannon-
niers françoys tant approchée la place que la bouche
de leur artillerie au dedans des fossez plus d'une
brace apparoissoit. Et, voyans ceulx du fort qu'ilz
estoient ainsi malmenez, adroisserent leurs canons
vers l'artillerie, qui du dedans des fossez leur tiroit,
et donnèrent tant près d'icelle que, sur le bort de la
bouche d'une grosse coullevrine, assennerent ung
coup tel que, tout le long du dos de la pièce, fist une
passée suffisante a coucher le bras d'ung homme. Les
aultres pièces, estans au descouvert, se trouvèrent a
telle presse que a leur doz apparoissoit clerement que
a rancontré de coups s'estoyent trouvées ; et ne furent
tant au couvert ceulx qui estoient aux tranchées
enterrez que plusieurs ne fussent, a plus de six piedz
de profond, par les coups de ceulx de la place rain-
contrez et actainctz. Somme, la baterye des deulx
Dec. 1499] DU SIEGE DE FOURLY. 13i
partiz estoit si chaudement menée (lue l'ung coup
n'actendoit l'autre, et est a pencer que, ou tant de
gens avoit, qu'a feste funeralle estoyent plusieurs sou-
vant conviez ^ Que diray je? L'orage turbineux dura
plus de dix huyt heures, que nuyt, que jour ; si que,
par la continuation de la jacture, les murales furent
tant batues que l'assault se povoit donner. Donc chas-
cun se mist a gecter fagotz, tables, portes, charrectes
et autres aydes dedans les fossez, qui estoient plains
d'eau et moult profondz; et ne furent iceulx de beau-
coup près que d'assez comblez et rempliz, que on ne
se mist au travers. Ung j\Iore, serviteur du duc de
Vallentinoys, entra le premier; après, le seigneur
d' Allègre, Louys de Malestroit, ung archer gascon de
ceulx du conte de Ligny, nommé Fortune. A celle
entrée se monstrerent ceulx qui plus avoyent leur
honneur pour recommandé que craincte de leur vie.
Le duc de Vallentinoys^, voyant les capitaines et
hommes plus extimez des premiers a la charge, ne
voulut tant son honneur lesser escarter que a l'aiTaire
ne se preuvast, tant que a la foulle se mist au travers
des fossez. Mais deux pas n'eust cheminé en avant
que en l'eau ne se trouvast jusques au dessus des
genoilz; qui moult le refroidist. Auprès de luy, estoit
ung des gentishommes de la maison du Roy, nommé
Castelferrus, qui a ce besoing luy fut si propice que,
tout le travers de l'eau, a son coul l'en emporta. Ghas-
cun fasoit tel devoir, que nul de reproche de lascheté
povoit estre actainct.
1. Il y eut 400 morts.
^ 2. Selon Burchard (t. II, p. 578), César Borgia, rentré « secrè-
tement » à Rome le 18 novembre, était reparti le 21 pour présider
au siècçe d'Imola.
132 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Déc. 1499
Les cannonnyers de la place, voyans que nécessité
leur apreiîoit a defFendre leurs vies, nulle pièce d'artil-
lerye hcurent en reserve; mais a tel affaire mirent
tout leur povoir en œuvre, tant que, pour la peste de
leurs coups, plus de vingt cinc Françoys furent a
l'entrée ensepvelliz. Ung archier gascon, nommé For-
Lune, qui des premiers s'estoit mys au fossez, au tra-
vers de sa brigandine heut deux coups de hacquebute,
telz que les deux pierres luy demeurèrent dedans le
corps ; lequel , pour l'angoisse des coups mortels,
estant en butte et visée des ennemys, après grande
effusion de sang, se trouva débilité du povoir et offus-
qué de la veue ; et, labourant en ce doulloureux tra-
vail, ainsi que je luy ay ouy dire, se voua a Nostre
Dame de Haulte Paye ' , et tout soubdain reprist
lumière occulaire et force corporelle recouvra , tant
que a la fin de l'assault se trouva, et depuis, sain et
liectyé, fut a son voyage.
Pour rentrer, l'assault fut moult dur et la deffence
vigoureuse; mais tant se monstrerent Françoys gens
de bien a ceste besoigne que, pour les coups d'artil-
lerie du dedans, ne l'empesche des fossez (lesquelz,
nonobstant les planches, failloit a plusieurs, pour
passer, oultrenager), ne toute la deffence des souldartz
du chasteau, ne demeura que a vive force d'assault ne
fust emporté. Je ne veulx au long descripre le mérite
de tous ceulx qui a cest affaire firent chose digne de
loz, car par trop en scroit la marge de mon papier
eslargie; toutesfoys, l'assault l'ut tel que la place, qui
sembloit inexpugnable, fut gaigné en peu de temps.
1. En Périgord.
Dec. 1499] COMMANT DAME KATHERINE SFORCE FUT PRIZE. loo
IV.
COMMAXT DAME KATHERINE SfORCE FUT PRIZE.
Entre les périlleux dangiers de tant durs assaulx,
dame Katherine Sforce, comme une preuse Thamaris',
vigoureusement se maintenoit et, aux plus desvoyez
ennuys de sa perverse fortune, d'une joyeuse chère
couvrant le dueil de son infelicité, donnoit a ses gens
cueur et hardement par audacieux langage. Et, voyant
les Françoys par force gaigner le chastoau, de riens
ne se mist en effroy ; mais, avecques les siens, contre
ses ennemys, jusques a ce que povoir desfaillist a la
volunté, tinst illecques le fort^.
Les cannonniers de France, en tous les lieux ou
gens de deffence povoient adviser, adroissoyent la
leurs coups, sans espargner le repaire ou estoit icelle
dame. Deux ou troys foys, donnèrent encontre d'elle,
au travers des creneaulx; dont la pluspart de ses
i. D'après Hérodote, Gyrus, maître de l'Asie, ayant attaqué les
Massagètes, tomba entre les mains de Thomyris, reine de ce petit
peuple. Thomyris le fit décapiter et plongea sa tête dans un bas-
sin rempli de sang, en disant : « Tiens, monstre, abreuve-toi de
sang, puisque tu l'aimes ! » Cette scène énergique (contredite par
le récit de Xénophon) fut fort admirée au xm^ siècle; Rubens l'a
reproduite dans un tableau célèbre (Musée du Louvre), et les poètes
du temps de J. d'Auton, pour célél)rer la mâle vertu dont les
femmes sont capables, rappelaient volontiers
la bonne dame
De Thanaris, qui fist Cirus occire.
(V. A. de Montaiglon, Recueil d'anciennes poésies françaises, X, 252.)
2. Le fort ou 7'occa était séparé du castello par un nouveau fossé.
l:r, rnR(iMQri:s i»i; i.nns \ii. [Hoc. j 'i'.i',i
;ivcl<"s. comme laselK's et an-ccru/'. lialiandomicrçii!
l('ur> (Icllences: cl elle, soiil)/ corps femiiiiii, monlra
ctieiii^ virille cl vcrtiieulx: car oiicques, pour nul dau-
i;icr. lant luy tust il j^>roche, ne inisl eu arrière la
marche. Mais elle, sov voyant des siens liabbandoiuiée
et assaillye des eiinemys, sans espei'ence de recceuvre.
a\ecc(ues ses plus |)rive/. iiaii;"ua ung reveliu. estant
derrière la citadelle, et la. soy voyant sur le i)ort de
la tosse de son exil et le prochain interit sanglant de
ses souldartz coj;noissant. m(;nsli\anl avoii" moini^s de
l'Ciiret de la perte de son |»ays (jue doulleur de la
mort de ses gens, siu' la muraille se mist toute en
veue, et la vint résumer constance el dire; aux; l-'ran-
covs, en langaige itallyen : « 0 vous, l)cllic(|ueulx
KraïK^ovs, qui, a la secousse de vosti'c diu'c main,
toute la terre des Italles t'aides |)lyer et tramhicr.
puisrjue Fortune incertaine nTa . par vostre povoir,
au joug de captivité submise et domhttje, suttize vous
a tarit, et uc vueillez la pauvre déshéritée el tant
desollee \e\'\c. a mort pei'secul<'r ; car ce scroit onivre
contre la pi'ojirieté recommandée d<' vostre noble
nature: et, si vous avez la gent supperbe de ce pays
maclée, pardonnez aux humbles; et si l'igueur de
guerre vous a|)prend est rc cruclz aux l'cbelles, iuimain
remori vous commande esti'c |)iteux aux vaincus, cai'
tout povoi)' est instabille. (jui est vuyde de clémence!
Ne semmez donc(|ues le sang de cculx dont la mort ne
vous pciilt donner tiltre de louanges ne la Noye em|)es-
chcr Icmosen de voti'c |)roiilil ! « Mainctes aullres
1. .-l/'/vY7'î/\-, (lu mot français rrcni (midu, tiarassé, n'en |inavaiii
plus), roulVirré du prétixe ar, coninif ou Bearu.
Dec. 1499] GOMMANT DA:ME KATHERINE SFORCE FUT PRIZE. 135
doulces parolles heut aux Françoys'. Lesquelz pour
ce ne cessèrent, mais entendoyent a mectre du tout
le chasteau et la cytadelle entre leurs mains et trecter
les soubdartz scelon la costume de prise d'assault.
Ung capitaine de laquays, gascon, nommé Bertrand,
avoit esté des premiers a la prinse du chasteau, et,
voyant que ou fort, ou estoit la contesse Sforce, devoit
avoir quelques gens de bonne prise, avecques doze
laquays - gascons et huit allemans, entra dedans et
prist la foy de la dame. Les Allemans eurent la foy de
ses frères et de Jehan du Cazal, et tuherent doze ou
treze Italliens qui la se trouvèrent. Ce durant, le duc
de Vallentinoys, le seigneur d'Allègre, le seigneur de
Gastelferus et ung nommé le petit Aulbigny entrèrent
dedans le ravelin ou estoit la contesse, et la print le
duc de Vallentinoys.
Le conte de Merse, le conte Alexandre et Jehan du
Cazal ^ furent mys entre les mains du baillif de Disjon,
capitaine de Allemans. Le duc de Vallentinoys en
enmena la contesse Sforce au chasteau, avecques une
sienne dame d'honneur, nommée Argentine, et sept
ou huyt autres damoiselles. Le capitaine Bernard*,
1. Catherine, du haut des remparts, avait déjà conversé avec
César Borgia, qui l'engageait vainement à se rendre.
2. Les laquais, appelés à servir les hommes d'armes, ne se bat-
taient généralement pas ; mais ils intervenaient toujours au moment
des bénéfices ou du pillage.
3. Les Colonna les enlevèrent à leur escorte sur la route de
Rome ; on les retrouve, un peu plus loin, à Novare.
4. D'après les relations vénitiennes (fort suspectes toujours), ce
capitaine était bourguignon et non gascon, comme le dit Jean
d'Auton plus haut, en l'appelant Bertrand. Les Vénitiens pré-
tendent aussi que ce capitaine, mécontent de ce que Valentinois
lui donnait pour la rançon de Catherine, pour laquelle on avait pro-
136 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Dec. 1490
qui la foy de la dame a voit premier heue, fut par le
duc de Valientinoys contenté. Tous les Allemans,
Bourguignons et aultres souldartz de la place furent
au tranchant du glaive habbandonnez, qui tant cruel
leur fut que ung tout seul d'iceulx n'eust respit de
mort, si n'est autant que fuyte de cloz pourpriz devant
leurs ennemys leur en peult donner. Et fut le chap-
pliz^ si sanglant que plus de sept cens hommes furent
illecques mys a l'espée.
Tout ce faict, le duc de Valientinoys, lequel estoit
las, pour se vouloir desarmer et prendre repos,
dedans une chambre haulte se retira. Mais bon besoing
luy fut de tost desloger de ce lieu ; car, au dessoubz
de luy, dedans une salle basse, plaine de pouldre de
canon et d'artillerie, estoient entrez vingt cinc ou trente
Allemans, avecques du feu, pour visiter le logis, et,
ainsi qu'ilz fasoyent leur recherche, trouvèrent du vin,
et la se misrent a dringuer, tant que la doulceur du
brevaige leur fist oublier le danger du feu et de la
pouldre. Ung des gens du duc de Valientinoys, voyant
ce péril eminant, promptement l'en advertist ; lequel
ne séjourna plus a mont , mais tost se retira autre
part loing d'illecques. Bientost après ce qu'il se fut
mis 10,000 ducats, s'emporta, séance tenante, et voulut couper le
cou de la prisonnière. La présence de Catherine donna lieu à de
vifs débats entre César Borgia et Yves d'Alègre, qui regardait
comme déshonorant pour un Français de faire une femme prison-
nière. Catherine fut conduite à Rome, où Yves d'Alègre lui fit
rendre la liberté. Munie même d'une lettre de recommandation
chaleureuse du pape, elle se rendit à Florence, en annonçant qu'elle
allait entrer en religion. Elle ne tarda pas à y déclarer qu'elle avait
épousé Giov. de' Medici (Alvisi, etc.).
1. Chaple, chapleiz, combat à l'épée (vieux mot que Jean d'Au-
ton affectionne).
Dec. 1499] GOMMANT DAME KATHERINE SFORCE FUT PRIZE. 1:57
osté du chemin, les AUemans firent si bon feu que la
pouldre qui dedans la salle estoit fut soubdainement
toute en flamme, et la chambre dont estoit sorty le
duc de Vallentinoys toute abbrazée. Une partye de
ceulx qui les plus près furent de la porte, de feu et
de soulphre les visaiges et les mains tout enfumez,
teinctz et noirciz, se sauvèrent ; les autres furent, sans
secours, estainctz et brûliez.
Celle nuyt, couchèrent les Françoys dedans le
chasteau ; et, le lendemain, a ceulx qui voulurent sortir
fallut faire pons et planches, car tant estoit forte la
place qu'au lieu mesme ou avoit esté donné Fassault,
sembloit la passée tant doubteuse que nul sans ayde
osoit par la repasser. Apres celle deffaicte et prise,
séjourna l'armée dedans Fourly quinze jours ^. Et,
premier que partir, bonne garde fut lessée pour la
seurté de la place ; et puis se mist l'ost au chemin droit
a Pesre, une forte ville sur le chemin de Romme,
laquelle estoit du Papat, a cause d'Ymolle*. Et, lorsque
les gens du pays seurent la venue des Françoys, par
une nuyt, tous les blez des environs, vins, fains, boys,
maisons, loges et toutes autres choses nécessaires
pour soustenir ost, par les montaignes et autres lieux
prochains de la ville, misrent au dangier du feu, qui
tellement sur ce mist son povoir en œuvre que, depuis
le temps que, scelon les poètes, Pheton versa le currc
1. Un des premiers actes de César Borgia fut d'exempter de
toute charge civique l'historien A. Bernardi de Forli, pour qu'il
pût vaquer entièrement aux études historiques (ms. itai. 250,
fol. IV v»).
2. En fait, Pesaro appartenait à Giov. Sforza, seigneur de Pesaro.
gendre d'Alexandre VI.
138 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Dec. 1499
de Phebus sur la terre, n'apparut si grande flamme ;
et, de vray, si nul de ceulx qui veyoit le spectacle au
mont Etlina avoit esté a l'eure, luy en povoit souvenir,
car, a val, a mont et sur la cruppe des montaignes,
plus de quatre mille de pays autour de Pesre, n'appa-
roissoit que feu et fumée. Et tout ce avoyent faict les
paysans pour mectre l'ost en disecte de vivres et des-
cœuvre de logis.
Ainsi que l'armée marchoit pour aller assiéger
Pesre, au seigneur d'Allègre vindrent lectres du Roy\
par lesquelles luy estoit mandé a toute diligence vers
la duché de Millau faire retourner les gens d'armes,
et que besoing en estoit tel que, sans brief secours,
estoit icelle duché par le seigneur Ludovic en voye
d'estre reconquestée. Et, a ce mandement, sans mar-
cher oultre, se misrent Francoys au retour. Le duc de
Vallenlinoys, avecques les troys gentishommes pen-
cionnaires dessus dis ~, prinst le chemin de Romme
et, avecques luy, en enmena prisonnière dame Kathe-
rine Sforce.
V.
Du COMMANCEMENT DE LA REBELLION DE MiLLAN.
Icy est a dire que le Roy estoit ja de retour en
France, lequel n'eust sitost la duché de Millau desem-
paré que segrete mutinerie et rébellion cellée, de jour
1. Le 26 décembre, à Montefiore.
2. Adrien de Brimeu, Antoine de Castelfcrrus et Louis de Males-
troit qui se rendaient à Rome au jubilé, par suite d'un vœu, et
qui avaient seulement fait une pointe, en passant, pour prendre
part au siège d'imola.
Dec. 1499] DE LA REBELLI(3N DE MILLAN. 189
en autre, en Lombardye ne se forgeast. Et, comme
chose difficille est entre les humains povoir assouvir
commun appétit, tant n'avoit sceu le Roy adhérer au
vouloir de tous que plusieurs ne se cuydassent mal
partis; et, entre autres, ung nommé messire Jacome
Andrée, varlet de chambre du seigneur Ludovic
(duquel avoit donné le Roy la confiscation a maislre
Théodore, son médecin), et ung autre, nommé Nicho-
las, barbier et cirurgien de la ville de Millau^. Lesquelz
s'en allèrent en Allemaigne, devers le seigneur Ludo-
vic, auquel dirent et promirent maintes belles choses :
et luy promist, celuy Jacome Andrée, que quinze jours
ne seroyent révolus que sa main n'eust premier
baignée ou sang du seigneur Jehan Jacques et que
mort ne l'eust rendu ; Nycholas le cirurgien se fist fort,
envers le seigneur Ludovic, de faire insulter la com-
mune de Millau contre les Françoys qui dedans estoyent
logez, et de aller de maison en maison suader et
induyre chascun Millannoys de tuher son oste et de
occire tous ceulx qui au despourveu se pourroient
trouver, sans en prendre ung tout seul a mercy. Le
seigneur Ludovic de ce remercya très amplement iceulx
transfuges, et plus affectueusement leur recomanda le
prodicieux affaire ; ausquelz dist que hardyment missent
la main a ceste besoigne et que, pour les secourir,
tost, avecques grosse armée, se mectroit sus et que,
1. Jacobo Andréa da Ferrara, Nicolo délia Bussola. D'après
Prato, ils cherchèrent à corrompre la garnison française du châ-
teau, avec laquelle ils étaient en rapports fréquents. Maître Théo-
dore, Théodore Gaynier, Teodoro da Pavia, était un médecin de
Pavie, engagé jadis au service de Charles YIII (Godefroy). Il
accompagna Louis XII à Milan et y fit partie de son conseil
(Gozzadini, Memorie di Bentivoglio, p. lxxi).
1-iO CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Dec. I'i90
pour ce faire, avoit ja toute Lombardie et la pluspart
des Italles a poste. Et, tout ce faict et dit, droict a
Millan s'en retournèrent les compaignons. Sur le cueur,
tristes et pensiz, gardoyent ceste crimineuse entre-
prise, en actendant l'eure opportune pour icelle exé-
cuter. Mais Celuy qui des choses mal proposées deue-
inent dispose autrement en ordonna ; car ceulx qui la
machinée promesse devoyent pour leur proffict mectre
soubz la clef a leur damps, le vingt deusiesme jour de
décembre, dedans Teglize des Gordelliers de Millan, a
ung nommé Anthoine de Visconte^ compère dudit
Jacome Andrée, leur affaire communicquerent, pencent
qu'il fust des malcontans et que des conjurez de la
rebelle insurrection vousist estre. Toutesfoys, comme
celuy qui de tache de traison ne vouloit sa ronommée
noircir, le fist autrement ; car, après que les ungs des
autres furent séparez, au chasteau de Millan segrete-
ment s'en alla et de la machinacion susdicte les cappi-
taines de la place deuement en advertit. Et tout en
l'eure furent iceulx traistres envoyez prendre ; lesquelz
furent mys dedans la Roquete et bien gardez, jusquez
a temps que telle pugnicion d'eulx seroit faicte que
leur desmerite requeroit-.
\. Anl° Vesconte appartenait, en effet, à une famille toute
dévouée à Ludovic, mais on le savait enclin au parti français ; il
ne rjuitta pas ISIilan, malgré l'arrivée de Ludovic, et il fut ensuite,
avec Giberto Borromeo, le chef du parti français, un des plénipo-
tentiaires délégués au camp français par la ville pour traiter de sa
reddition.
2. Il se produisit à Milan des événements dont on trouve le
récit détaillé dans Prato et Da PauUo (cf. Yerri, Ripamonti, etc.i.
Janv. 15001 COMMENT LUDOVIC SE MIST AU CHAMPS. 1 il
VI.
Comment le seigneur Ludovic se mist au champs.
Par messaigiers segretz et lectres closes avoit le
seigneur Ludovic, envers le peuple de Lombardie el
aucunes villes des Italles, si bien ouvré que de la
faveur et ayde d'iceulx se tenoit pour asseuré ; dont
avoit, faict tel amas de soubdartz que assez fort se cuy-
doit pour la duché de Millan rcconquester. Et, vou-
lant mectre en lumière son propos et exécuter son
vouloir, sur la fin du moys de janvier, avecques son
ost prist les champs et commança bien a point a mectre
main a l'œuvre et assiéger aucunes villes et places
limitrophes et confines des AUemaignes; et, voyant,
les garnisons qui dedans estoient pour le Roy, que
longuement ne pourroyent tenir et secours leur estre
en arrière main, par composicion se rendirent et, leurs
bagues sauves, vuyderent les places. Ainsi comaiçoit
bel et bien le seigneur Ludovic de recouvrer pays et
bien cuydoit, premier que finy fust l'yver, avoir toute
Lombardye et les pays des environs reconquestez et a
son obbeissance reduytz; et, pencent du tout la chose
au vray future a son advantage, de nouvelle divise
voulut user, et, l'eau et le feu de sa première divise
veoyant asséchez et estainctz, prist ung tabourin,
disant : « Je sonneraij Vijver pour danser Veste. »
Mais par Celuy qui victoires et triuraphes donne a qui
luy plest autrement en fut disposé, et de plus de moy-
tyé a chief de l'emprise fut celuy Ludovic deceu de
son propos, comme cy dessoubz apperra par escript.
142 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Janv.-févr. 1500
Le Roy, estant lors a Loches, en l'entrant du moys
de feuvrier^ sceut au vray que le seigneur Ludovic,
avecques grosse gensdarmée, s'estoit mys au champs,
plain de délibéré vouloir de par force reconquester la
duché de Millan ou a la poursuyte demeurer, et, pour
son emprise perfinir, la vye de mainctz souldartz aux
perilz de la guerre du tout habbandonner; et que,
pour ce deduyre, comme a l'estremme besoing et
derreniere nécessité de son plus urgent affaire, le priz
des trésors, le secours des amys, le povoir de la force,
le savoir des espriz et tous les moyens de remède,
dont ayder se povoit, avoit mis en avant, et faict tel
proclias de gens d'armes que de plus de vingt mille
souldartz Allemans, Bourguignons, Suyces, Albanoys,
Lombars et Romains-, prestz d'exposer leurs corps a
effusion de sang pour son vouloir exécuter, se trou-
voit acompaigné, avecques le secours des nobles et la
faveur populaire de toute Lombardye^, et l'appuy des
principales villes des Italles, ausquelles avoit, par soub-
tilz moyens, sur ce intelligence fermée et confédérée
alyence : ce qui, au champs et a la maison, au pencer
du Roy fist continuellement subcieuse compaignye,
jusques si deuement y heust proveu que, par la force
1. Il y avait passé le mois de janvier. ..•,•.
2. D'après Saiiit-Gelais, Ludovic avait emporté force ducats.
Son armée, d'après lui, était de 7 ou 8,000 lansquenets, autant de
Suisses, 4 ou 500 hommes d'armes bourguignons, autant d'Ita-
liens, ce qui revient à peu près au chiffre donné par Jean d'Au-
ton. Ludovic comptait beaucoup sur l'appui de Bajazet et du roi
de Naples, auxquels il avait envoyé d'Allemagne deux émissaires.
Corio reproduit ses instructions à ses émissaires.
3. J, d'Auton exagère. Plaisance, Novare, Lodi, notamment, se
déclarèrent pour les Français.
Janv. 1500] COMMENT LE ROY TMNSMIST, ETC. 143
des siens, luy semblast le povoir de ses ennemys savoir
domter ; ce qu'il tist, ainsi que par après en escript
sera rédigé.
VII.
Gomment le Roy transmist de la les mons le
SEIGNEUR DE LA TrLMOILLE, AVECQUES CINQ CENS
HOMMES d'armes.
A l'affaire de Millan me fault revenir et a l'armée de
France, qui dedans estoit, mais tant affoiblie, pour la
separacion susdicte, que bon mestier avoit de rain-
fort ; et pencoit bien le seigneur Ludovic en briefz
jours venir a chef de son emprise ; et est a croire que
ainsi fust il si le Roy, par secours dilligent, n'y heusl
proveu, ainsi qu'il fîst. Car, sachant le besoing
extresme des siens, voulant mectre barre de seurté
entre le povoir de son excercite ultrammontain et les
assaulx de ses ennemys, hastivement transmit oultre
les mons le sire de la Trimoille , avecques cinc cens
homes d'armes', et furent soubz sa charge les capi-
taines qui s'ensuyvent, avecques leurs compaignies :
Le seigneur de Mauleon -, le seigneur de Beau-
1. 600 ou 700, d'après Saint-Gelais. Ea même temps, le roi
expédiait en toute hâte Antoine de Bessey en Suisse, où il leva
•10,000 hommes, avant même que L. de la Trémoille eût rcnini
ses gens d'armes d'ordonnance (Saint-Gelais).
2. Jacques de la Trémoille, seigneur de Mauléon et de Bom-
miers, frère de Louis II de la Trémoille. Il épousa Avoye de Cha-
bannes. En 1498, il était capitaine de 40 lances (ms. fr. 26106,
n» 56), et recevait en 1499 une pension de 2,000 livres (Compte
de 1499, Portefeuilles Fontanieu). Sa compagnie était encore à
l'ii rnuoMQUES de louis xn. [Janv. 1500
mont\ le seigneur de Xandricourt-, le seigneur de
Lyon le 19 février 1500; elle resta en Italie jusqu'en 1501, revint
se reformer à La Charité et fit ensuite la campagne de Naples
uns. Clair. 240, fol. 525, 535, 547, 551).
1. Jean de Polignac, seigneur de Beaumont en Auvergne et de
Handan, qui va jouer un rôle important, était un capitaine vieilli
sous le barnois, mais plus brave soldat que bon capitaine. Com-
mandant de 25 lances en 1489, il se distingua par sa bravoure
dans les campagnes de Picardie; en 1490, chambellan, il est com-
mis, avec deux autres chambellans, à passer la revue des Suisses.
Dans sa propre compagnie, passée en revue par Pierre du Puy du
Fou, seigneur de Bourneau, chambellan, on trouvait des hommes
d'armes de choix : le bâtard de Tournon, le bâtard de Genoilhac,
Antoine de Ravel, Jean de Genoilhac. Il prit une part fort active
à l'expédition d'Italie. Gouverneur de Livourne et de Pietra-Santa,
il y laissa de bons souvenirs et seconda efficacement la politique
des Florentins. Charles YIII l'envoya à Gênes pour faire pronon-
cer cette ville en faveur des Français. Depuis 1495, Jean de Poli-
gnac commandait une compagnie de 40 lances. Il avait épousé, en
1493, Jeanne de Jambes, dame d'honneur d'Anne de Bretagne,
fille de Jean de Montsoreau et de la dame de Montsoreau, Jeanne
Chabot. Il fut un des témoins du mariage de Louis XII, à Nantes.
Il était en procès avec le sire de Chaumont, à propos d'une
rente assise à Chaumont; sa veuve perdit ce procès en 1503.
Polignac mourut l'année même de la campagne de Pise, qui
avait un peu terni sa réputation (Tit. orig., Polignac, n»** 28-35,
37, 38 ; ms. fr. 26106, n^^ 90, 172; ms. de Dom Morice, n^ 1809 à
la bibliothèque de Nantes, p. 132; Commines, Dom Morice, Jali-
gny, etc.).
La moitié de sa compagnie passa à Antoine de Bessey (ms.
fr. 2960, compte de 1501, fol. 14-25).
Par sa femme, Jean de Polignac était beau-frère de Philippe de
Commines.
2. Louis de Hédouville, seigneur de Sandricourt, dont J. d'Au-
ton parlera souvent, appartenait à l'ancienne intimité du roi.
Philippe de Hédouville, son père, mari de Hugueie de Brilhac,
dame d'honneur de Marie de Clèves, fut successivement écuyer
tranchant et premier maître d'hôtel de Charles d'Orléans; à la
mort de Charles, il cessa son service, comme beaucoup d'autres
officiers attachés à la maison d'Orléans ; mais, aussitôt après la
Janv. 1500J CO.MMtNT I.K IIUV TIUNSMIST, ETC. 145
mort de Louis XI, il redevint chambellan de Louis d'Orléans et
son actif auxiliaire dans les événements de 148i. Depuis 1451, il
était maître des eaux et forêts du duché de Valois (Tit. orig.,
Hédouville, n°^ 4-39, 43). Il parait être mort en 1486.
Louis de Hédouville, dès 1484 et 1485, est employé par le duc
aux missions de confiance de sa maison ; le duc l'envoie au roi, à
M™« de Beaujeu ; il l'envoie aussi chercher ses oiseaux de chasse,
laissés à Paris en 1485. Écuyer d'écurie en 1492, il reçoit du duc
10 écus d'or pour acheter une mule, dont le prince le charge de
faire don à saint François de Paule. En 1493, il s'illustre par le
tournoi qu'il donne, tournoi connu dans l'histoire sous le nom de
Pas de Sandricourl, et qui le ruine. Le duc d'Orléans fit faire à
cette occasion trois grandes cornettes de soie de diverses couleurs,
mi-parties soie et or, ornées de deux grandes houppes avec deux
gros boutons, comme objets de prix à distribuer. Le duc expédie
alors Sandricourt à Asti, refuge ordinaire de tous les serviteurs
de la maison d'Orléans à qui le séjour en France était devenu
difficile ou impossible. Là, un incident grave se produisit; San-
dricourt commit un faux, pour la punition duquel la justice d'Asti
consentit à transiger moyennant une amende de 100 écus d'or. Le
duc remboursa de ses deniers cette amende à Sandricourt, le fit
revenir près de lui, et, le 29 avril 1495, le nomma bailli et capi-
taine de Blois, en remplacement de Guyot Pot qui venait de mou-
rir; de plus, il augmenta d'une crue de 200 livres les gages habi-
tuels (160 livres) de la capitainerie de Blois, malgré la résistance
de la Chambre des comptes. Entre temps, Sandricourt était devenu
écuyer d'écurie et maître d'hôtel de Charles VIII, qui, comme
Louis d'Orléans, aimait ces tempéraments aventureux.
Dès l'avènement de Louis XII, Sandricourt est bailli du pays
de Caux, capitaine d'Arqués et à la tête d'une compagnie de
40 lances. Il reçoit une pension de 1 ,500 livres. Sa compagnie
tenait toujours garnison à Asti (ms. Clair. 239, p. 475).
Sandricourt était brave, fastueux et élégant. Eu retournant à
Asti en 1496, il y emmena deux coursiers si beaux que le duc
d'Orléans voulut se les faire amener, pour les voir avant qu'ils ne
passassent les monts (Tit. orig., Guibé, n° 5; Sandricourt, 40-42,
41-58 ; compte de 1503, ms. fr. 2927; compte de 1499, Portefeuilles
Fontanieu; compte de 1501, ms. fr. 2960, fol. 14: ms. fr. 20106,
no 16).
Après la guerre, sa compagnie conserva sa garnison en Italie;
le 27 mai 1501, elle se trouvait incomplète à Robbio, près de Mor-
tara; elle revint en 1502 se compléter à Asti, oii Jean-Jacques
I 10
146 CHUONIQUES DE LOUIS XII. [,lanv. 1500
Lanque\ le bailli de la Montigne^ le seigneur de la
Fayetc^, lieutenant de la compaignie de l'admirai de
Trivulce la passa en revue le 27 février (ms. fr. 25783, n^^ 29 et
40). Eu 1503, elle se grossit de 10 lances de la compagnie du sire
de Miolans (ms. Clair. 240, fol. 579).
1. Philibert de Choiseul, seigneur de Langues, deuxième fils de
Guillaume de Choiseul, baron de Clémont, et de Jeanne du Chàtelet ;
chambellan de Charles VIII et de Louis XII, capitaine de Noyers
en 1486, gouverneur d'Arras, lieutenant général de Bourgogne en
1493, gouverneur de Langres, capitaine de 40 lances en 1499, de
100 lances depuis 1501, il mourut le 4 août 1504 et fut enterré à
Lanques.
11 avait épousé Louise de Seuly, dont il laissa dix enfants (Tit.
orig., Choiseul, n"^ 12, 343, 347; ms. fr. 29G0, fol. 14; compte de
1500).
2. Josselin du Bois, bailli des Montagnes d'Auvergne, confirmé
dans ses fonctions le 27 juin 1498, fut remplacé le 12 janvier sui-
vant par Poncet de Lespinasse, serviteur personnel du maréchal
de Gié. Il avait pour lieutenant Pierre Gouffier, qui devint con-
seiller au grand conseil le 28 décembre 1501 (ms. fr. 21104). Les-
pinasse fut destitué le 2 septembre 1503 et remplacé par Jean de
Brilhac (ms. Clair. 782; Proccd. polit, du règne de Louis XII).
3. Le célèbre Gilbert de la Fayette avait eu plusieurs enfants,
notamment Charles de la Fayette, gouverneur de Boulogne, l'aîné
des fils, et Gilbert, le troisième, dont il est question ici. Gilbert
de la Fayette, lieutenant de la compagnie de l'amiral de Graville,
était un cadet, d'une ambition effrénée et peu délicat sur le choix
des moyens. Nous avons raconté, dans notre livre Jeanne de
France, duchesse d'Orléans et de Bcrry, son étrange mariage ; il se
présenta, à la tête d'une troupe d'archers, un beau soir, au châ-
teau de Polignac en Auvergne, se fit ouvrir au nom du roi
(Louis XI), maltraita M"'" de Polignac au point qu'elle accoucha
dans la nuit, arrêta le sire de Polignac, et enleva leur fille
Isabeau; le lendemain seulement, fit bénir son union par un
prêtre de passage. Puis il emmena à Clermont son beau-père,
avec une escorte d'archers, comme un malfaiteur. M'"*' de Poli-
gnac était née Amédée de Saluées ; elle eut beau envoyer sa fille
au pays de Saluées et réclamer près du roi, Louis XI refusa toute
justice et tit revenir Isabeau en France; le sire de Polignac en
mourut de chagrin. Gilbert de la Fayette eut, du reste, seize
Jauv. 1500] COMMENT LE KO Y TRANSMIST, ETC. I 'i7
France*, le seigneur de Mauvoisin^ lieutenant des gens
enfants, parmi lesquels Antoine, gouverneur de Boulogne en
1515, chambellan et lieutenant du roi en Provence en 1529, qui
épousa Marguerite de Rouville, fille de Guillaume de Rouville et
de Louise Malet de Graville.
1. Louis Malet de Graville, amiral de France, chambellan, capi-
taine de 60 lances, seigneur de Marcoussis, Milly, Séez, Bernay,
etc., ne prit pas part personnellement à la campagne, non plus
qu'à aucun événement saillant du règne de Louis XIL Fils de
Marie de Montauban, petit-fils de Bonne Visconti, il était, par là,
cousin du roi et l'un des représentants des droits de l'ancienne
famille de Milan. Élève de l'amiral de Montauban, son oncle, et
de Louis XI, l'amiral joua de très bonne heure un rôle considé-
rable. D'un caractère noble, droit, énergique, ferme, il incarnait
la politique et les allures d'Anne de Beaujeu ; prépondérante sous le
gouvernement d'Anne, son influence s'éclipsa à la fin de la régence.
Il déconseilla énergiquement l'expédition de 1494, ce qui donna le
dernier coup à sa faveur; pendant l'expédition, Pierre et Anne
de Bourbon l'appelèrent néanmoins à Moulins pour collaborer à la
direction des affaires. Une de ses filles avait épousé Charles d'Am-
boise, sire de Chaumont. Sous Louis XII, il conserva ses charges
et la capitainerie d'un certain nombre de places, Dieppe, Hon-
fleur, Pont-de-l' Arche...; il recevait 10,000 livres de pension, y
compris sa charge d'amiral (Compte de 1499, Portefeuilles Fonta-
nieu) ; mais il ne retrouva quelque faveur qu'après la disgrâce du
maréchal de Gié, son cousin germain, qu'il contribua à faire tom-
ber du pouvoir et dont il fut néanmoins l'un des deux exécuteurs
testamentaires peu de temps après. En 1508, il se défit de sa charge
d'amiral en faveur du sire de Chaumont, et, après la mort de
celui-ci, il la reprit, en 1511. Le 17 mai 1513, sur l'engagement de
Melun, Gorbeil et Dourdan, il prêta au roi 90,000 livres. Le 22 du
même mois, il fit son testament et légua purement et simplement
au roi cette somme, en le priant de décharger d'autant les bail-
liages les plus pauvres. Il avait déjà possédé autrefois Dourdan
(Compte de 1503, ms. fr. 2927). Il mourut à Marcoussis, le 30 oc-
tobre 1516, à l'âge de soixante-dix-huit ans. Nous avons encore
un reçu du 26 août 1516 signé de sa main (Tit. orig., Graville;
Procéd. polit, du règne de Louis XII ; ms. fr. 25783, nos 5^ g^ 92;
Jaligny, etc., etc.). Sa compagnie resta, après la guerre, dans le
comté d'Asti (ms. Clair. 240, fol. 531).
2. Peut-être Jacques de Mauvoisin, page de Louis XII en cette
148 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Janv. i'M
d'armes du bastard Mathieu de Bourbon , Olivier de
Plouet ^ lieutenanl de ceulx du mareschal de Gyé, el
jilusieurs autres bons conducteurs et chiefz de guerre;
lesquelz tirèrent vers Lyon sur le Rosne et la furent
(juelque peu de temps a séjour, en actendant tout le
nombre de leurs gens a venir.
Au sire de la Trimoille tardoit^ ja qu'il n'estoit en
Lombardye, pour escliauffer la guerre contre les Lom-
bars et lancequenestz, et bonne envie [avoit] de les
année (ms. fr. 26107, fol. 329; fr. 2927, fol. 65). D'autre part, Jean
Mauvoisin, chevalier de l'ordre, fils de Léonard Mauvoisin, sei-
gneur de la Forest-Mauvoisin, maître d'hôtel du duc de Bourbon,
frère de Charles Mauvoisin, écuyer du connétable de Bourbon,
époux de Jeanne de Malleret, père de François Mauvoisin, qui
épousa en 1510 Jaquette de Brisay, pourrait être celui que désigne
J. d'Auton. Le nom de Mauvoisin était, du reste, assez répandu;
il était porté encore par Jean de Gastillon, écuyer, seigneur de
Mauvesin, capitaine de Bazas, et par la famille des marquis Mal-
vicino, de Plaisance, nommés eu France (où ils servirent plus
tard), Malvaisin, Mauvesin... (Tit. orig., Lupé, Mauvoisin-Malvi-
cino, de Mauvoisin ; La Thaumassière, Histoire du Berry, p. 933.)
1. Erreur. Olivier de Plouer, ou Plouet, était un breton, servi-
teur du maréchal de Gié, qui l'emploie souvent; le 15 juin 1494,
le maréchal le délègue pour passer des revues. Son nom se
prononçait Ploé (Tit. orig., Plouer, u» 2; Procéd. polit, du règne
de Louis Xfl , p. 8, 750; M. de la Borderie, Complot breton de
M CCCC XCll, p. 6, n. 2).
Le lieutenant de la compagnie du maréchal de Gié était Roland
de I^loret, autre breton, qui n'avait rien de commun avec son quasi-
homonyme. Roland de Ploret, écuyer, seigneur de Ploret, au diocèse
de Saint-Malo, était non seulement le lieutenant, mais l'homme de
confiance du maréchal. Le 10 janvier 1499, le maréchal le délégua
précisément pour passer des revues de troupes. En 1503, Ploret
fut impliqué dans le procès criminel du maréchal de Gié et l'objet
d'une instruction séparée [Procéd. polit, du règne de Louis XII, pas-
sim; Tit. orig., Ploret, n" 2).
2. La Trémoïlle, au contraire, s'elTrayait de cette expédition ol
ne l'entreprit que sur les instances du roi (V. notre livre la Veille
de la Bé forme).
Janv. I500J rOMMENT LK r'« DE I.KINY FUT A COMME. 149
assembler aux plains, et de faire au Roy, a ce besoing,
(juelque bon service. Le seigneur de Xandricourt, qui
avecques le sire de la Trimoille n'estoit party, après
avoir disposé de son affaire, sachant que l'armée s'as-
sembloit a Lyon, pour non estre des derreniers, de
son hostel jusques la courut la poste, de l'ung a l'autre
distant de plus de cent lieues, et la arriva a heure
deue. Sitost que tout fust assemblé et que heure de
partir sembla au sire de la Trimolle, avecques son
armée se mist aux champs, pour accomplir son voyage ;
et, a veoir la manière, l'ordre et l'arroy de ses gens,
bien sembloit excercite conduytsoubz main impérieuse,
car tout alioit de poix par compas et de mesure, et
soubz le chasty de discipline de chevalerye^.
VIIL
Gomment le conte de Ligny fut a Comme au devant
DE l'armée du seigneur Ludovic.
Gy sont a commémorer les faictz ja commaincez par
le seigneur Ludovic, sur la reprise de Millan, et suyvre
le moyen pour tirer a la fin, qui fut telle que, après
que ledit seigneur Ludovic heut priz le vent et abbordé
la Lombardye, le conte de Ligny, lieutenant du Roy
delà les mons, ayant le maninient de la chose milli-
taire, sachant l'armée dudit Ludovic avecques luy
marcher en avant, sans avoir, de sa part, esgart au
peu de nombre de gens qu'il avoit ne doubte de la
1. « C'estoit belle chose à voir, » ditSaint-Gelais. La belle tenue
de ces troupes n'empêcha malheureusement pas des scènes de
désordre, comme on le verra plus loin.
150 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Janv. 1500
force de se[s] ennemys, avecques deux cens hommes
d'armes saillit de Millan et se mist en voye vers Gomme,
pour aller secourir la garnison qui dedans estoit et pour
les ennemys rebouter, et ausi pour garder le passaige,
qui estoit la principale entrée de la duché devers les
Allemaignes.
Tantost après qu'il fut en la ville de Comme, nou-
velles furent que Bellinsonne s'estoit rebellée, qui est
une ville moult forte entre les montaignes d'AUe-
maigne, en laquelle avoit garnison de Françoys. Et,
pour icelle rainforcer, transmist le conte de Ligny ung
gentilhomme de Savoye, avecques cincquante chevaulx
et cent piétons. Mais les gens de la ville, sachans la
venue du seigneur Ludovic et son armée prochaine,
fermèrent les portes aux Françoys et commancerent a
tirer grans coups de trect et d'artillerie contre eulx.
Et, sachant le conte de Ligny la diversité des querelles,
de rechief^ la transmist Louys d'Ars, son lieutenant,
avecques quarante hommes d'armes et cent archiers,
lesquelz se mirent a passer le travers des montaignes,
oun'avoit chemins accessibles, fors petiz santiers pour
la passée d'ung homme seul a la foys ; et, au bas de
la montaigne, estoit une rivière courant, nommée la
Treze-, royde, tant impétueuse et bruyant qu'il n'y
avoit cueur tant asseuré qui la n'eust assez occassion
de frayeur; toutesfoys, pour ce, ne retarda la passée,
1 . Il semble résulter do là que le gentilhomme de Savoie était
rovenu près du comte de Ligny sans coup férir. Quel était ce gen-
tilhomme? Ce ne pouvait être que le sire de Coursingc.
2. Jean d'Auton commet ici, sans doute, une confusion. 11 veut
parler de l'Adda, qui passe sous le château de Trezzo, dans la
montagne, et dont les rives, en cet endroit, sont effectivement
très escarpées et des plus rudes.
Janv. 1500] COMMENT LE CM DE MGNV KLT A COMME. 151
mais tant errèrent Françoys, par ses voyes scabreuses,
que tost approchèrent Benlinsonne. Dedans la ville
estoit demeuré ung «gouverneur pour le Roy, lequel
a ung sien frère avoit baillé en garde ung des chas-
teaux de la ville, avecques bonne garnison de Fran-
çoys et autres deffences, pour servir a l'affaire de la
place. Or avisèrent les Lombars qu'il prendroyent
celuy gouverneur et que tellement le trecteroyenL
que, si sondit frère, capitaine du chasteau, n'amoit
mieulx le veoir cruellement mourir que rendre la
place, bientost l'auroyent entre mains; et ainsi le
firent, car le gouverneur, qui, pour quelques affaires,
estoit allé, troys ou quatre jours devant, a Millau, fut,
a sa venue, par ceulx de la ville priz et arresté ; auquel,
sans autre propos luy tenir, dirent que, s'il ne fasoit
a son frère, qui le chasteau avoit en garde, que tost
en l'heure entre leurs mains ne fust mys, que, pre-
mier que jour couchast, au povoir de la corde habban-
donneroyent sa vye; et, afïin qu'il ne mist la chose
en double, en la place de la ville, aux emseignes des
justices plantées, luy monstrerent le mortel apprest
de son interit prochain. Voyant celuy gouverneur le
tumulte civille , la rébellion du peuple et la menace
des grans contre luy préparer telz efïors, ne sceut
contre ce danger a quel appuy se tenir, sy n'est a une
pencée d'espoir, qui a mémoire luy ramenoit que,
pour le rachapt de sa vie, son frère randroit icelle
place; auquel manda son extrême neccessité, luy
priant que, pour le retïuz de la place, ne voulust sa
mort consentir; lequel, pour ce, ne voulust vuider
ne rendre le fort, jusques, par les patibulaires dressez,
heust clere cognoissance de la mort jugée de son
152 CHRONIQUES DE LOUIS XIT. [Janv. 1500
frère; qui tant liiy ainollist la durté du cueur que fra-
ternelle pitié luy tîst tourner le doz a tous droitz de
sévérité. Les soubdartz de la garnison, sachans la
chose, voulurent aller recourir celuy gouverneur et
flonner sur les villains; mais le cappitaine, doubtant
qu'ilz ne faillissent a leur emprise et que son frère ne
fust secouru, ne voulust nul pai'mectre aller en avant,
mais rendit la place et retira sondit frère d'entre les
griffes des Lombars.
Dedans la ville avoit encores ung fort, quetenoyent
des laquays gascons, desquelz estoit le cappitaine ung
nommé le bastard de Moncassin', et contre toute la
commune de la ville gardoyent iceulx laquays une gal-
lerye assez forte, et la deffendoyent si a point queLom-
bart n'en approchoit qui a coups de trect ne fust ren-
voyé.
Le cappitaine Louys d'Ars fut, a sa venue, adverty
comment la place estoit rendue aux Lombars et de la
rébellion du peuple ; et, sans deslay, se mist a regar-
der tout autour de la ville, pour veoir si par quelque
lieu on la pourroit assaillir. Mais ceulx du dedans sans
cesser liroyent trect et artillerie, en sorte que nul osoit
approcher : ainsi se retira avecques ses geiîs dedans
la place que tenoyent les laquays et, le lendemain, se
mist aux champs vers le pays de Suyce, et trouva que
ranfort pour le seigneur Ludovic venoit de tous cos-
tez ; et avecques ceulx fallut avoir meslée, qui fut tell(î
que, deux ou troys jours suyvans, ne furent que escar-
mouches, car les gens du pays a cheval et a pié
1. La seigneurie de Moncassin appartenait à la famille gasconne
de Lupiac.
Févr. 1500] DE LA REBELLYON DE MILLAN. ]r)3
avecques Allemans et Suyces estoient a toute heure en
armes sur les chemins et passages. Mais par le secours
de ceulx ne fut l'ost du seigneur Ludovic de plus ran-
forcé ; car les ungs furent pris, les autres tuhez et les
autres tant escartez qu'oncques puys tous ne se ras-
semblèrent.
IX.
De la REBELLYON DE MlLLAN.
J'ay dit que, sur la fin du moys de janvier, le sei-
gneur Ludovic, avecques main armée, tenoit les
champs ; reste , de la rébellion de Millan , qui en ce
temps fut descouverte, faire en abrégé quelque récit
et dire que, lors, dedans la ville de Comme estoit le
conte de Ligny, avecques soixante hommes d'armes
des siens et la compaignie des Escossoys, que ung
nommé Robbert Stuart, lieutenant du seigneur d'Au-
zon, conduysoit. Et la furent nouvelles que l'armée du
seigneur Ludovic aprochoit, et de tant que, a dix mille
près de la ville, estoit sur le lac embarchée. Et, voyant
le conte de Ligny la ville mal garnye de Françoys,
manda venir Louys d'Ars, avecques ses gens, et que
le plus tost qu'il pourroit se retirast dedans Goni ' pour
le rainfort d'icelle, car besoing estoit de ce, et que
d'heure pensast du retour; qui en brief luy fut chose
nécessaire, car toute la duché de Millan estoit couver-
tement contre les Françoys conjurée et les Lombars,
emtlez de poison comme vipères, pour plus caultement
1. Como. V. p. 81.
Ini CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Févr. lôOO
vomir le venin de leur mortelle traison, aucuns des
poteslatz et seigneurs de la ville de Millau, avecques
le frère du trésorier du seigneur Ludovic' lequel,
durant la première conqueste de Millau, avoit aux
prochaz des empruntz par ceulx de la ville esté tulié,
faignant iceulx Lombars ne vouloir obbeyr au seigneur
Jehan Jacques, comme non suffisant au gouvernement
pollitique, brigues hyneuses et vulgaires murmures
contre luy insultèrent et, soubz le tappiz de celle divi-
sion, peu a peu toutes leurs maisons cellement gar-
nirent de gens armez. Et tant couvertement firent leur
menée que au savoir des Françoys fut la chose incog-
nue; mais tant alla le fait en avant que, le jour de la
Conversion saint Pol, au seigneur Jehan Jacques,
estant en la Maison de la ville, près le Domme, don-
nèrent ung allarme tumultueux ; et cuydoient les Fran-
çoys que le débat survint a cause de division civille,
mais bien autrement alloit de la chose : caries traistres
avoient segrete intelligence et promesse jurée au sei-
gneur Ludovic de mectre, le jour de la Purification
Nostre Dame, tous les Françoys, qui en Lombardie
estoient, a sacquement^; et, voyans les conjurez le
1. Girolamo Landriano, général des Humiliés, que nous avons
vu précédemment assister à l'entrée de Louis XII. Les auteurs du
soulèvement du 27 janvier étaient, avec lui et sous lui, Léon»
Yesconte, abbé de S. Celso, M. B»" Vesconte, Aless" Grivello, pré-
vôt de S. Petro a l'Olmo (Prato). L'évêque de Bari prenait aussi
une part active à ces menées, œuvre surtout du haut clergé. Aussi
Louis XII euvoya-t-il plus tard à Milan le cardinal d'Amboise.
2. On voit, par ce détail, combien le souvenir des Vêpres sici-
liennes ne cessait de hanter l'esprit du peuple italien. Actuelle-
ment encore, il n'est pas un étranger à qui l'on ne montre à
Paierme, non loin du palais du duc d'Aumale, la cloche qui passa
pour avoir donné le signal du massacre, et, récemment, nous
Févr. 1500] DE LA REBELLYON DE MILLAN. 155
terme de leur emprise approcher, la duché de Millau
desarmée de Françoys et le seigneur Ludovic avecques
toute force marcher avant, cuydant le povoir de France
foible pour a luy résister, de plus se rainforcerent; et
le seigneur Jehan Jacques, d'autre part : tellement
que, après ses efFors, le Françoys logez dedans la
ville se doubterent, et, pour obvyer a tous dangiers,
troys jours ensuyvant, heurent le harnoys sur le doz ;
et, voyans les Millannoys la ville mal accompaignyée
de Françoys et le conte de Ligny, avecques ses gens,
a Gomme pour autres affaires assez embesoigné, le
jour de la feste Nostre Dame de Chandelleur\ don-
nèrent l'assault au seigneur Jehan Jacques ; lequel heust
bon besoing de soy bien deffendre et du secours qui
luy fut proche, car, durant le débat, ung gentilhomme,
nommé Goursinge-, lieutenant du duc de Savoye,
avecques soixante chevaulx survint, a tout le long
de la grant rue et le travers de la place du Domme,
({ui toutes plaines estoient de Lombars en armes, passa
et, au travers de la presse des Millanoys, la lance sur
la cuisse, fut jusques devant la porte de la Maison de
la ville ; et au dedans estoit le seigneur Jehan Jacques,
armé de toutes pièces, lequel, de sa part, a tour de
avons vu l'anniversaire des Vêpres solennisé. Au moyen âge, mille
légendes se greflaient sur ce vivace souvenir. Elles ont été recueil-
lies par M. Giov. Pitre, Guglielmo 1 e il Vespro siciliano nella tra-
dizione popolare di Sicilia [Arch. st. siciliano, 1873). Ces légendes
n'ont guère été détruites que par le livre de l'illustre Aniari, la
Guerra del Vespro ilaliarto, paru en 1842, et qui a eu, depuis lors,
de nombreuses éditions.
1. 2 février.
2. Gentilhomme savoyard. Frézet {Hist. de la maison de Savoie)
l'appelle Gaspard de Cosinge.
15fi CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Févr. 1500
bras deffendoit l'entrée, mais contre tant de (jeuple
n'eiist longuement soustenu l'escarmousche, et, si le
eapitainc Goursinge ne l'eust recoux, sa vye estoit en
dangereux hasart; car de hayne mortelle l'assailloyent
iceulx Lombars. Toutesfoys, telle ayde luy donna ledit
Goursinge' que, vousissent ou non Millannoys, du dan-
ger de leurs mains furieuses en lasseureté du chasteau
l'en emmena, voire en telle heure que bien luy fut de
saison : car, premier qu'ilz entrassent en la place,
commoction de commune par toute la cyté heut pour
l'heure contre les Françoys audience auctorizée ; et n'y
heust ne grant, ne petit, qui parler sceust, qui a haulte
voyx ne criast : More, More. Plus de troys heures
durèrent leurs criz et huées; et, avecques ce, plus de
cent mille hommes armez se misrent en place. Sur
l'eure du mydi estoit quant le tumulte commança, et dura
jusques grosses pierres d'artillerye leur fussent trans-
mises du chasteau : ce que firent le seigneur de l'Espy^
1. Prato prétend que le sauveur de Trivulce fut Fr" Bernardino
Vesconte, par la seule puissance de la persuasion.
2. Quoique ce personnage ait joué par la suite un assez grand
rôle, il n'est pas fort connu. II s'appelait Paul de Busserade, Beus-
serade, Busseraille ou Benserade, seigneur de l'Espy, ou de Cepy,
ou de Cheppy. Fils de Jean de Benserade et de Jeanne de Ligny,
il était flamand; c'est, croit-on, l'aïeul du poète Benserade. On
dit généralement qu'il fut créé, en 1495, grand maître de l'artil-
lerie de France ; c'est une erreur. D'après La Ghesnaye des Bois,
il devint seulement, en 1495, lieutenant général de l'artillerie. Ce
qui est certain, c'est qu'il ne fut institué grand maitrequepar des
lettres patentes du 23 juin 1504 (ms. fr. 6690, fol. 7-8). Il fut tué
en 1512, à Avcsnes, d'après La Ghesnaye, à la bataille de Havcnne,
selon le Loyal serviteur.
Il est à remarquer qu'en 1510 nous voyons passer à Gallai'ate et
à Parme une revue de l'artillerie par i Raoul de Bensseradde, sei-
Févr. 1500] DE LA REBELLVON DE MILLAN. lôT
et missire Gode Bécarre ^ capitaines de la place;
car, oyant ce briiyt, firent a coup mectre hors hiiil
gneur de Cheppj^ Rieu et ArgouUes, maître de l'artillerie » (uis.
fr. 25784, n» 133).
En 1499, il avait reçu le commandement du château ou Rocca
de Milan, et Godeber Carre le commandement de la Roquette. II est
porté au compte des pensionnaires du roi pour 400 livres sous le
nom de s'' d'Espoy iComple de 1499, Portefeuilles Fontanieu). Le
P. Anselme assure qu'il était mari, et non fils, de Jeanne de Ligny.
Sa veuve se remaria avec un sire de Gasenove.
1. Le commandement de la Roquette fut confié à un Écossais,
que la plupart des historiens ne nomment pas ou qu'ils décorent
des noms les plus différents : Girard du Haillan l'appelle Andrc
Quentin; Gohori (Hist. manusc, fol. 19), « Quintinuni, scotum,
liominem bello egregium; » Jean Bouchot et autres, Quentin l'Es-
cossois. Il s'appelait en réalité Godeber Garre ou Godebert Garre,
seigneur de Saint-Quentin-le-Verger et Parrigny; il était cham-
bellan et capitaine de Libourne, et le roi, le 20 décembre 1500,
lui attribua une pension de 100 livres. Il ne savait pas écrire, ou
fort peu; sa signature, on ne peut plus mal tournée, permet de
lire G. Car. (Tit. ong.. Garé, n" 2; ms. fr. 25718, n» 53.)
Il avait épousé Martine Stuart, dame de Saint-Quentin (Tii.
orig., Stuart d'Aubigny, n° 17), qui, en mourant, légua 20 livres
à l'abbaye de N.-D. d'Argensolles, au diocèse de Soissons, et qui
était sœur de Bérault Stuart d'Aubigny et de Guillaume Stuart,
seigneur d'Auzon. Godeber Garre n'était pas riche ; il possédait
275 livres de rente de ses biens, un revenu de 100 livres comme
capitaine de Libourne et de 940 comme capitaine de la Roquette. Il
était auparavant capitaine d'Amboise, aux gages de 600 livres par
an ; mais le maréchal de Gié, désireux de ce poste, le lui acheta
et lui procura sa nomination à Milan. Louis XII, en 1500, lui
donna une seigneurie en Milanais, estimée 1,925 livres. Godeber
Garre, malade, rentra en France en 1502 et fut remplacé dans son
commandement par Guill. Albernati. Il mourut à Paris et fut
enterré à l'église Saint- Paul. Il laissa un fils encore enfant, Gatien
Garre, et un neveu, Jean Garre. Sa succession comprenait, avec
ses immeubles, 9,936 livres de bagues et anneaux, 966 livres de
meubles, et à Milan des meubles estimés 40 livres et sa vaisselle
d'argent. Avec cela, on le trouvait fort à l'aise, et il prêtait beau-
coup. Antoine de Bessey lui devait environ 90 liv. (ms. fr. 23980/.
158 (^IRONIQUES DE LOUIS XII. [Pevr. 1500
des plus grosses pièces d'artillerie qui fussent au
dedans et descharger coups au travers des maisons et
des rues, tant horribles qu'on heust dit que toute la
cyté devoit profonder aux abismes. Somme, la bate-
rye et tonnerre de l'artillerye dura des une heure
après mydi jusques au soir, et fist sur la ville tel
eschec que plus de trente fortes maisons et sumptueux
édifices furent percez et mys par terre et tant d'hommes,
de femmes et de petiz enfensmors et acranantés* que
l'orreur de ce me deffend n'en dire le nombre. Mais,
que quessoit, si cher comparèrent- Millannoys leur
deffault que, une autres foys, premier que rébellion
commancer, leur devroit venir la chose a mémoire.
Jucques au millieu de la place qui est entre le chasteau
et la ville^, furent les Lombars avecques nos gens
escarmoucher ; et tant aprocherent que main a main
se rencontrèrent. Si a point se monstra le seigneur de
l'Espy a ceste affaire que a la deffence de l'artillerie y
parut jusques a l'effusion de son sang. Qui heust lors
veu faire tauldys et barrières au travers des rues et
autour de la place escarmoucher, heust bien peu dire,
a certes, que guerre mortelle avoit la trouvé l'uys
ouvert; car, tant que le souleil donna lumière a ce jour,
le tonnerre de l'artillerie ne le bruyt de la cyté heust
sillence. Que diray je, sitost que l'heure tarde fut
venue , Lombars bruytz et criz transquillizerent , et
Françoys, eulx et leurartillerye, se retirèrent au chas-
teau.
1. Ou mieux : acravantês, écrasés.
2. Achclcrent.
3. Du côté opposé à la place d'armes. Trivulce campait dans le
parc attenant au château. Prato prétend que les capitaines du cliA-
leau lui auraient refusé l'entrée et mCme des vivres.
Févr. 1500J rOMM' LES VIVRES SE CUYDEREM PERDRE. 1 Û9
X.
GOADIENT LES VIVRES DU CHATEAU SE CUYDEREXT
PERDRE.
Avec les souldartz de la place estoit lors ung Millaii-
noys, nommé messire Louys de Pors^, de grant aage
el bien emparlé, aux gaiges du chasteau, servant de
truchement pour advitailler la garnison, avecques ung
Françoys, nommé Pierre Bordier, commissaire pour
le Roy sur le faict du sel a Miilan; lequel de Pors,
pour son double couraige descouvrir, après que clias-
cun fut retiré segretement, habandonna le fort et
dedans la ville s'en alla, et du povoir de la garde, des
vivres, de l'artillerye et en somme de toutes les autres
choses qu'il avoit pu veoir et cognoistre au chasteau
avertist ceulx de la ville, et fist une autre chose, qui
de plus cuyda nuyre aux Françoys, car, luy qui tous
les segretz du chasteau avoit, luy estant dedans, coguuz
et advisez, par une nuyt ouvrit les bondes et passées
de l'eau qui abrairoit les fossés de dedans de la place,
tellement que le moulin qui est contre les murs de la
lioquete, devers l'entrée du parc, fut inondé et d'eau
tout couvert. Les caves, ou estoyent les farines, blez,
vins, lartz, huylles, gresses et autres choses néces-
saires pour le soustien des souldartz de la place furent
noyées et toutes remplyes d'eau, tant que, a toute
peine, peurent estre sauvez les vivres qui dedans
estoient. Et, en ce faisant, pour satisfaire a toute
somme, celuy de Pors mist en gaigc le priz du moule
1. Alvisiu Porro (Prato).
460 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Févr. 1500
de son chapperon ; qui, puys après, comme sera dil,
en paya la folle enchicre^.
Dedans la ville de Millan ne fut seuliement ce jour
faict le butin, mais par toutes les aultres villes, places
et burgades de la duché ; lesquelles, toutes a une voix
et a une heure, comme entrepriz estoit, remplirent
l'air de criz Mauryens, dont tous le Françoys, qui
après ce desacompaignez ou escartez en ses pays se
trouvèrent, furent, scelon mon advys, maltrectez.
XI.
Comment l'armée du seigneur Ludovic fut a Gomme.
Le premier jour de feuvrier, sur les deux heures
après mydi, estant le conte de Ligny a Gomme avec-
ques ce qu'il avoit de gens, après avoir longtemps
actendu l'armée du seigneur Ludovic, peut veoir, par
expérience vraye, ce que par ymaginacion actendoit ;
car, le long d'ung lac qui des AUemaignes jusques a
touchant de la ville de Gomme retïlue, plus de deux
mille de pays, par eau, a combles barques et pleines
gabbarres, luy furent en barbe gens armez, qui ne
demandoyent que la guerre; et, pour leur en donner,
le conte de Ligny, avecques partie de ses gens, leur
fut au devant, jusques sur le bort du lac, au droict de
leur descente, et la fist arranger et charger son artil-
lerye, et, eulx conviez a ce banquet, quatre faulcons
leur mist a mont, (jui pour rivière firent tel vol que,
(jui toute leur prise hust volu mectre en cai'bonnade,
1. V. plus loin.
Pévr. 1500] COMMENT COMME FUT RENDU. 161
divers entremetz si fussent trouvez. Pour revenir au
parfait, si rudement furent reboutez que, plus de
demy mille, furent contrainctz reculler, pour gaigner
une abbaye qui estoit au bort du lac'; et, en eulx
retirant, sans cesse tiroyent cannonnyers au travers la
greigneur presse, et ne fut coup deschargé que quel-
qun n'en prist le bont ou la voilée ; et de si près fut
failly le cardinal Escaigne que le bort de sa barque, a
deux piedz près de luy, fut d'ung coup d'artillerie
emporté ; et, eulx retirez a seureté, pour la nuyt passer
dedans celle abbaye prindrent logis.
Voyant le conte de Ligny que autre ennuy ne leur
povoit faire, avecques gens d'armes et artillerye se
retira dedans la ville, laquelle avoit si a point rampa-
rée et fortiffyée de toutes choses neccessaires pour
actendre sièges et assaulx que tout asseuré se cuydoit
de la maistrize du passage contre le povoir du seigneur
Ludovic et ses lancequenestz, jusques a la venue du
secours de France, si plus de deux moys n'eust esté
en demeure. Et bien donna le jour de devant a
cognoistre a ses ennemys que par deffault d'estran-
giers souldartz peu les doubtoit, car six cens Lombars
et Piemontoys estans aux gages du Roy en avoit
envoyez et cassez, sachant aussi que de seure fidélité
entre eulx est peu de nouvelles.
XII.
Gomment Comme fut rexdu au seigneur Ludovic.
La nuyt, vigille de la Purification Nostre Dame, le
1. San Pietro?, en face do Como, de l'autre côté du lac.
1 11
16-2 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Févr. 1500
seigneur Jehan Jacques estant dedans le chasteau de
Millan, ja adverty des approches de Tarmée de Ludo-
vic, pencent le povoir des Françoys, qui estoient a
Gomme, contre les assaulx d'icelle n'avoir durée, et
sachant que, quelque peu de force qu'ilz fussent, pour
double de mourir n'abbandonneroyent la ville, et ausi
que bon besoing auroit le surplus de la duché de leur
secours, troys messaigiers coup sur coup transmist au
conte de Ligny, auquel mandoit, par lectres, que, si
pour l'honneur et proffit du Roy se vouloit employer,
que incontinant se retirast a Millan et qu'il en estoit
heure. Mais pourtant ne voulut desemparer, Tantost
après vint segond messaige et lectres contenans que,
si la duché de Millan se perdoit pour le Roy, que la
deffence et tenue de Gomme en seroit le seul moyen,
veu qu'elle ne povoit, scelon son advys, a Ludovic
résister et que les gens d'armes, qui dedans estoyent,
estoyent l'espoir de l'appuy du faix de la guerre ; par
quoy estoit mestier de lesser la place, qui tout a temps
se povoit recouvrer et subvenir a l'affaire du plus, qui
de secours ne se povoit passer. Toutesfoys ne fut celle
remonstrance occasion de retour au conte de Ligny ;
mais dist, de rechief, qu'il s'essayeroit de garder la
place tant que vivres et soubdartz pourroyent durer,
et luy sembloit bien que moult longuement pourroyent
atendre le siège, car la ville pour l'eure estoit assez
fortiffyée, et pençoit que, si, a la fin, par deffault de
vivres ou force d'assaulx d'ennemys estoit pressé, que
sans dangicr a Millan se pourroit retirer, ou ailleurs,
a seurté, veu qu'il n'avoit afaire que a gens de pied
et ausi qu'il avoit l'issue du costé de Millan toute au
délivre. Ainsi heut propos délibéré de demeurer et
Févr. 15001 COMMENT COMME FUT RENDU. ifi3
jusques a la fin def[ëndre la place ; et, pour ce, mist
gens d'armes et artillerye sur les murailles de tous
costez, si a point que aux assaulx des ennemys def-
fence mortelle avoit préparée. Derrenieres lectres
vindrent, par lesquelles estoit dit au conte de Ligny,
sur toute l'obéissance qu'il devoit au Roy et toute la
craincte qu'il avoit de l'ofFencer, qu'il se retirast a
Millan, et pour cause, ou sinon, qu'il feroit en sorte
que envers le Roy se pourroit mal trouver ; et, en les-
sant la place, de riens ne povoit amaindrir le priz de
son honneur, car myeulx estoit soy d'heure retirer,
pour l'accroissement du commun proffit, que a la longue
tenue d'honneur singulier s'arrester et hazarder le tout
a perdicion inrecouvrable.
Voyant le conte de Ligny que, si plus tenoit la ville
et que par avanture inconveniant en advint, que par
le seigneur Jehan Jacques envers le Roy ne seroit
espargné, et ausi que myeulx se povoit trouver aux
affaires du Roy en liberté des champs que en subjec-
tion de place assiégée, supposé que ce fust contre son
vouloir de lesser la place, ce neantmoings, pour des-
loger, fist armer ses gens et mectre en charroy son
artillerye, et ne voulut partir de la ville que ne fussent
plus de huyt heures du matin, en actendant sur la place
la venue de Ludovic et son armée, pour leur vouloir au
départir donner une escarmouche ; mais oncques ung
seul de l'abbaye, ou ilz avoient celle nuyt couché, pour
l'heure ne sortit. Ainsi se misrent Françoys a chemin
droict a Millan. Tout ce jour chevauchèrent jusques au
soir, et par les chemins rancontrerent plus de quatre
mille Lombars en armes, cryans : 3Iaure, Matire, a
plaine voix; et moult ennuyèrent les gens d'armes,
164 CHRONIQUES UE LUUIS XIl. [Févr. 1500
car tousjours estoyent au derrière et aux costez, eu
aguect d'actaiudre quelqun, mais, tant en fust estandu
par les chemins c|ue de leur sang estoyent tous emfon-
dus. Entre les cinc et six heures du soir, tant appro-
chèrent la ville de Millan^ que a l'entrée du parc se
trouvèrent. A leur venue fut en la ville sonné ung
allarme, et tantost furent en place plus de quatre mille
Lombars et au dedans du parc contre les Françoys
levèrent une escarmouche. Voyant le conte de Ligny,
qui ancores ne savoit de la rébellion*, que sur ses
Millannoys failloit charger, au devant leur envoya deux
faulcons, qui les chacerent sitost, qu'il n'avoyent ail-
leurs a pencer que a trouver leurs maisons pour le plus
seur. Apres qu'ilz heurent vuydé, le conte de Ligny
avec(iues ses gens entra dedans le chasteau, ouqucl
fallut pour celle nuyt loger gens et chevaulx ; car la
ville estoit pour l'heure empeschée, voire tant esmeue
que, des le soir jusques au matin, ne cessèrent Milla-
noys de b[r]ansler baiffroiz et crier allarmes. Celle nuyt
la, se misrent en armes plus de deux cens mille
hommes, car toutes les rues et places de la ville
estoyent tant plaines de gens armez que terre soubz
eulx n'apparoissoit. G'estoit bien merveilles de veoir
l'esmotion ci ville ; car elle estoit tant impétueuse qu'on-
(jues, despuis le temps de Marius et Lucius^ Sila,
romains, n'en fut veue de pareille.
1. Il y a près de 50 kilomètres de Milan à Como.
2. Le récit de Jean d'Auton n'est pas très clair. Ligny arrivait
de Como le jour même de la rébellion, ayant, la veille et pendant
la nuit, échangé avec J.-J. Trivulce trois communications succes-
sives. Mais, alors, comment la nuit qui suivit fut-elle si agitée?
Jean d'Auton nous avait précédemment dit qu'elle était très calme.
3. Ou Lucius Cornélius Sylla.
Févr. 1500] COMMENT LE CONTE DE LIGNY, ETC. 165
XIII.
Comment le conte de Ligny et le seigneltr Jehan
Jacques sortirent du chasteau de Millan et se
misrent aux champs.
A tous effors se reveilloit guerre mortelle en Lom-
bardie et a ruyneux efFect preparoit hayneuse dis-
corde; mais contre ce, que povoyent la ores les Fran-
çoys? A certes tout bien advisé, peu de chose; mais
pour tant ne furent cueurs virilles effeminez, ains
avisèrent celle nuyt que au meilleur remède failloit
avoir recours, et si a point misrent l'affaire en conccil
([ue a l'essay de nécessité vergente fut mys en œuvre
le povoir de vertueux courage. Et, cognoissant le conte
de Ligny, qui, a la peine de son honneur, avoit le faix
de la guerre a soustenir, la rébellion de toute Lom-
bardie contre luy, l'insurrection du peuple de Millan
en veue, la venue de l'armée du seigneur Ludovic
prochaine, le secours de France longtain, soy mal
acompaigné de souldartz, le chasteau de Millan, pour
longuement soustenir tous les gens d'armes qui dedans
estoyent, mal advitaillé, fut d'avys, avecques quelque
nombre de gens, de prendre les champs, doubtant
que par siège ne fust illecques arresté. Voyant ausi
que la place, a plus peu de garde, par long temps
contre la puissance du seigneur Ludovic se povoit def-
fendre et c[ue toutes les autres places, tenans pour le
Roy, estoyent bien envoyé d'avo[i]rtostbesoingdebon
secours. Et, tout ce mys en avant, chascun cognut que
166 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Févr. 1500
c'estoil le moyen dont niyeulx se pourroyent trouver.
Le troisiesme jour de février, sur les cinc heures
du matin, sortirent de la place le conte de Ligny, le
seigneur Jehan Jacques, le seigneur d'Auzon et le capi-
taine Goursinge, avec troys cens hommes d'armes et
deux cens Suyces. Pour la garde du chasteau demeu-
rèrent cinq cens souldartz, soubz la charge du seigneur
de l'Espy et de messire Gode Bécarre, capitaines de la
place, avecques grant force, artillerye et vivres pour
bien long temps. Et, avecques ceulx demeurèrent le
cardinal de Gosme\ l'evesque de Luxon, chancellier
de Millau-, l'evesque de Novarre^ ung ambaxadeur
de Venise (l[e]quel mouroit de peur)*, messire Glande
1. Antonio Trivulzio, cousin de Jean-Jacques.
2. Pierre Sacierges, ou de Sacierges, évoque de Luçon, était,
on 1470, secrétaire du duc de Guyenne; nous le trouvons, en
1475, docteur en tous droits, notaire-secrétaire du roi, procureur
au grand conseil, juge-mage et lieutenant-natif du pays de Quercy ;
en 1483, serviteur de Charles VIII et membre du conseil de
régence ; en 1498, des lettres patentes, du 13 juillet, le commettent
<à la présidence du grand conseil, en l'absence du chancelier.
Louis XII le désigna comme chancelier de Milan, et des lettres
patentes, datées de Vigevano, le 11 novembre 1499, lui main-
tinrent ses gages du grand conseil, malgré sa situation de chan-
celier de Milan, ce qui n'indiquait pas une bien grande foi dans
l'avenir de l'œuvre. C'est seulement le 4 septembre 1501 que
Pierre Sacierges fut remplacé au grand conseil par Gcrvais de
Beaumont (Tit. orig., Sacierges, n»^ 2, 3, 4 ; ms. fr. 21104, fol. 24;
ms. fr. 10237, fol. 63 ; Dernier, Procès-verbaux des sranccs du con-
seil de régence du roi Charles VJJI).
3. Girolamo Pallavicino, bien connu comme poète. La lamill(>
Pallavicino s'était ardemment jetée dans le parti de Louis XII,
qui, en 1499, reconnut son dévouement en lui donnant le fief de
Borgo S. Donino (Poggiale).
4. C'était un secrétaire de la seigneurie de Venise, nommé Zuau
Dolze.
Févr. 1500] COMMENT LE CONTE DE LIGNY, ETC. Kl?
d'Aiz^ et messire Geoffroy Caries-, docteurs, la con-
tesse de Misoc, femme du seigneur Jehan Jacques, et
une sienne fille ^. Apres c(ue tout fut mys en ordonnée
police, au partir, prya le conte de Ligny les cappi-
taines de la place que a la garde d'icelle heussent le
proffit du Roy et leur honneur pour recommandez et
que de dangier n'eussent double, car leur secours
estoit en voye, qui assez d'heure leur viendroit a
besoing. Et, ce dit, aux champs se misrent les Fran-
1. Claude d'Aiz n'est antre que le célèbre historien Claude de
Seyssel, qui prend part, en 1498, au procès de divorce de Louis XII
sous le même nom de « Claudius de Aquis. » Claude de Seyssel,
né à Aix en Savoie, maître d'hôtel du duc de Savoie, passa en
1465 au service de la France sous Louis XL On croit que Claude,
son fils, était fils naturel, mais cette question est controversée.
(Voy. Notice de M. G» Promis, dans les Miscellanca di storia ila-
liana, t. XIII.) D'après Belleforest, Claude était encore, en 1499,
« un simple soldat, » que Louis XII vit à Milan, prit en gré et
poussa dans l'Église Il n'en est rien; mais ce qui est certain,
c'est que Seyssel n'entra pas tout d'abord dans les ordres.
Conseiller au grand conseil et ambassadeur le 29 juin 1499, il
fut nommé conseiller lai au parlement de Toulouse; la même
année, il entra au sénat de Milan et il y fut définitivement nommé
le 2 mai 1502; il rentra au grand conseil le 27 janvier 1506, anc.
st. (ms. fr. 21104, fol. 26, 38; Tit. orig., Seyssel, n'^S, 6). Il rem-
plit de nombreuses ambassades, notamment en 1513 près des
Suisses (ms. fr. 20979, fol. 74), puis à Rome. Ce n'est pas ici le lieu
de s'étendre sur sa vie et ses œuvres ; rappelons seulement qu'il fut
successivement évêque de Marseille et archevêque de Turin; il
mourut dans cette dernière ville, et fut enterré dans la cathédrale
(Ughelli, Italia sacra, IV, 1483 et s.; Carutti, Sloria délia diplo-
mazia délia Corte di Savoia, I, 527 et s.).
2. Geoffroy Caries était, dit-on, originaire du pays de Saluées.
Il fut premier président du parlement de Grenoble de 1510 à 1514
(Ghorier, Hist. du Dauphinc).
3. Béatrice d'Inigo, femme de Jean-Jacques. Elle accoucha au
château, au milieu de tous ces événements (Marino Sanuto, III,
202).
168 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Févr. 1500
çoys et, a l'entrée du parc, tinrent ordre de bataille,
les piétons devant, marchant le droict chemin de
Novarre. Au desloger allarmes de toutes pars parmy
la ville furent criez, et les Lombars, a turbes et a tas,
sur les piedz. Tousjours marchoyent gens d'armes
françoys, en si bon ordre que, par deffault de ce, riens
n'alloit en arrière : ausi n'estoit pour l'heure desroy
de saison, ne l'escart proffitable; car la nuyt de
devant avoyent les gens du pays par les chemins et
santiers faict tranchées et fossez, pons et planches abba-
tuz, grans arbres entraversez en la voye et sur les pas-
saiges faict tant d'autres empescliemens que moult
fut difficille la passée. Toutesfoys, chascun comme il
peut se mist oultre. Sur queuhe estoyent tousjours
mille ou doze cens Lombars, avecques grans picques
et partizanes, en leur effort de trouver quelqun a l'es-
cart; mais, après tous leurs destours, la pluspart de
la perte fut pour eulx, car si a proffict, a chief de foys,
furent par les Françoys rechargez cfue plus de cent y
demeurèrent. Moult heurent ce jour les Françoys a
besoigner, car oncques ne misrent pied a terre, et
leur fut la repeue si tarde que a ventre vuyde pas-
sèrent le jour jucques a cinc heures du soir, et ne fut
sans avoyr maintz ennuyeulx allarmes, car, entre Millau
et Novare, failloit passer par six ou sept bourgades,
nommées Sainct Pierre d'Oulme*, Sedryane% Magente^
1. San Pietro l'Olmo, premier village de la roule de Milan à
Novare.
2. Sedriano, arr. d'Abbiategrassi).
3. Magenta, illustré par la bataille de 1859. Après Magenta, le.';
Français n'avaient plus qu'à traverser le Tésin et à marcher droit
sur Novare. Mais ils durent reculer à (^orbetta. puis descendre au
Févr. 1500] COMMENT LE CONTE DE LIGNY, ETC. 169
Corbete^ Cast^, Casten^, rabb[a]ye de Brena"^ et le
port de Gaya^ sur le Tisin, lesquelles n'estoyent fer-
mées, mais de barrières, taudys, rempars et fossez
fortiffyées si a point que, a gent desarmée de vertueux
couraige, devoyent iceulx passages sembler inacces-
sibles; mais neccessité, qui ausi les foibles rainforce,
mist la son povoir en avant, tellement que, pour l'em-
pesche des chemins trenchez ne les embusches des
Lombars, qui sans nombre estoyent illecques en
armes, ne demeura que Françoys ne tirassent oultre,
mais non sans avoir escarmouches et allarmes. ïoutes-
foys, y heurent Lombars si peu d'avantaige que leurs
villes furent prises, et aucunes d'icelles données au
feu, et mesmement Gorbele et Cast, qui, a tous def-
fens, le passage empesehoyent". Dedans Gorbete, fut
trouvé ung Françoys prisonnier, nommé Symon Noyer,
clerc d'ung des trésoriers des guerres, nommé Geof-
froy de la Croix", et se sauva celuy clerc par une
sud, et, après avoir tâtonné, ils remontèrent brusquement vers
Bernate, au nord, où ils passèrent la rivière.
1. Corbetta, arr. d'Abbiategrasso.
2. Gastellazzo de' Barzi.
3. Casterno.
4. Bernate.
5. Galliate, sur la rive droite du Tésin.
6. Prato cite aussi Sedriano.
7. Il y avait deux trésoriers des guerres, Pierre Legendre et
Geoffroy de la Croix. Geoffroy de la Croix exerça ces fonctions
pendant toute la durée du règne de Louis XII ; disons de suite
qu'il avait épousé, à Paris, une fille de Jean Marcel et de Jeanne
Fouquet, et que, veuf dès I50i, il avait la tutelle de ses trois
enfants, Claude, Anne et Marie. Il n'était pas, comme on l'a dit,
fils de Guillaume de la Croix, gouverneur de Montpellier (Tit.
orig.. De la Croix, n»=^ 32, 81, 82; cf. n° 70 et s.). Il était seigneur
de Ricquebourg et autres lieux, et seigneur on partie de Plancy
170 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Févr. 1500
fenostre, a la venue des Françoys, lesquelz firent la
courir la llamme, qui tantost fut si grande que tout
fut espriz. Les Françoys, avecques tous leurs ennuyz,
voyant que le déluge du feu ne pardonnoit a nul sexe
et les femmes et petiz enfens, pour crainte du glayve,
se lessoyent abbrazer en passant par les rues, comme
meuz de pitié, avecques lances et picques, par l'ou-
verture des fenestres, donnoyent ayde a ceulx qu'ilz
vcoyent au danger du feu ; et, mesme, le conte de
Ligny, par une corde qu'il tenoit d'ung costé, des
femmes et petiz enfens, qui ja sentoyent l'arseure,
par une fenestre fist descendre et mist a sauveté.
Toutesfoys, furent les maisons brullées et tant de sang
effus que, par les rues et chemins, montjoyes^ de
mors servoyent de brisées a ceulx qui les Françoys
heussent voulu suyvre. Tout ce jour autre mestier ne
firent les gens d'armes françoys, jusques sur le soir,
qu'il fut droicte heure de loger, et question de repestre.
Dedans une petite ville, nommée Gaya, estant atroys
mille près de Novarre , falut aux Françoys prendre
logis, laquelle, pour l'heure, ne dist mot : mais, pour
ce, ne fut l'armée tant asseurée que gens d'armes
toute nuyt, supposé que besoing extremme heussent
de repos, n'eussent l'ueil au guet. Apres la repeue,
que chascun estoit en garde, sur l'heure de la mynuyt,
par la ville fut cryé : Maure, Maure, dont gens d'armes
se tindrent serrez, sans faire bruyt, et deffendit le
en Champagne, Quoiqu'il eût cédé ses droits à Jacques de Neul-
chaslel, son fils, Claude, maître des comptes, devint la tige des
barons de Plancy (id., n»* 83-84, 87-96, 108).
1. On appelait à proprement parler mont-joye les tas de pierres
érigés jadis par les chevaliers comme monument d'une victoire.
Févr. 1500] COMMENT LOUYS DARS PASSA. 171
conte de Ligny que, pour faire occision ou roupturc,
nul ne fust en desarroy, doublant que rainfort de
Lombars ne fust illecques survenu ; toutesfoys, si par
les rues nulz espartz ou escartez se trouvoyent, ce
n'estoit seullement que a la peine de leur vye.
XIV.
CO\L\IENT LE CAPITAINE LOUYS d'ArS, AVECQUES QUA-
RENTE HOMMES d' ARMES ET QUATRE VIXGTZ ARCHIERS,
PASSA TOUT LE TRAVERS DE LOMBARDYE.
A Bellinsonne avoit esté transmys Louys d'Ars,
pour icelle garder, qui, après avoir avitaillé le chas-
teau que tenoyent les laquays et faict plusieurs cources
et escarmouches sur les Allemans et Suyces qui
venoyent au secours du seigneur Ludovic, voyant
(|ui estoit heure de soy retirer, ainsi qu'il luy estoit
mandé, le jour de la Nostre Dame Chandelleur, prist
le chemin de Comme, cuydant la trouver le conte de
Ligny. Devant avoit envoyé vingt archiers pour cuy-
der prendre le logis; mais, eux approchez a quatre
mille près de Gomme, sceurent que le conte de Ligny
estoit parti pour aller a Millan, et que le seigneur Ludo-
vic et le cardinal Eschaigne, avecques grosse armée,
estoient dedans. Et, sans plus marcher en avant, tour-
nèrent bride vers le Cartier, ou avoyent lessé leur
capitaine ; mais, par deffault de guyde, s'escarterent
et ne le trouvèrent point, dont furent moult soubcyeux
de son esloing, et, voyans qu'il n'en estoit autres nou-
velles, pencent qu'il avoit sceu la venue de Ludovic
et que vers Millan s'estoit retiré, prindrent celle part :
Mi CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Févr. 1500
tout ce jour furent a cheval et, de toutes pars, avoyent
Lombars eu queuhe, qui moult leur firent d'ahan.
Plusieurs en occirent et, malgré eulx, passèrent leur
chemin : plus de cent mille de pays firent ce jour,
sans repaistre ; et tant furent a la parfin mal menez
que la pluspart d'eulx perdirent leurs chevaulx ; car
la double de la fureur des villains, qui partout estoyent
en armes, leur avoit interdit l'entrée des villes et vil-
lages, dont n'avoyent retrecle, fors les champs et les
boys, qui troys ou quatre joui^s leur furent de saison ;
ou la de peu de provision furent repeuz ; ilz ne tenoyent
chemin ne voye et n'alloyent que de nuyt. Et, eulx
cstans en tel affaire et voyans le plain pays pour
Ludovic, pencerent que Milian n'en faisoit pas moings :
dont conclurent que a Novarre au mieulx qu'ilz pour-
royent se retireroyent. Somme, si bien avisèrent en
leurs besoigne queceulxqui leurs chevaulx avoyent peu
garder se retirèrent a Novarre, et les autres, en habitz
déguisez, l'ung après l'autre, quatre ou cinc jours
après la Nostre Dame, tous lassez et affamez, se ren-
dirent.
Louys d'Ars, qui ses gens vers Comme avoit envoyez,
comme dit est, veoyant leur longue demeure, ne sceut
que pencer d'eulx, si n'est que par embusche de
Lombars fussent deffaictz ou desvoy de chemins esloi-
gnez, dont se hasta de marcher pour en ouyr quelques
nouvelles ; mais d'eulx autre chose ne sceut pour
l'eure. Et fut, en tirant vers Comme, averty du parle-
ment du conte de Ligny et de la venue des ennemys.
Ja estoit sur le vespre et temps de chercher logis :
touleffoys, pour l'heure ne luy fut illecques sain le
séjour, dont prinst son adresse vers Milian. Près de
Févr. 1500] COMMENT LOIJYS DAUS PASSA. 173
la, luy et ses gens prindrent une legiere repue, puys
montèrent a cheval. Toute celle nuyt et le lendemain,
jusques sur le soir, furent en voye. Et a toutes mains
sur eulx cources et saillyes fasoient les Lombars, mais
si a droict estoyent rechargez, et en tel ordre tenoit
celuy capitaine ses gens, et si a point conduisoit son
affaire que, a chief de besoigne, estoient ses ennemys
tousjours reboutez et les siens mys au délivre, en sorte
que d'ung tout seul ne fut son nombre amaindry. En
approuchant la ville de Millau, de huit mille près,
sceut, par aucuns paisans, que le conte de Ligny et le
seigneur Jehan Jacques tenoyent les champs et que la
ville s'estoit contre eulx rebellée, et que vers Novarre
se retiroyent : dont luy faillut, a cartier, retournei'
plus de quatre mille, pour gaigner le droict chemin.
Ce jour, troisiesme de février, luy et ses gens, sans
desemparer le chemin, furent a cheval. De Lombars
en armes estoit la voye toute remplye, qui, a tour de
bras, a la passée donnoyent aux Françoys coups et
horions et leur fasoyent le comble du pys qu'ilz
povoyent, mais, a l'espirer, de si mal leur servit leur
aguet apencé que des ennuiz, dont ilz cuydoyent les
gens d'armes fatiguer, furent pressez et actaingtz, et,
comme ceulx qui chéent en la fosse que pour la mort
d'autruy préparent, dedans leurs mesmes embusches
et destroictz furent assommez et deffaictz. De l'interit
et nombre d'iceulx ne feray autre compte, si n'est
que, par les chemins, hayes, buissons par ou avoyent
les Françoys passez, tant de Lombars et autres Mau-
riens souldartz estoyent applatiz et estandus que, a
ses enseignes, heust on peu dire que guerre affamée
avoit illecques faict une repeue. Tousjours marchoyent
174 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Févr. 1500
Françoys pour approcher Novarre ; et, sur l'heure de
vespres, dedans une burgade, nommée Bufferores^,
pour repaistre descendirent, car besoing en avoyent,
comme ceulx qui de tout ce jour n avoyent de cheval
descendu. Mais sitost n'eurent chevaulx establez et la
première vyande a la bouche que les Lombars du
bourg et des environs sur le passage ne fussent en
armes, voire en tel nombre que assez sembloyent estre
pour tenir contre dure main longue bataille. Hastive-
ment, remontèrent Françoys a cheval, pour gaigner
pays. Avecques picques et rançons hors du village se
trouvèrent iceulx Lombars, pour au Françoys cloure
le chemin; mais, au joindre, cogneurent que a leur
desavantage tournoit leur emprise, car la n'y heut
Françoys (nonobstant les travauJx et ennuyz que, deux
jours et deux nuytz, avoyent ja soustenus) qui, a cest
alïaire, ne se monstrast si vigoureux que, qui les
heust lors veuz en besoigne, n'eust pencé que de las-
seté ou de famine heussent esté actainctz. Si avoyent
ilz, ce jour, faict sans repaistre plus de quatre vingtz
mille de terre. Que diray je? Ghascun fasoit ce qui est
au povoir du grant possible humain, car, nonobstant
que a plus de quatre mille hommes armés heussent
affaire, toutesfoys, a toutes hurtes, avoyent ilz l'avan-
tage et mectoyent leurs ennemys a bas.
Bien se faict a commémorer que le cliief fut de telle
conduyte que, entre tant de périlleux dangiers et
mortelles embusches, ung seul des siens ne perdit;
car tousjours avoit l'advys et la main a la deffence de
1. Boffalora sopra Ticino, sur la route de Milan à Novare, entre
Magenta et la rive gauche du Tésin.
Févr. 1500] COMMENT LOUYS D ARS PASSA. 170
ceulx qui besoing avoyent d'ayde. Somme, si des tré-
sors de louange vouloye par mes escriptz aucuns enri-
chir, a cestuy en oseroye si largement départir que
James n'en seroit disecteux, voire et n'auroye pas peur
que par satire future j'en fusse repriz ; et, a tant, je
m'en tays, lessant le surplus au pencer de ceulx qui
plus a plain le labeur et mérite des œuvres millitaires
pevent savoir.
Et, pour rentrer, malgré toute la puissance des
Lombars, celuy capitaine, avecques quarante hommes
d'armes et quatre vingtz archiers, passa tout le travers
de. la duché de Millan et la rivière de Tisin, entre Mil-
lan et Novarre, et aprocha le bort d'ung des autres
costez de celle rivière, a deux mille près de Gava. Et
ce povoit icelle rivière passer a gué ; mais, pour ce
qu'il estoit de nuyt et que nul ne cognoissoit le pas-
sage, et ausi que les paisans de autour avoyent tous
rompus les pons et planches abbatues, ne sceurent les
Françoys oultre passer, car voye asseurée n'apparois-
soit. Toutesfoys, ung Albanoys, qui estoit de la com-
paignye, se mist a traverser le gué et passa oultre ;
lequel d'avanture se mist au chemin de Gaya et fist
tant qu'il vint a la ville, ou trouva le conte de Ligny
et le seigneur Jehan Jacques, ausquelz compta com-
ment Louys d'Ars et ses gens estoient hors du destroit
des montaignes et du danger des Lombars, qui, deux
jours et deux nuytz, sans cesser, leur avoyent donné
la chace, et comment a deux mille près, entre deux
rivières, les avoit tous ensemble lessez, et que pour
l'heure n'avoyent deffault que de guyde, avecques
mestier de vivres et besoing de repos.
Le conte de Ligny et le seigneur Jehan Jacques et
ITf, CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Févr. 1500
tous les oyans heurent, a l'ymaginer, merveilles et
joye au cueur de la venue d'iceulx, comme de nouveau
rapport d'amys mors ressuscitez. Tost furent gens
envoyez au devant pour leur monstrer la passée du
gué et le chemin de la ville; mais, ja, estoyent hors
de la rivière et avoyez droict a Gaya. Entre six et sept
heures au matin, entra Louys d'Ars avecques ses gens
dedans la ville de Gaya, ou trouva le conte de Ligny,
le seigneur Jehan Jacques et plusieurs autres, tant
joyeulx de leur venue que plus ne pouroit.
Ce jour, qui fut ung mardy, quatriesme de feuvrier,
les seigneurs de la ville de Novarre\ pour monstrer
que vivre vouloyent en l'amour des Françoys et pour
leur querelle mourir et, a besoing extrême, secou-
rable service leur donner, nonobstant la grosse puis-
sance de Ludovic et la rébellion de toutes les autres
villes de Lombardye, aux lieutenans du Roy présen-
tèrent leur cyté, demandant secours contre la force
dudit seigneur Ludovic, qui la ruyiie desolable d'icelle
et occision du peuple avoit jurée ; lesquelz furent
amyablement receuz et de leur requeste asseurez.
Ce mesme jour, transmist le conte de Ligny une
poste devers le Roy, qui lors estoit a Bloiz, pour l'aver-
tir des effors de Ludovic et des prises qu'il avoit faict
sur la duché de Millan, et des places qui ancores
estoient entre les mains des Françoys, desquelles ne
failloit jusquez a long temps avoir nulle double'-, et
que sur ce a son plaisir advisast.
■1. Et particulièrement les TornicUi.
2. Les Français occupaient tous les châteaux, et aucun ne fléchit.
La nouvelle du retour de Ludovic causa dans toute la Lomhardie
et à Gênes un trouhle profond et amena mille désordres. La plu-
Kévr. 1500] COMISIENT LE Sgr LLDOViC FUT A MILLAN. 177
De ce avoit ja le Roy esté adverty et mise son armée
sus pour aller celle part ; laquelle conduisoit le sire de
la Trimoulle, qui, a toute peine, mectoit diligence de
niectre son voyage a fm.
Le mercredi, cincquiesme jour de feuvrier, le conle
de Ligny et le seigneur Jehan Jacques, avecques leurs
gens d'armes, entrèrent dedans la ville de Novarre, et
la séjournèrent dix ou douze jours, en actendant la
venue de l'armée, qui estoit allée a Fourly, laquelle
approchoit et estoit sur les champs.
XV.
Comment le seigneur Ludovic fut de Comme a Millân.
Le jeudi, sixiesme jour de février, le seigneur Ludo-
vic, voulant gaigner pays, avecques son armée sortit
de Comme et se mist en voie droict a Millan, ou avoit,
le jour de devant, envoyez le cardinal Escaigne et
messire Galeas pour prendre le logis et veoir la con-
part des villes se virent ainsi réduites à Timpuissance d'agir dans
un sens ou dans un autre. Alexandrie et Milan se déclarent cepen-
dant pour Ludovic, Gênes et Plaisance pour la France (Senarega ;
Ghilini; Roselli, Storie Piacentine; Poggiali, Memorie storiche di
Piacenza ; Schiavina ). Quant aux Vénitiens, ils se croisèrent
les bras, malgré les pressantes objurgations de Louis XIL A défaut
de Vêpres siciliennes, on massacra obscurément dans les hôtelle-
ries du Milanais tous les Français isolés qui se rendaient au jubilé
de Rome. Les Français plus tard brûlèrent ces hôtelleries (Rozier
Historial). On accusait Ludovic d'encourager ces assassinats et
de payer un ducat chaque tête de Français [ici.]. Ces événements
ont été très inexactement rapportés, notamment dans Victoires,
conquêtes, revers... des Français, t. V.
I 12
178 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Févr. 1500
tenance du peuple, auquel bonnement ne se fyoit^.
Toutesfoys, avecques partye de ses gens, entra dedans
la ville ; mais tant ne se voulut arrester a la seurté
des cytoyens que plus d'ung jour y voulust faire
demeure ; ains y laissa le cardinal son frère et, a tout
son ost, prinst le chemin de I^avye, en laquelle fut de
ceulx de la ville honnorablement receu. Dedans le
chasteau a voit garnison de Françoys, lesquelz furent
assiégez et batus d'artillerye longuement; mais, voyans
que assez forte n'estoit la place et que de secours
n'estoit pour eulx nouvelles, parlamenterent et, après
maintz bons partiz que leur promist le seigneur Ludo-
vic, leurs bagues sauves, se rendirent. Et dedans fut
dix jours^ a séjour ledit seigneur Ludovic et puys s'en
alla a Vigeve^.
Dedans Novarre estoient lors le conte de Ligny et
le seigneur Jehan Jacques, avecques les autres capi-
taines et gens d'armes, qui, sans cesser, pensoyent
de l'affaire de la guerre : et, eux sachans l'armée du
seigneur Ludovic tant prochaine d'eulx que, d'heure
en autre, n'en actendoyent que la veue, tout le peuple
1. D'après Prato, Ascanio entra à Milan le 3 février, et Ludo-
vic le 4.
2. Quinze jours, selon Prato. Vigevano résista et obtint d'échap-
per au pillage.
3. Un des premiers soins de Ludovic fut d'engager tous ses
bijoux, estimés 150,960 ducats, sans compter divers parements
d'or. Plusieurs de ces bijoux étaient estimés 10 et même 25,000 du-
cats. Il en tira, sur prêt, environ G3,000 ducats (Fr. Peluso,
Archivio storico lombardo, 1878). Il fit flèche de tout bois pour se
procurer de l'argent et mit en réquisition les couvents. Le 16 mars,
il prit au trésor du Dôme de Milan des objets précieux donnés par
le comte Vimercati (Annali délia fabrica del Duomo de Milano, III,
ITi. Cf. Prato).
Févr. 1500] COMMENT LE S?r LUDOVIC FUT A MILLAN. 17'.»
de Lombardie bransler soubz la main du seigneur
Ludovic, leurs secours espartz et escartez, leur povoir
mal appuyé pour longuement pondereux faix de la
guerre soustenir, leurs vivres enchérir et appetisser,
et maintes autres menaces que la main tournant de
Fortune incertaine leur fasoit, si de pencer soubcyeux
furent souvant assailliz merveille ne fut. Toutesfoys,
pour mectre la chose en myeulx, sur ce voulurent, a
porte close, conseil célébrer, qui de divers propos fut
tenu; dont aucuns d'eulx furent d'avys que, sans autre
rainfort le venue du seigneur Ludovic actendre, c'es-
toit œuvre a l'aventure, actendu que leur povoir n'es-
toit suffizant pour a luy résister, et myeulx estoit soy
retirer a Verceil, en Piémont, en actendantleur secours.
Le conte de Ligny, qui a ce fil voyoit l'honneur
des Françoys bransler, heut pencée moult différente
a ce propos et dist que, desemparer la place, estoil
ouvrir le chemin de seureté aux ennemys et cloure le
pas de retrecte a leurs secours; par quoy, n'estoit
d'oppinion d'abbandonner le fort et que, de sa part,
plus tost y demeureroit seul aux perilz de fortune que,
ung seul pas, reculler en seureté reprochable. Et, ce
dit, plus question ne fut de retraicte.
Apres ce, furent nouvelles que le seigneur d'Allègre,
avecques ses gens d'armes, approchoit la Lombardye,
dont fut advisé que le conte de Ligny yroit au devant ;
lequel, sans avoir doubte des embusches de l'armée
du seigneur Ludovic, avecques soixante chevaulx sail-
lit de Novarre et prist le chemin du Cazal, qui est
une ville* du marquissat de Montferrat , sur la voye
1 . Et même la capitale.
180 CllKOMQUES DE LOUIS XII. [Févr. InOO
par ou devoit passer le seigneur d' Allègre avecques
ses gens. Sitost qu'il fut en la ville , il sceut que le
seigneur d'Allègre marchoit ; et affui que pour l'em-
pesche de la rivière du Pau, que passer failloit a l'ar-
mée, elle ne fust en demeure, avecques bateaux
atachez l'ung a l'autre, bien foncez et ancrez au fons
de l'eau, fist le conte de Ligny ponter icelle rivière,
qui moult estoit large et profunde, et fist le passage
tant accessible, que gens d'armes a cheval et le cliar-
roy de l'artillerie y povoit passer ausi seurement que
par ung chemin errant.
XVI.
Du RETOUR DE l' ARMÉE QUI ESTOIT ALLÉ A FOURLY.
L'armée que conduisoit le seigneur d'Allègre s'es-
toit, comme est escript, mise au retour, pour venir
la duché de Millan secourir, laquelle prinst son adresse
vers Boulloigne la Grasse, qui est une ville moult
grande, forte et bien peuplée*; et, sachant icelle la
venue des Françoys, devant le povoir desquelz les
fortes places des Italles n'avoyent eu tenue, a leur veue
volut mectre sa force en place et, pour monstrer de
quoy, plus de cent mille hommes devant et dedans
ladicte ville furent a la venue desdits Françoys mis
en armes. A l'approcher, voyans gens d'armes fran-
çoys si grande puissance tenir arroy, sur ce ne
sceurent que pencer, si n'est que pour le seigneur
Ludovic contre eulx voulsissent garder le passaige,
1. Cf. Toncluzzi et Minacci, Historié di Faenza, p. 551.
Fevr. 1500] DU RETOUR DE L'ARMEE. 1,^1
OU que, pour doubte de pillage ou d'autre force, se
fussent ainsi iceulx Boullonnoys armez. Toutesfoys,
sachans que par la falloit passer, hommes d'armes
prindrent leurs armetz et misrent la lance sur la cuisse,
cannonnyers chargèrent artillerye, Allemans hacque-
butes et picques apresterent et Gascons bandèrent
arbalestcs; somme, chascun se disposa au combat, si
besoing en estoit, et, en bataille, l'armée, tout le long
des murailles et devant les portes de la ville, marcha
ausi fièrement que si de cincquantc mille hommes
heust esté rainforcée ; et, entre tous les gens d'armes
françoys, avoit ung esdit que, si une pièce d'artillerye
ou ung homme seul par inconveniant estre arresté,
que chascun s'arrestoit jusques a ce que tout fust a
point, et ainsi par desordre riens ne se perdoit.
C'estoit chose bien estrange de veoir d'une seulle
ville yssir tante puissance. Tout le dessus des murailles
estoit couvert de testes armées, devant chascune des
portes, dont il y en avoit huyt ou dix : plus de qua-
rante ' quatre mille hommes armez estoyent et, tout
le long des rues, par la veue des portes qui a demy
estoyent entre ouvertes . n'apparoissoit que gens
d'armes, qui, a la passée, sans faire nul semblant d'em-
pescher l'armée, cryoyent : France, France. Autre
ennuy ne donneret aux Françoys. Mais, voyans le peu
de nombre d'iceulx au regard de leur povoir, disoyent
l'ung a l'autre que, a celuy jour, acqueroyent les Italles
le plus grant reproche de lascheté que fist oncques
région et que cestoit grant honte a tout le pays
1. Le texte original porte « q. quatre. » Le texte du ms. i~b^-2
porte seulement quatre, ce qui parait, en effet, plus probable.
I8-? CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Févr. 1500
d'Ylallye lesser a si peu deFrançoys charroyer le curre
triumphal, dont furent jadis les chevaliers romains,
sur tous autres héritiers, et possesseurs ; que le pusil-
lanime vouloir des Ytalliens modernes lessoit bien
estaindre et anyentir la glorieuse renommée des pre-
teritz triumphateurs de Romme, avec plusieurs autres
parolles envyeuses du loz françoys; lesserent ainsi
passer l'armée, laquelle se mist en voye vers la duché
de Ferrare, ou bien pencoit trouver l'ost du seigneur
Ludovic, qui la seur^ du duc de Ferrare avoit esposée.
Toutesfoys autre rancontre n'y trouva, fors de deux
cens estradiotz et quelque nombre de gens de pié,
qui luy voulurent empescher la voye et charger sur
l'arriére garde : mais tant a prouffit rechargez furent
que plus de vingt Albanoys demeurèrent sur le champ,
et a coups de trect plusieurs de leurs chevaulx furent
tuhez; les autres gaygnerent a fuir. Sur l'enfenterie
fut faict tel chapliz que plus de deux cens passèrent
par la pointe de l'espée. Et pensoit on que le duc de
Ferrare eust faict faire l'escarmouche; toutesfoys, il
desavoua le faict ; dont occasion n'eurent les Françoys
luy courir, mais |)rindrent le chemin de Parme et de
Plaisance, lesquelles receurent l'armée sans contredit.
Apres, fut faict le logis a une petite ville nommée
l'Estradelle^. Et, au desloger, heurent les Françoys
sur les champs quatre cens estradiotz en barbe, qui,
de la longueur d'une picque, l'arriére garde et les
helles de la bataille souvant approchoyent, mais aux
lances baisser tournoycnt le doz et, des ce qu'on mar-
i. La fille du duc de Ferrare, Béatrix d'Esté.
2. Stradella.
Févr. 1500] DU RETOUR DE L'ARMÉE. 183
choit, de rechief revenoyent et ainsi conduisirent l'ar-
mée de la jusques a ung pont, ung mille près d'une
ville, nommée Voguere, en la duché de Millan. Et,
pour le danger des embusches, aux gens d'armes
avoyent les capitaines deffendu que, pour suyvre ceulx
estradiotz, homme ne prist l'escart. Et, ainsi que les
Françoys passoyent celuy pont a la fille, sur les der-
reniers voulurent charger estradiotz et empescher le
pas. La fut ung jeune gendarme, nommé Chavanes,
guydon de la compignye du seigneur de Ghampdée;
et, voyant l'ennuyeux passetemps de ses coureurs,
avecques vingt hommes d'armes se vint mesler entre
eulx si rudement que dix de ses Albanoys furent par
terre emportez en l'heure, que jamais plus n'en rele-
vèrent ; les autres, voyans que pour eulx peu de gaing
avoit la, se misrent au retour. Droict a Voguere prinst
l'armée son chemin et ne voulurent la gensdarmes
arrester; mais a troys mille oultre furent loger.
Le lendemain, devant Tourtonne, entre six et sept
heures du matin, fut l'arme en arrest ; car les gens de
la ville avoyent fermées les portes et ne vouloyent a
riulz donner entrée. Le seigneur de Ghampdée, qui
lors estoit de l'avan garde, voyant qu'il n'estoit heure
d'actente, après plusieurs refuz, commanda que chas-
cun fist effort de gaigner le logis. Et, tost en l'heure,
halbardes, haches, picques et coignées furent mises
en besoigne, tellement que chaynes furent coppées,
pons abbatus, portes et murailles rompues et faite
ouverture, si ample que a tous venans fut commun
le passaige.
184 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Févr. 1500
XVII.
Comment Tourtonne fut pillée par les Francoys.
Les pouvres gens d'armes, qui moult long temps
parmy les dangiers de la guerre sans riens prendre
avoyent estez a la chace, voyans leur gibier pour l'heure
en pays raisonnable, deslongerent, et comme ceulx
qui d'appétit délibéré vouloyent repaistre, donnèrent
vivement sur la proye, et la prindrent une si chaulde
queurée que c'estoit assez pour remectre sus les plus
rebutez. Que fut ce, si n'est que a l'entrée de la cyté,
les Lombars, qui premiers furent la trouvez en armes,
par les piétons furent atournez, en manière que telle
frayeur donnèrent au surplus, que hommes et femmes
et petis enfans, cuydans que tout fust au povoir du
glayve habbandonné, maisons et biens a la mercy de
leurs ennemys lesserent et, pour la seureté de leurs
vyes, prindrent les églises. Toutesfoys, par les capi-
taines de l'armée furent le feu et le sang deffenduz,
mais la voye du pillage aux pellerins de Mars amplif-
fyée. Quoy plus, les portes clozes des maisons furent
froissées, coffres brisez, bouticques ouvertes, aumaires
et escrins emcherchez, caves et posternes visitées et,
en somme, tous les lieux segretz, ou chose de value
se pouvoit musser, desnuez et descouvers, et la les
Allemans et Gascons et autres gens de pié, (jui des
premiers estoyent entrez, fourrèrent leurs mitaines.
Chascun y fist tel devoir que, dedans la ville, chose
de prise qui trouver se peust ne demeura, si n'est se
qui ne se peut emporter, voire et tel marché y avoit
Févr. 1500J COMMENT TOCRTONM': I TT PILLEE. 185
de metridal* que a souhet y peurent triacleurs- faire
leurs besoignes.
Apres que le butin fut mys en place , nouvelles
furent que le seigneur Ludovic devoit, la nuit ensuy-
vant, entrer dedans Alixandrie ; dont convint aux
Françoys desloger et tirer celle part. Le seigneur
d'Allègre, avecques bonne garde, transmist en Ast le
butin de Tourtonne, pour le faire vendre, et, a temps,
le départir a la main^ commune.
Plusieurs de ceulx ([ui au pillage avoyent faict leur
pacquet, voyans qu'ilz avoyent leur charge, comme
ceulx qui au parcial proffit plus entendent que au deu
acquipt de loyal service, lesserent l'armée et segrete-
ment se retirèrent.
De Tourtonne prist l'armée son chemin vers Alixan-
drie, ou troys mille près de la fut a loger celle nuyt*.
Et, le lendemain, gens d'armes tant matin deslogerent
que, a l'aube du jour, furent devant les portes de la
ville, lesquelles furent ouvertes; et, sans autre con-
traire, entrèrent dedans. Et, voyans que la n'estoitde
la venue du seigneur Ludovic nouvelles, après avoir
faicte une repue, deslogerent et tirèrent droict au
Cazal, ou estoit le conte de Ligny, lequel avoit faict
ponter la rivière du Pau, pour passer l'armée.
1. Métridat, électuaire, à base d'opium, inventé, disait-on, par
Mithridate. Dans un sens plus large, on appelait métridat ou
tiriacle les électuaires en général.
2. Triacleurs, expression dédaigneuse pour désigner les apothi-
caires peu consciencieux, marchands de tîriacles, de drogues,
d'orviétan...
3. En distribuer le prix, de manière à- être tous à butin, confor-
mément aux règlements militaires.
'i. Dans la plaine de Marengo.
186 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Févr. 1500
Lorsque gens d'armes et artillerye furent arivez au
Gazai, chascun prist logis ; et, a la venue, grantchierre
se firent le conte de Ligny et le seigneur d'Allègre,
tous les autres capitaines et gens d'armes, qui, deux
jours durans, la tous ensemble séjournèrent, parlans
de r affaire de la guerre et de Ludovic, qui estoit a
Vigeve avecques grosse armée.
Le tresiesme jour du moys de feuvrier, le conte de
Ligny et le seigneur d'Allègre avecques leurs gens
d'armes sortirent du Cazal et droict a Morterre se
acheminèrent.
Le seigneur Jehan Jacques, qui estoit demeuré a
Novarre avecques troys cens hommes d'armes, après
que le conte de Ligny fut party pour aller au Cazal,
dedans Novarre lessa garnison et, avecques le surplus
de ses gens, dedans une autre ville de la duché de
Millan , nommée Pallestre ^ , s'en alla ; en laquelle
demeura jucques a ce que de la venue du seigneur
d' Allègre et de son armée sceust nouvelles.
Entre le Cazal et Morterre estoient le conte de
Ligny et le seigneur d'Allègre, a tout leurs gens ; et,
sitost que le seigneur Jehan Jacques sceut leur
aproche, avecques ce qu'il avoit de genz marcha au
devant, a dix mille près de Morterre s'assemblèrent,
dont, a ceste venue, entre les ungs et les autres, heust
joyeuse feste. Ensemble marchèrent vers le logis, sans
avoir doubte de l'effort du seigneur Ludovic, sept cens
hommes d'armes et troys mille piétons, de tel arroy
que bien leur sembloit sans arrest devoir passer par
toutes les Ytalles.
1. Palestro, près de Verceil, à proximité de Mortara.
Févr. 1500] COMMENT LES FRANCOYS COURURENT. 187
XVIII.
Comment les Francoys coururent devant Vigeve,
EN laquelle ESTOIT LE SEIGNEUR LUDOVIC AVECQUES
SON ARMÉE.
Apres que l'armée des Francoys fut a Morterre,
celle nuyt, conclurent les capitaines que, le lendemain
au matin, xiiu""^ jour de feuvrier, pour veoir la con-
tenance des gens d'armes du seigneur Ludovic, qui
estoient a Vigeve, coureurs seroyent devant envoyez
pour y donner quelque allarme; dont, au point du
jour, furent quatre cens homes d'armes a cheval et
mys en voye. Pour iceulx conduyre, furent ordonnez
le conte de Misoc, le seigneur d'AlIegre, Louys d'Ars,
Aulbert de Rousset, Chastellart et le capitaine Fon-
tralles. Et, eulx estans aux champs, avisèrent que,
pour la descuevre du pays, seroit bon quelques avan
coureurs mectre en chemin : et heurent la charge de
ce deux gentishommes , nommés le Petit Seigneur \
guydon de la compaignye du duc de Vallentinoys, et
Anthoine de Chavanes, guydon de la compaignye du
seigneur de Ghampdé ; lesquelz , avecques soixante
chevaulx, vers Vigeve s'adressèrent et tant s'avancèrent
que, en moings d'une heure, de plus de troys mille de
pays esloignerent leur bataille. Entre laquelle et eulx,
estoit le capitaine Fontrailles, avecques quarante
hommes d'armes, qui, a demy mille près d'iceulx, le
1. Jacques du Rival, dit le Petit-Seigneur, sommelier d'échan-
sonnerie du Commun du duc d'Orléans en 1498 (Compte des wùe5
à pension, ms. fr. 2927, fol. 27 et s.).
188 CHHUMQUES DE LOUIS XII. [Févr. 15(1(1
grant tropt marchoit sur queiihe, affin que, si d'avan-
ture estoient reboutez, au besoing de rainfort leur ser-
vist. Tant se hasterent iceulx avan coureurs que, hors
de la veue de leur suyte, a deux mille près de Vigevc
se trouvèrent et la heurent en barbe le conte Main-
froy^, qui du guect de Tarmée du seigneur Ludovic
avoit ce jour la charge, et estoit de six vings chevaulx
accompaigné ; et voyant celuy Mainf'roy le peu de
nombre de Françoys qui contre luy marchoyent, ne
en heut extime de tant que ses gens daignast mectre
en ordre, disant que pour ceulx n'estoit mestier tenir
autre arroy. Mais, desdaigner ses ennemys, qui plu-
sieurs déçoit, a son desavantage luy aprist pour une
autre foys ung tour de vielle guerre; car, voyans les
avan coureurs françoys le desordre de leurs ennemys
et qu'il estoit heure d'assembler, couchèrent lances et
donnèrent des espérons, si \ivement que tous a la foys
chargèrent sur le guect. Au raincontrer, fut le conte
Mainfroy mys par terre, avecques plusieurs des siens,
ainsi fut pris et quelques autres bons prisonniers. Du
surplus, les ungs furent tuhez et les autres chacez
jucques devant les portes de Vigeve. Ainsi que se hutin
duroit, le capitaine Fontrailles, avecques ses quarante
hommes d'armes, s'en vint aux avant coureurs assem-
bler et derechief recomancer la meslée.
Voyans les capitaines de l'armée du seigneur Ludo-
vic que a rainfort venoyent les Françoys, troys mille
chevaulx legiers misrent aux champs qui tost aux
i. Indication un peu vague. Il ne s'agit assurément pas d'un
Manfredi, de Faenza. Peut-être est-ce le comte Manlredo Lande,
chef du parti gibelin et des partisans de Ludovic à Plaisance.
Févr. 1500] COMMENT LES FllANCOYS COURURENT. 189
nostres adressèrent. Et, ainsi que escarmouche de
tous costez se lievoit, les quatre cens hommes d'armes,
qui au derrière tenoyent bataille, survindrent et pas-
sèrent ung petit pont, a demy mille près de la ville,
marchant vers ou estoit le bruyt. Le seigneur Ludovic,
voyant gens d'armes françoys a grant nombre tant
aprocher, pencent que la ville voulussent assiéger,
jucquez a une des portes de l'autre lez de la ville se
retira, disant qu'il valloit myeulx retourner a Pavye
jucques le tout de son secours fust venu. Messire
Galeas et ses autres capitaines, voyans que le seigneur
Ludovic n'estoit asseuré et que d'habbandonner la
ville tenoit propos, luy remonstrerent que les Fran-
çoys n'estoyent la venus que par une manière de
course et que, pour mectre siège, n'avoyent artillerye
ne gens de pie ; dont n'estoit besoing de soy retirer :
ainsi fut le propos de son esloing remys en demeure.
Dedans la ville de Vigeve, entre les Françoys et estra-
diotz de plus en plus fort se recommançoit l'escar-
mouche; car dix a dix, vingt a vingt, par escoadres,
d'ung costé et d'autre, sortoyent en place. Parmy les
compaignyes de France, avoit aucuns estradiotz, les-
quelz, avecques grant nombre de Françoys armez a
l'aise, souvant assemblèrent les Albanoys du seigneur
Ludovic. A la foys estoyent Françoys reboutez, etpuys
estradiotz Mauryens si tost rechassez que, pour leur
mieux, estoit heure de monstrer la vitesse de leurs
chevaulx. Entre les deux partiz estoit ung assez large
fossé, mais si peu profond que, sans autre empesche-
ment, de legier se povoit passer sur le bort; duquel,
tout ce jour, main a main fut combatu et, plus de
quatre foys, gaigné par les Albanoys du seigneur Ludo-
190 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Févr. 1500
vie et par les Françoys regaigné ; et ne fut sans que,
d'ung costé et d'autre, aux seures enseignes de la
guerre plusieurs ne fussent cognuz.
La pluspart des hommes d'armes françoys tenoyent
bataille sans marcher, par quelque affaire que leurs
gens heussent, pencent que, si les Allemans qui estoient
dedans la ville fasoyent saillye, que tout a temps pour-
roient estre au combat, et ausi que, au besoing néces-
saire, espargne est de saison. Touteffoys, de la ville
ne saillirent aucuns gens de pié.
Tousjours duroit l'escarmouche devant Vigeve et
souvant alloyent les estradiotz du seigneur Ludovic
jucquez près de ceulx qui ensemble tenoyent bataille;
mais, aux lances baisser, a coup souldain tournoyent
bride iceulx estradiotz, et si vistement se retiroyent
que de les actendre n'estoit nouvelles; par quoy peu
d'ennuy leur povoit on faire; toutesfoys, ceulx qui
tant près approchoyent que on les povoit chocquer,
estoyent asseurez de aller par terre, au dangier de
plus ne relever. Je ne veux plus agrandir ce compte,
ne descouvrir les œuvres qui, a l'imaginer de ceulx
({ui a telz affaires se sont trouvez, sont clerement
ampliffyées : mainctes lances rompues, courses, saillyes
et combatz dignes de loz furent illecques; car, sans
autre œuvre mectre a effect, tout ce jour dura l'es-
carmouche. Sur le vespre, estradiotz se retiroient a
Yigeve, desaccompaignez du conte Mainfroy et de plu-
sieurs leurs consors. Les Françoys, avecques peu de
perte et grant butin, tout le pas prindrent le retour
de Morterre.
En celuy mesme jour, au baillif de Disjon lurent
nouvelles du Roy, pour aller en Suyce faire amastz de
Févr. 1500] COMMENT LES FRANCOYS COURURENT. 191
quatorze ou quinze mille souldartz^, pour rainforcer
son armée. Lequel, sans autre demeure, se mist a
chemin et tant mist la chose en avant que, bientost
après le mandement royal, exécuta la teneur d'iceluy,
et heut le nombre accomply prest de partir, sitost que
premier payement^ auroient récent
Les Françoys (qui estoient a Novarre, en actendant
le sh^e de la Trimoille et son armée et le baillif de
Disjon, qui au pays des Ligues estoit allé quérir rain-
fort), huyt ou dix jours durans, ne firent que saillies
et courses et, a toutes foys, Albanoys, Lombars et
Romains se trouvoyent au champs ; tant que les four-
rageùrs de Morterre n'osoyent sans bonne garde sor-
tir ung mille de la garnison, car ja plusieurs y estoient
demeurez. Ainsi failloit que gens d'armes françoys a
toute heure fussent a cheval.
Durant ce, vindrent au secours du seigneur Ludo-
vic quatre cens hommes d'armes bourguignons, que
conduisoyent Louys de Vauldray^, Alvarade^, Jannot
des Prés^ et ung nommé Le Gousturier, avecques plus
1. V. ci-dessus p. 143, note 1.
2. Un acompte : ils ne touchèrent leur entrée en campagne
qu'à Verceil, au moment de pénétrer en Milanais (voy. ci-après,
p. 228).
3. Ant. de Bessey, comme on le verra plus loin, aussitôt sa
mission accomplie, revint à l'armée où le succès de ses démarches
lui fit grand honneur ; il y joua, dès lors, un rôle important.
4. Louis de Vaudray, capitaine de la garde de Maximilien, dit
Louis le Beau.
5. Alvarade, aventurier espagnol, que nous retrouvons plus tard
à la bataille de Ravenne, où il périt.
6. Ce nom est fréquent dans les domaines de Tarchiduc. Il
a été notamment porté par Jean des Preis, dit d'Outremeuse,
auteur du Myreur des histors. En 1500, il y avait en Bretagne un
192 CHRONIQUES DE LOUIS Xll. [Févr. l.JOD
de dix mille Allemans et lancequenetz, lesquelz sans
séjour esloyent par pays.
Le xv""" jour de feuvrier, le lieutenant du seigneur
do Ghampdée, nommé Ghastellart, avecques cincquante
hommes d'armes, l'ut aux champs conduyre les four-
l'ageui's de Morterre, jucques a cinc mille loings sur le
chemin de Yigeve, dont estoyent ce jour sortiz mes-
sire Bernardin Garaiche^, capitaine des Albanoys du
seigneur Ludovic, messire Gyerve, romain Goullon-
noys^, et le frère ^ du marquis de Mante, acompai-
gnez de quatre cens chevaulx; lesquelz raincontra en
plaine champaigne, en bon ordre et fyere marche,
mais, pour ce, ne resta que a ceulx n'en voulust, et,
sitost que d'assez les approcha , luy et les siens , a
course de cheval et pointe de lance, leur firent pour
entendre que guerre despiteuse a voit entre eulx mor-
telz deffiz publyez ; car tant rudement leur coururent
que. au rancontrer des lances, plusieurs d'iceulx
allèrent par terre. Le capitaine Bernardin et ses Estra-
diotz, voyans leurs Jacques embourrez en danger
d'estre percez, n'actendirent le choc, mais tout a temps
se retirèrent. Le frère du marquis de Mante, doubtant
Jean des Prez, (ils de Pierre ou Perrot des Prez, dont le Cls s'ap-
pelait Jean également,
1. Ce capitaine est appelé aussi Jean-Bernardin Cazaiche.
2. Don Prospero Colonna, duc de Traetta, comte de Fondi,
frère du cardinal Jean Colonna, mort en 1523. Il avait été désigné
en ]^99 pour commander les troupes que le roi de Naples devait
envoyer au secours de Ludovic.
3. Jean Gonzaga, marquis de Vescovato, frère cadet du mar-
quis de Mantoue, né en lAl'i. Il avait donc vingt-six ans. Il avait
épousé, en 1493, Laura Bentivoglio de Bologne; il mourut le
23 septembre 1525, sans enfants légitimes (A. Ferraris, Histoire
généalo'jique de la maison impériale et royale de Gonzaga, etc.).
Fév. 1500] COMMENT LES FRANÇOYS COURURENT. 193
que de plus luy mesadviiit, ne fist illecques long séjour
et, voyant messire Bernardin Caraiche a la retrete,
se tinst a son oppinion, et, sans plus, se mist a che-
min vers Vigeve, lessant le débat aux Françoys et aux
Romains, qui moult longtemps se combatirent, et,
comme ceulx qui de longue main , entre eulx , ont
pour le triumphe millitaire cruente guerre emcomman-
cée , firent, les ungs contre les aultres, telz effors
d'armes que povoir savoit porter. Et volut la bien
monstrer messire Gyervc que de la chevaleureuse gent
romaine estoit issu : car tant vigoureusement se def-
fendit que, plus d'une heure, sans riens perdre du
sien, soustint le hurt du combat et, voyant, a la foys,
par la force des Françoys, ses gens espartiz et des-
royez, tant a point les mist en ordre et ralya, et, de
luy, fasoit d'armes ce que preux chevallier povoit faire.
Apres que, d'une part et d'autre, sans savoir qui
avoit du myeux, longuement heut duré l'escarmouche,
doublant le seigneur de Ghastellart que de rainfort de
Bourgoignons ou AUemans luy et les siens ne fussent
ennuyez et voyant que, sans donner a droict, n'au-
royent part a ce butin, dist a ses gens d'armes :
« Qu'est cecy, Françoys? trouverons huy en cest
affaire moyen advantageux ; puisque, a si grant labeur,
l'avons encommancé et a tant dur travail poursuyvy,
reste a toute peine a fin honorable le reduyre : ce que
ferons, si par ordre, dilligence et vertus mectons main
a la besoigne ; donnons doncques au travers et a droict
et que homme a la peine de honteux vitupère encou-
rir ne se faigne ! » A chief de ses parolles, les Françoys,
comme lyons affamez, de rechief tous ensemble
avecques leurs ennemys se meslerent ; et, a celle foys,
I 13
194 CHRONIQUES DE LOUIS Xll. [Fév. 1500
fut messire Cyerve mys par terre et pluspart de ses
gens desfaictz. Ainsi tut priz et enmené avecques qua-
rante hommes des siens; aucuns des autres se sau-
vèrent a fuyr et les autres demeurèrent sur le champ.
Apres celle deffaicte, les Françoys, avecques leur
prise, a Morterre se retirèrent.
Le Roy, qui lors estoit a Bloiz, de jour en jour avoit
la poste, et a toute heure lectres en main et nouvelles
de tout ce que delà les monts se fasoit; et, la, fut
averty comment les gens d'armes qui estoyent allez a
Fourly, pour le duc de Vallentinoys, et ceulx qui en
la duché de Millan estoyent demeurez s'estoyent ras-
semblez, et des courses et saillyes qu'ilz fasoyent tous
les jours sur l'armée du seigneur Ludovic. Et, pour
faire payer troys mille cinc cens Suyces, de ceulx qui
de Fourly estoyent retournez a Morterre, transmist en
poste ung nommé Françoys Doulcet^ contrerolleur
des guerres extraordinaires.
1. J. d'Auton répète plus loin un noramé Doulcel avec une
nuance de dédain. Ancien contrôleur de la maison du duc d'Or-
léans (en 1486, il cautionne, en cette qualité, Jacques Doulcet,
censi'er de Blois ; Biblioth. de Blois, ras. n° 1526 ; ms. Moreau 406,
fol. 412), devenu maître de la Chambre aux deniers, commis au
paiement des officiers domestiques de l'hôtel et de l'extraordinaire
des guerres, Uoulcet était, dans ses délicates fonctions, fort sus-
pect de malversations; il en fut convaincu par la suite. Doulcet
appartenait à une famille de linanciers, et, en lui donnant à tort le
titre de contrôleur, J. d'Auton parait un peu le confondre avec « le
contrôleur Doulcet : » Guillaume Doulcet, écuycr de cuisine du
duc d'Orléans en 1485, puis contrôleur de ses finances, devenu,
sous Louis XII, contrôleur de l'argenterie, mourut avec cette
qualité; il avait épousé Catherine Aloyau (Biblioth. de Blois,
ms. n° 1591). Les noms de ces deux Doulcet se retrouvent dans
un grand nombre de pièces de comptabilité. On a confondu à tort
le second avec un secrétaire du roi, Guillaume Doulco. (Tit. orig.,
Fév. 1500] COMMENT LES FRANCO YS COURURENT. 195
Le XVI™® jour de feuvrier, fut a Morterre faicte la
montre d'iceulx Suyces et leur volut on faire paycmenl
du service d'ung moys qui leur estoit deu; lesquelz
tirent de leur argent refuz, disant que paye de sixsep-
maines leur estoit en reste; et tout ce faysoyent, pen-
cent que l'affaire de gens, en quoy le Roy pour l'heure
setrouvoit, prefburniroit leur entente. Toutesfoys, par
ung nommé Courcou', commissaire de gens d'armes,
Doulcet, Doulcet à Paris; Chartes royales, passim; Procéd. polit.
du régne de Louis XII, p. 1101, 868, 924, 1038, 1095 ) La famille
Doulcet remontait à Jean Doulcet, maître de la chambre aux
deniers de Charles d'Orléans, anobli par ce prince en 1454-55, et
qui bâtit ou répara le château de Beauregard, près Blois, avec
l'appui des libéralités du prince (Archives du Collège héraldique,
n° 1637). Ce Jean Doulcet fut, lui-même, convaincu de concus-
sion, et sa veuve, Marion, subit un procès prolongé en rembour-
sement des concussions de son mari.
1. Ce nom bizarre venait de Court-col, ou Courcoul, sobriquet
donné à Etienne du Plessis, écuyer d'écurie de Charles d'Anjou
en 1437. Geoffroy du Plessis, sans doute son fils, seigneur de
Tournan, près de Bray-sur-Seine, était mort en 1451. Jean du
Plessis, dit Courcou, dont il est question ici, devint maître d'hô-
tel de Marie de Glèves, mère de Louis XU, pendant que François
du Plessis devenait écuyer tranchant du duc. En 1469, Jean du
Plessis obtient de la duchesse pour Ysabeau, sa mère, une grali-
iication de 35 écus d'or; en 1471, il avait acheté la seigneurie
(VOschamps, au comté de Blois, et obtenu de ne payer précisément
que 35 écus de droit de quint et requint. En 1475, 1476, il passa,
comme beaucoup de serviteurs de la famille d'Orléans, au service
de Louis XI, qui le nomma conseiller, maître d'hôtel et vicomte de
Bayeux ; il avait commencé par exercer les simples fonctions de
commis à la vicomte de Bayeux. Louis XI le maria brillamment;
il obligea le conseiller au parlement Jean Popincourt, homme
fort distingué, à lui donner sa fille unique. Courcou paraît avoir
épousé, en secondes noces. Renée de TheUgny. Il devint maître
d'hôtel et homme de confiance d'Anne de Bretagne ; en 1500, 1 501 ,
il est secrétaire du roi, contrôleur général des guerres. En 1500,
Louis XII l'envoie en ambassade à Florence. Somme toute, c'était
196 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Fév. 1500
et le contrerolleur Doulcct leur fut dit qu'ilz ne seroyent
payez que pour ung mois et que plus n'avoyent servy.
Sur ce, dyrent les Suyces que, sans ce qu'il deman-
doyent, de prendre party estoyent délibérez. Lesdis
commissaire et contrerolleur, voyant le desraisonnable
propos de ses Suyces, estans sur terme de eulx en
aller, l'affaire que le Roy avoit de souldartz, le rain-
fort qu'ilz pourroyent donner au seigneur Ludovic, s'ilz
prenoyent son party, et l'apetissement du nombre de
gens dont ilz affoiblyroyent l'armée de France, d'autant
qu'ilz estoyent, qui, par compte, estoyent troys mille
cinc cens, ne sceurent a quel remède actacher leur pen-
cée, si n'est de trouver moyen pour adoulcir la chose ;
et, pour ce, devers les capitaines de ses Suyces se reti-
rèrent et, avecques doulces paroles et quelques dons
et promesses qu'ilz leur firent, de parler a iceulx et
les arrester, si possible estoit, heurent des capitaines
jurées promesses.
A la monstre, fut a tous faict euffre de payement
pour ung moys et a ceulx qui s'en vouldroyent aller
donner sauf conduyt; et, sur ce, heurent conseil tous
ensemble. Les capitaines, qui avoyent promysdebien
faire la besoigne, en acquiptant leur promesse, après
diverses opinions, dirent a leurs gens : « Gompignons,
on peut a temps faire des choses tant mal ordonnées
que James plus ne se pevent ramender. Vous povez
un aventurier heureux; mais il iinit fort mal. On verra itlus loin
qu'il fut convaincu de concussion comme trésorier des guerres et
condamné (Proccd. poiit. du régne do Louis XII,iKissim; Tit. orig.,
Du Plessis, nos ig et suiv., Popincourt, n^^ 7, 8, 9). Néanmoins,
son fils Charles fut maître d'hôtel du roi. Sa famille prospéra. 11
eut pour petit-fils Roger du Plessis, seigneur de Liancourt, pre-
mier duc de la Roclie-Guyon.
Fév, 1500] COMMENT LES FRANÇOYS COURURENT. 197
veoir que ce que nous dcbatons choit en desraison ;
car par autant n'avons servy que de salaire deman-
dons. Pour ce, premier que désemparer, pençons quel
meilleur party pourons choisir que celuy du Roy, qui,
par noz régions, semme l'argent en habbondance, qui
la gent de noz pays tient en extime tant louée que a
la defïence de ses terres et garde de son corps, sur
toutes autres, a esleue. Considérons ausi que, sans
autre achoison et a besoing, faire un tant desloyal
tour au Roy que, a tousjours, envers luy et les siens,
pourrons, non seullemcnt nous, mais toute nostre
nacion, demeurer en hayneux despriz. »
Apres ces remonstrances et autres parolles au pro-
pos afférentes, tous ensemble tirent conclusion de
demeure, sans plus faire refuz de l'argent que on leur
présentait ,
Pour plus souvant avoir nouvelles de l'affaire de la
duché de iMillan et au besoing d'icelle prestement sub-
venir, le xviiJ*^ jour de feuvrier, partit le Roy de la
ville de Bloiz ^ et prist le chemin de Lyon sur le Rosne,
et la fut le xix^ jour de mars. La Royne, qui a Sainct
Glaude devoit ung voyage, sachant que a passer par
Lyon n'avoit grand esloing de son droict chemin, tira
celle part. Le Roy, estant a Lyon, d'heure en autre
chevaucheurs et postes envoyoit ; et, sitost que chose
de nouveau luy survenoit de cjuelque affaire que ce
fust, tout en l'heure, ainsi que possible luy estoit, vou-
loit a tout mectre provision ; le travers du Daulphiné
et la coste des montaignes de Savoye souvant chevau-
'I. Légère erreur. Le 19 février, Louis XII signa encore à Blois
une ordonnance confirmant à Jeanne de France la jouissance du
grenier à sel de Pontoi.se {Chartes royales).
i98 CHRONIQUES DE LOUIS XII. fFév. 1500
choit, prest aller outre si besoing en estoit' . Son affaire
par deffault d'argent ne tardive dilligence n'estoit en
arrest, car, a toute heure, estoient trésoriers en voye
et postes a la course.
XIX.
Comment le Roy transmist le cardinal d'Amboise
DELA les MONS.
Sachant le Roy que l'armée, que le sire de la Tri-
mouUe conduisoit, aprochoit la Lombardie, et la venue
des Suyces que le bailli f de Disjon amenoit des Ligues,
pencent qu'eulx assemblez avecques les Françoys qui
estoyent en la duché de Millau, auroient tost faict ou
failli, afifin que entre ses lieutenans et chiefz de son
armée, pour le gouvernement d'icelle vouloir avoir,
controversité envieuse ne se conceust, pour obvier a
ce et moyenner- entre paix heureuse et ruyneuse dis-
i. Louis XII aimait beaucoup la cliasse du Dauphiné; de Lyon,
il s'y rendait sans cesse. La "vie active qu'il mena, d'après Jean
d'Auton, en mars 1500, s'accorde assez mal avec ce que nous dit
Saint-Gelais de sa grave maladie à cette même époque {Histoire de
Louis XI], publiée par Th. Godefroy, Paris, 1622, in-i", p. 175).
Mais l'erreur vient ici du copiste de Saint-Gelais. Tous les détails
que donne Saint-Gelais sur la prétendue maladie du roi en 1500
se rapportent évidemment à celle de 1503; dans l'ordre du récit,
l'épisode se trouve également à la date do 1503. Il faut donc cor-
riger le chiffre 1500 de l'édition de Th. Godefroy (qui a donné le
change à tous les historiens) et lui substituer celui de 1503.
2. Allusion aux difficultés qui s'étaient produites dans la cam-
pagne précédente entre Trivulce et Ligny. On a vu que, pour la
conduite générale des opérations, et dernièrement encore pour
l'évacuation de Côme, ils avaient été d'avis très diflëreuts. Les
difficultés étaient maintenant tellement aiguës que le roi cherchait
à « moyenner » entre la paix et la discorde.
B'év. 1500] DU CONSEIL QUI FUT TENU. 199
corde, et ausi pour la reconciliacion des villes insul-
tées de Lombardye deuement trecter, delà les mons
transmist le cardinal d'Amboise ; lequel auctoriza de
povoir royal, sur ce et toutes ses autres affaires, pour
encomancer, moyenner et diffînir, comme luy mesme
en propre. Avecques ledit cardinal furent le sei-
gneur de Grandmont, le seigneur de Neufcliastel^
maistre Jacques Hurault, trésorier^, et plusieurs
autres.
XX.
Du CONSEIL QUI E-XTRE LES LIEUTENANS DU ROY ET
LES CAPITAINES DE l' ARMÉE FUT TENU A MORTERRE,
ET DE l'OPPINION d' AUCUNS d'iCEULX.
A Vigeve estoit lors le seigneur Ludovic avecques
1. Philippe de Hochberg, de la maison de Bade, gouverneur de
Provence, était marquis de Rothelin et comte de Neufchàtel ; il
mourut en 1503. Mais il s'agit assurément ici de Henri de Neuf-
chastel, seigneur de Neufchastel, Chastel sur Mezelle et Épinal,
gouverneur de Bar, chambellan, capitaine de 50 lances. Henri de
Neufchastel était membre du conseil du roi, et l'un des plus
actifs, des plus influents (Tit. orig., Neufchastel, n"^ 13, 18, 19,
25, 26; Procéd. polit, du règne de Louis XII).
2. Jacques Hurault, s"" de Cheverny, Vibraye, etc., baron d'Hu-
riel, d'abord trésorier du duc de Guyenne, trésorier des guerres
sous Louis XI, chambellan, trésorier général du duc d'Orléans,
trésorier de France, général des finances, gouverneur de Blois,
ambassadeur en Suisse, figure dans un très grand nombre de pièces
de comptabilité. D'après sa déposition au procès de divorce de
Louis XII, il avait cinquante et un ans en 1498 {Procéd. polit, du
règne de Louis XII, p. 1036), bien que La Chesnaye des Bois lo
fasse mourir à quatre-vingts ans, le 25 octobre 1517. II avait un
cousin, Denis Hurault, seigneur de Saint-Denis et Villeluisant,
trésorier de la reine, dont le iils, Jacques, épousa sa sœur, Marie
Hurault.
200 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Fév. 1500
son armée ; auquel de jour en jour venoit rainfort, et
tant que de plus de trante mille souldartz se vit illecques
acompaigné; et, voyant que, le plus tost que pour
son affaire pouroit ses gens embesoigner, seroit son
myeulx, haut propos de aller mectre le siège a Mor-
terre, ou estoyent les Françoys, ou a Novarre, qui
estoit leur retrecte et passaige de leur secours. Les
Françoys qui la estoyent, advertis de ce, misrent la
chose en conseil; et fut par le seigneur Jehan Jacques
aux capitaines de l'armée, sur ce, demandé leur oppi-
nion.
Et premier a messire Anthoine de Bessé, baillif de
Disjon, auquel dist le seigneur Jehan Jacques : « Le
louable rapport du savoir affluant et famé très heureuse
de vous, seigneur baillif de Disjon, vers vostre domi-
nacion me faict adresser, pour avoir, du fons de vostre
cler advis, provision de conseil secourable sur le pro-
fitable salut de nostre présent affaire, lequel touche
l'augmentation de la seigneurye du Roy, le priz de
nostre honneur et le dangier de noz vies. Et, pour ce
que a mainctes batailles, journées, raincontres, courses,
saillyes et assaulx, avez exploictées les armes, les sei-
gneurs presens et moy avecques eulx, vous requérons
nous en tenir afferant propos. »
Et ce dit, telle responce heut le baillif de Disjon.
XXL
De l'oppinion du baillif de Disjon sur le faict
de la guerre.
« Pour avoir deue raison de telle demande, mal
Fév. 1500] OPPIMON DU BAILLIF DE DISJON. ^201
adressez a moy vous êtes, seigneurs. Toutesfoys,
puysque excuse n'a lieu ou auctorité commande et que,
par le povoir de ce, besoing m'est dire mon advys de
la chose que cbascun de vous, Messeigneurs, plus a
cler entendez; pour ouvrir seullement quelque passée
du chemin de seureté ou tendre nous est besoing, deux
motz de ce que j'en peulz entendre présentement vous
en diray. A nostre savoir n'est chose incogneue fjue le
seigneur Ludovic, avecques son armée, ne soit en
bransle de cy venir mectre le siège, ou bien a Novarre.
Or, avons nous a savoir le lieu des deux ou mieulx
pourrons servir le Roy, asseurer nostre excercite et
résister aux ennemys. Nous voyons a l'ueil que ceste
ville de Morterre est moult foible et desproveue de
vivres et que a moult grande puissance avons affaire :
pour quoy, demeurer et actendre le siège et les assaulx
des ennemys est, ce me semble, bazarder par trop
tous ceulx qui sont dedans, avecques l'artillerie, qui
est une des meilleurs pièces de nostre harnoys. Mal
sommes accompaignez pour contre noz adverses tenir
le combat. Nostre secours tant proche ne nous est que,
soubz l'espérance de sa venue, plus fors, pour ceste
heure , tenir nous devons. Pencer icy longuement
arrester sans assiégez estre de noz ennemys, est igno-
rer vérité le destroict du lieu : le séjour ample nous
prohibe l'approche de la guerre, nous seniont d'esloi-
gner la paix et contre tous hostilles effors préparer
vertueuse deffence. Quoy plus, armée, a nous, invin-
cible combatre nous fault ou a fain canine dompter
nostre apetit; et, si Fortune mobille vouloit que nous
feussions deffaictz, ausi a tard viendroit notre rainfort
que le secours d'Espaigne ; dont se pourroyent contre
202 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Fév. 1500
le Roy mutiner toutes les Italles, qui moult desavan-
ceroit sa conqueste. Avecques ce , en lessant ceste
ville, n'est chose perdre que, nous rassemblez, entroys
heures n'ayons reconquestée. Novarre est une bonne
ville, forte et bien avitaillée, près de noz Marches,
dont nous pourront venir vivres et secours d'heure en
moment; et, avecques ce, chasieau moult avantageux
et tort, pour a besoing retirer nostre artillerye. Ainsi,
sauf meilleur advis, bon seroit, ce me semble, nous
mectre dedans, en actendant noustre secours. » Les
parolles du baillif de Disjon Unies , es autres capi-
taines, sur ce qu'il avoit oppiaé, fut demandé advys ;
lesquelz furent tous de son party, reservez le conte de
Ligny et le seigneur de Champdée.
Apres que chascun heut advisé, le seigneur Jehan
Jacques dist au conte de Ligny : « Ainsi que a bonne
bouche se do y vent garder frians morceaulx, a vous
est réservée la conclusion de ceste matière doubteuse,
seigneur conte de Ligny, qui, jouxte la raison, en sau-
rez plainement décider et au droict point de son arrest
deuement la ramener. Guy avez par cy devant l'oppi-
nion de chascun; reste de vostre intencion, a vostre
plaisir, sur ce nous emboucher. » Ce dit, le conte de
Ligny, adroissant la première parolle au seigneur Jehan
Jacques, heut ceste oraison.
xxn.
Comment le conte de Ligny fist responce
SUR ce que avoit oppiné le baillif de Disjon.
« Seigneur, j'ay bien peu veu du faict de la guerre,
Fév. 15U0] (OMMENT LE ( '« DE LIGNY FIST RESPONTE. lOA
et ne m'a tant instruyt aux armes expérience que a
l'oppinion de tante chevalerye, sur la chose millitaire
deusse contrarier; toutesfoys, sans vouloir empescher
Tarrest de la plus saine part, mais seullement affin que
de rechief chascun puisse a cler debatre et sainement
esclarcir nostre affaire, tant que la vérité du miculx
se puisse actaindre, et nous trouver chemin qui seure-
ment nous puisse adresser, voyant ausi que l'œuvre
de la guerre encommancé n'est a reflaire et que ramen-
der ne se peut, et que a la fin de ce, doit on premier
prévenir de meure pencée que au principe mcctre la
main : a l'oposite de ce que paravant a esté allégué,
par une manière de dire, me veulx tenir. Et la raison :
s'il est ainsi que, par l'advis d'aucuns, la disecte de
vivres et foiblesse de ceste ville de Morterre et le des-
troict d'icelle nous deffende le demeurer, au regard
des vivres, tant que le marquissat de Montferral sent
pour nous (qui ja ne nous fauldra), deffaut n'en aurons :
car noz ennemys, qui a l'extime de nous sont peu a
cheval, tant emserrer ne nous sauront que, malgré
leur povoir, ne sortissons aux champs et que ne soyons
souvant avitaillez. Si la ville, pour actendre la puis-
sance et longuement soustenir les assaulx de noz enne-
mys, n'est deuement fortiffyée, il n'est muraille seure
que de hommes vertueulx, qui par nulz effors d'aver-
sité surmontez ne pevent estre. Si en ce heu sont noz
corps a destroict, en amplyacion de vigueur nous fault
les cueurs eslargir et avoir espérance de bonne For-
tune, qui tousjours a la main preste pour les audacieux
ayder'. Couvrons nous hardyment des asseurez escuz
1. Audentes fortuna juvat {Enéide, I. X, v. 28'i).
?04 CHRONIQUES DE LOUIS \ll. [Fév. 1500
de constance immobile ; car, au piz aller, si, pour Tcn-
nuyeux faix de la guerre longuement supporter ou par
Irop dur siège ou maisgre famine endurer, a l'ex-
tremme reiTuge de retrecte nous fault avoir recours,
quant ores sur nostre ost eschec pourroit advenir,
riens ou bien peu de perte y pourroit avoir le Roy.
Quant est des gens de cheval, la voye de seurté, par
le destour de l'armée du seigneur Ludovic, ne leur
pourroit estre empeschée, veu que la pluspart de ses
gens est en piétons. Au regard de rarlillerye, tant a
main luy est le charroy que de léger sauver se pourra ;
et, quant elle sera mise devant, assez bons gens d'armes
françoys avons pour la garder et conduyre jucques a
Novarre ou ailleurs, malgré le povoir de noz ennemys.
S'il advenoit que affaire nous survint, ce ne pourroit
estre que sur une partye de nostre gent de pié, dont
le Roy peu seroit endommagé, et du sien gueres n'au-
roit a dire ; car autres piétons n'ovons que Suyces et
Piemontoys, et peu de nombre de Gascons : ainsi
grande perte ne s'en pourroyt ensuyr. Si nous desem-
parons la place, elle est pour nous perdue, et les vivres
du marquissat de Monferrat arrestez; et diront noz
ennemys que summes chassez et proffugues : par quoy
prendront cueur asseuré et audacieux vouloir contre
nous. Millan, qui espoyre la venue de nostre infortune,
|30ur le seigneur Ludovic se mectra toute en armes.
Nous perdrons la reputassion ; qui a noz ennemys le
courage eslevera, et rabessera nostre bruyt, dont sur
nous cryeront toutes les Italles. Les Venissians, qui
autre chose n'actendent que veoir qui aura du mycux
pour tenir se party, se pourront contre nous declerer.
Si l'armée du seigneur Ludovic marche vers Novarre,
Mars 1500] DU RAINFORT DE NOVARRE. "205
nous y envoyrons partye de noz gens d'armes,
avecques bon nombre de gent de pié, lesquelz pour-
ront, a l'ayde de la ville, tenir moult longuement, et
nous, a besoing, les secourir. Pour ce, seront tous-
jours noz ennemys en doubteuse pencée et noz gens
en propos asseuré. Ainsi me semble que pié coy devons
tenyr ycy pour le myeulx. »
L'oppinion du conte de Ligny mise en audience, sans
autre replicque a ce contraire , fut par le seigneur
Jehan Jacques et autres capitaines approuvée et tenue,
et sur riieure appoincté, pour mectre barrières au
devant de l'armée du seigneur Ludovic, dedans Novarre
garnison de Françoys seroit envoyée ; et la fut trans-
mys le seigneur d'Allègre, avecques cent hommes
d'armes, mille Piemontoys et cinc cens Gascons.
Le Y""® jour de mars, le seigneur Ludovic avecques
son ost partit de Vigeve, et pour la garde d'icelle
laissa huit cens Allemans et quatre cens chevaulx
legiers, soubz la charge d'ung gentilhomme lombart
nommé Jehan du Gazai, qui, a la prise d'Ymolle, au
bailli de Disjon avoit esté prisonnier; et s'en alla ledit
Ludovic loger dedans une petite ville nommée le Tra-
caz\ a six milles près de Novarre.
XXIIL
Du RAINFORT DE NOVARRE ET DU SIEGE d'iCELLE.
Le seigneur d' Allègre estant dedans Novarre, sachant
la venue du seigneur Ludovic et son armée, et luy,
pour longuement contre telle puissance garder la ville,
1. ïrecate, sur la route de Novare à Milan, entre Nuvare et
Magenta.
206 CHRONIQUES DE LOUIS Xll. [Mars 1500
mal apparente, manda au conte de Ligny que secours
luy envoyast; dont fut advisé que Aulbert du Rous-
set, Robert Stuart et le seigneur de Coursinge, avecques
deux cens hommes d'armes, seroyent la transmys.
Le vii'^ jour de mars, fut ledit rainfort transmys a
Novarre^ ; et, pour doubte que des embusches de l'ar-
mée du seigneur Ludovic par les chemins ne fussent,
ceulx qui audit rainfort de Novarre alloyent, raincon-
trez, le conte de Ligny et le seigneur Jehan Jacques,
avecques trois cens hommes d'armes, les conduisirent ;
lesquelz ne furent sitost par une des portes de la ville
entrez que le seigneur Ludovic, avecques son armée,
devant l'autre n'eust mys le siège ; et tout en l'heure
tîst faire trenchées, tauldix et charger son artillerye-
et commancer la baterye, tant aigre et depiteuse que,
sur la muraille, homme ne se osoit descouvrir qui tost
ne se trouvast par terre ; et tant continuèrent coups
que en cinc heures, telle passée au travers des murs
fut faicte qu'elle suffisoit aux assaillans pour leur devoir
donner entrée.
Au desavantage des Françoys sembloit bien estre la
chose ; car, avecques peu de gens contre grosse armée,
grande place et foible leur falloit garder; et de tant
estoit le chemin des ennemys ampliffîé que autour de la
muraille n'avoit nulz fosscz qui empeschement leur feist.
1 . Ludovic, d'autre part, pressait l'Empereur de lui amener eu
personne du secours ; il lui députa à cette fin des citoyens de
Milan et de Pavie. Sa lettre au gouverneur de Pavie pour organi-
ser cette démarche est datée « ex felicibus castris apud Novariam,
die 12 martis 1500 » (Ang. Salomoni, Memorie slorico ch'plomatice
degli ambasciatori, p. 3). Mantoue, la Mirandole, Carpi, Correggio
lui envoyèrent des secours.
2. Ludovic avait peu d'artillerie. Le 10 mars, il reçut des pièces
envoyées par Maximilieu.
Mars 1500] ORAISON QUE LE Ss^ D'ALLEGRE EUT. 207
XXIV.
De l'assault que l'armée du seigneur Ludovic
DONNA a NOVARRE, ET GOMMANT PLUSIEURS BOUR-
GUIGNONS ET AlLEMANS y DEMEURERENT.
Voyant le seigneur Ludovic et les capitaines de son
armée que par force entrer leur failloit et que, pour
ce faire, assez leur sembloit avoir ouverture et povoir,
commandèrent que chascun approchast la brèche,
laquelle fut, en ung moment souluain, de plus de dix
mille Allemans et douze cens Bourguignons environ-
née. Au dedans de la ville, tout autour de la ronptui'e,
tous en armes estoyent les Françoys en tel arroy que
l'ung n'enpeschoit l'auire , et tel ordre estoit entre
eulx gardé que, pour coup d'artillerye ou autre dan-
gier, nul de son lieu desbransloit.
Les capitaines françoys, voyans l'assault tant ap-
presté que de ce ne restoit que l'assembler, enhorterent
leurs gens de monstrer aux ennemys que la durté du
fer par fer failloit amollir. Chascun des capitaines
remonstroit aux siens par parolles ce que par la main
devoit estre exécuté et, entre autres, le seigneur d'Al-
lègre eut a tous ceste oraison.
XXV.
Une oraison que, sur le point de l'assault,
LE seigneur d'Allègre eut aux Françoys.
« Pour ce que en multiplication de langage ne gis!
tout l'effect de vertueux vouloir, et que aux ennemys.
•?08 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Mars 1500
qui nous sont en veue prochaine, grant procès sans
coups donner ne povons avoir, long sermon n'est a
nous, pour l'heure, de saison, seigneurs françoys ;
mais savoir nous l'ault que si, en couraige, en audace,
en nature ou en meurs, les hommes ont valleur nulle,
aux armes se doit demonstrer ; pour ce, si jamais vou-
lons avoir nostre honneur, le service du Roy et noz
vyes pour recommandez, a ce, besoing le nous fault
par efïect mectre en place ; et, si noz ennemys hardy-
ment, comme lyons, nous assaillent, deffence furieuse
de sanglier nous fault contre eulx avoir; et, si de
murailles summes deproveuz, audace de ce nous ser-
vira, voire de telle seurté que par nulz coups de main
hostille seront froissez noz escuz. Perilz ne gloire ne
nous exitent, mais seulle vertus, qui contre tous effors
glorieusement triumphe ! Asseurons nostre voulloir
contre les dangiers de fortune et en laborieux travail
rainforcons nostre povoir, et, aux premiers coups
donner, mectons les armes a lesploict, pour résister
aux ennemys ; car, si, a ceste foys, par noz dextres
sont vigoureusement reboutez, d'icy en avant doubte-
ront de tant nous approcher. 0 Françoys, telz comme
nous summes soyons, et gardons a la peine d'immor-
tel reproche que la reluisant mémoire de noz pères
anticques, desquelz les nous tinrent jadys toutes autres
nacions en craincte, ne soit par nous, soubz l'ombre
ténébreux de lascheté reprouvée, honteusement obs-,
curcye. Fasons doncques, a la poincte du glayve, sen-
tir aux assaillans des places que aux vaincqueurs des
terres ont a besoigner; et adjoustons aux paternelz
mérites nouveaux tiltres de glorieuse renommée ! »
A ses motz, furent Françoys rainforcez de doubles
Mars 1500] ORAISON QUE LE Sg-" DALLEGRE EUT. 209
armes ; car tant heurent les cueurs endurciz de furieux
vouloir que plustost heust esté le harnoys amolly que
le courage vaincu, et n'y heut celuy a qui ne tardasl
la venue de l'assault ; lequel fut si soubdain que on
ne se donna garde que l'enseigne des Bourguignons
joygnant de la brèche fut plantée ; car, pour vou-
loir avoir l'honneur de l'assault et proffit de la prise,
s'estoyent iceulx Bourguignons mys des premiers et,
a celuy honnorable affaire, les hommes plus extimez
et la Heur de toute leur bende estoit en place. Quoy
plus, l'assault fut donné moult rudement, et tant que,
pour le bruyt de coups d'artillerye et de main, qui,
d'une part et d'autre, se faisoit ung mille autour de
la place tonnerre n'eust esté ouy. ^lain a main com-
mança le combat, si dur que, a la foys, estoyent Fran-
çoys par force reculiez, et puys Bourguygnons et
Allemans vigoureusement rechacez. Moult hardyment
assailloyent ; car, pour poux^ de lances ne coups de
trect et d'artillerye qu'on leur donnast, n'esloignoyent
la passée; et tant approcha celuy qui portoit l'enseigne
des Bourguignons que ung pié au dedans de la brèche
mist a ferme, et la y heut merveilleuse foulle, car les
assaillans de plus en plus fort se rainforçoient et,
supposé que plusieurs d'iceulx fussent mortellement
menez, pourtant nelessoyent l'ombre de leur enseigne.
Les Françoys, voyans que pour les coups mortel/
de leurs ennemys rabbatre, le tout de leur deffence
failloit avancer, chascun d'eulx tant aigrement mist le
fer en besoigne que de sang humain tout autour d'eulx
estoit la terre taincte et emrougie, et, comme ceulx
1. Poussée, « pulsus. »
I 44
210 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Mars 1500
que neccessité esvertuoit, faisoyent mervelles d'armes.
Ung jeune gentilhomme françoys, nommé le bastard
d'Amenzay\ tant avança la marche que, avecques
eeluy qui l'enseigne des Bourguignons portoit, main
a main heut la meslée, telle que après que le singulier
combat des deux champions fut emcommancé, a grans
coups d'espée par le franeoys fut l'enseigne mise par
terre. Le bourguignon la tenoit d'ung costé et le
françoys de l'autre; et, ainsi que eulx se comba-
toyent a qui elle demeureroit, les Bourguignons et
Allemans, voyans leur affaire tant rabesser, a tous
effors vindrent leur emseigne secourir. Oncques sur
le dur Sceva Gesarien ^ tant de dars ne furent tirez
pour une heure que a celle foys , contre celuy fran-
çoys, de coups de trectz et hacquebutes deschargez,
et tant mortellement que, tout au travers du corps,
par le degouct du sang, en plusieurs lieux en appa-
roissoit la vraye enseigne^. Mais, pour ce, ne lascha
sa prise, ains du poing du bourguignon a vive force
l'arracha, et, tout autour de son bras, malgré ses
ennemys, la plya. N'estoit ce bien légitimer dégénérée
1. Nous manquons de renseignements sur ce jeune bâtard, dont
on va voir la mort héroïque; il était sans doute fils de Jacques
d'Amanzé, gentilhomme bourguignon, qui se maria deux fois.
Quoique bâtard, selon un usage constant, J. d'Auton le qualifie
de gentilhomme.
2. Mucius Scaevola, sans doute.
3. Une miniature du ms. (fol. 32 v), qui représente l'assaut
donné par Ludovic à Novare, reproduit l'enseigne portée par ses
troupes. Cette enseigne était rouge, à lions d'or. Le rouge et l'or
étaient les couleurs de Ludovic (v. la miniature fol. 25 r"). A la
reddition de Novare, nous voyons dans l'armée de Ludovic divers
fanions : un noir à croix d'or, un rouge rayé d'or, un blanc et
rouge pointillé d'or (miniature du fol. -'iG r").
Mars 1500] ORAISON QUE LE Sgr D'ALLEGRE EUT. 211
nature? Si estoit, car, aiicores comme ung autre Epa-
minundas, duc de Thebes, qui, joyeusement, en mou-
rant, baisa l'ecu dont il avoit vigoureusement la chose
publicque deffandue*, pareillement, nonobstant les
extrêmes singlotz dont estoit celuy françoys actaint,
jucques a son logis l'enseigne en emporta, sans mons-
trer visage triste par proximité de fin, sachant heu-
reuse Renomée de vertuz embellye, après mort tem-
porelle, porter le triumphe de louange eterne. Or,
afifin que par le trop long récit des louables œuvres et
faictz méritoires des maindres, a l'ouyr des grans ne
soit mon compte ennuyeulx, de cestuy ne ditz autre
chose, si n'est que le vol de la mémoire de telz devroit
tout le monde environner.
Long seroit mon escript, si tous ceulx qui a ceste
affaire eslargirent vertus, scelon deue desserte, vou-
loye collauder.
Ayant tout ce mys a part, a l'assault dont j'ay pro-
pos emcommancé me fauît revenir, lequel duroit sans
cesse, moult aspre et cruel, et n'y avoit françoys qui
ne deust estre las, car le combat avoit ja bien duré
(juatre heures, et avoyent , a tous coups, ennemys
refreschiz et a relaiz ; mais chascun fasoit ce que povoir
savoit : les capitaines estoient tousjours devant , les
homes d'armes et archiers par craincte de mort ne
recuUoyent ung seul pas, les gens de pié se mons-
troycnt moult fièrement et mesmement les Gascons,
car, de leur part, si a point deff'endoyent l'assault que
4. Diodore raconte la mort d'Epaminondas, qui, frappé à mori
sur le champ de bataille de Mantinée, se fit, comme on sait,
apporter son écu et voulut mourir les yeux fixés sur co symbole do
la patrie.
212 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Mars 1500
homme n'approclioit la brèche, pour cuyder entrer,
qu'il ne fust empenné. Au derrière d'ung créneau
demy abbatu estoyent soixante hommes d'armes bour-
guignons pour, a besoing, rainforcer Fassault sans
faire bruyt. Quelqu'un françoys advisa leur embusche,
lequel monta segretement sur la muraille, au droict
de celuy créneau, et le desbranlla; en sorte que sur
yceulx Bourguignons le vint adresser, dont les ungs
furent assommez et les autres affoliez, tellement que
de tant près plus n'approchèrent. Autour de la muraille
ou l'assault se donnoit avoit tant de mors que aux
autres empeschoyent le chemin; car plus de cent
Bourguignons, des plus gens de bien, y demeurèrent,
et plus de six vings Allemans, avecques deux de leuK>
enseignes. Des Françoys, y moururent le bastard
d'Amanzay, ung homme d'armes de la compaignye
d'Aubert du Roucet, nommé Cyprien d'Auton^, deux
archiers et quatre laquays. Mais, a la parfin, l'assault
fut cessé au dommage des Bourguignons et Allemans
et au desavantage du seigneur Ludovic. Ainsi, loings
de leur propos et frustrez de leur entente, furent
envoyez.
Sitost que chascun fut retiré, les Bourguignons, qui
plusieurs gens de bonne extime a l'assault avoyent
perduz, a la ville transmirent une de leurs trompettes,
ayant charge de pryer, pour l'honneur de Dieu, les
capitaines françoys parmectre enterrer les mors, les-
quelz, durant leur vye, avoyent estez telz que, après
leur deces, ne dcvoyent leurs corps de la dens des
chiens ne du bec des oiseaulx estre dévorez. Les Fran-
1 . Evidemment dauphinois.
Mars 1500] ORAISON QUE LE Sgr DALLEGRE EUT. ■1\S
çoys, oyans la juste demande d'iceulx Bourguignons,
ne voulurent, comme les Thebayens, aux corps exa-
nimez refuser sépulture; mais furent contans que,
l'ung après l'autre, avecques peu de gent, sans dan-
ger, on les emporlast. Et, affin que, soubz ombre de
ce, machinacion ne fust occulte, fut dit que, a la peine
d'ung coup d'artillerye ou de trect, plus de deux ou
troys a la fbys n'approchassent la muraille. Apres que
les mors furent mys hors de la place et chascun a son
logis retiré, au rampar de la roupture fut mise la
main, en manière que, tout autour de la ville, n'avoit
de plus seur emdroict. Les Françoys, voyans que, au
long aller, de secours seroyent besoigneux, au conte
de Ligny et au seigneur Jehan Jacques mandèrent leur
affaire, lesquelz, de rechief, leur envoyèrent deux cens
hommes d'armes , et menèrent iceulx le conte de
Misoc, fîlz du seigneur Jehan Jacques, messire Aymar
de PryeS Louys d'Ars, le capitaine Sainct Prest et le
1. Aymard ou Émard de Prie, seigneur de Prie ou Prye en
Nivernais (Collection Jault, n^^ 804 à 825), de Montpoupon,
Lezillé et autres lieux, baron de Biisançais en Berry et de Toucy,
(Hait fils cadet d'Antoine de Prie et de Madeleine d'Amboise (ms.
Clair. 3, fol. 123). D'abord chambellan de Louis d'Orléans, il
reçoit de lui, le 12 juillet 1491, les droits de rachat dus pour le
trépas de Michel d'Étampes, seigneur de la Ferté-Imbault et de
Valençay. Échanson de Charles VIII, il fut, sous Louis XII, cham-
bellan, capitaine de 50 lances, gouverneur du Pont-Saint-Esprit,
grand-maitre dos arbalétriers, bailli du Cotentin (1514). Louis XII
lui confia en Italie le commandement de la citadelle d'Alexandrie,
avec 30 hommes d'armes à pied (Tit. orig., Prie, n»* 7, 11-13; ms.
fr. 25783, n° 68), et du château de Tortonne, avec cinq hommes
d'armes de pied (ms. fr. 25784, n° 104). Il avait épousé Avoye de
Chabannes, sœur d'Antoinette de Chabannes, femme de René
d'Anjou, baron de Mézières (ras. fr. 23986, partage de 1505). Sa
fille Renée épousa François de Blanchefort, fils de Jean de Blan-
214 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Mars 1500
seigneur de Chastelart, lesquelz rainforcerent la place
de tant (jue leurs ennemys n'en approchèrent foys,
que la retrecte ne fust a leur desavantage.
Et ne fut jour, durant ce temps, que, par les Fran-
çoys, saillyes et escarmouches ne fussent faictes. Louys
d'Ars, Robert Stuart, le seigneur de Chastellart et les
autres capitaines françoys réveillèrent souvant Tost du
seigneur Ludovic ; et tant y firent de criz et de allarmes
y donnèrent que, si ceulx de la place estoyent bien
lassez, a repos n'estoyent ceulx du dehors.
L'artiilerye du seigneur Ludovic estoit, sans séjour,
mise a l'exploict, tel que murailles, boulouars, def-
fences, repaires et créneaux, devant ses coups,
n'avoyent durée. Tant fut la baterye continuée que, en
cinc jours, la passée fut si grande et la roupture tant
près de terre que, en tous endroictz, gens d'armes
françoys estoyent en veue et au descouvert dedans la
place, ou, jour et nuyt, le harnoys sur le doz, aux
brèches et passées de la muraille, plus de quinze jours
durans, leur fallut tenir pié ferme, sans ce que nul
osast sa place habbandonner. La nuyt, ramparoyent
et fasoyent fossez et tauldiz pour, le jour, eulx garen-
tir, et n'y avoit ne grant ne petit qui a l'œuvre ne
mist la main. Entre eulx, estoyent les cerimonyes de
guerre si bien gardées que;, pour double de coups
d'artillerye, d'assault ou d'autre danger, nul desmai'-
choit de son ordre, voire a la peine d'ausi grant
reproche encourir, comme si d'une bataille honteuse-
ment s'en fust fouy. A bien pencer la chose, c'estoit
chefort, maire de Bordeaux et l'un des principaux serviteurs de
Louis XI (ms. Clair. 224, n° 433, contrat de 1510; ms. Clair. 225,
arrêt de 1530).
Mars 1500] ORAISON QUE LE S&i DALLEGRE EUT. 215
bien mys au champs les raidz luysans de louable ver-
tuz et ampliffyé le chemin errant de glorieuse proesse
a ceulx qui au triumphe d'honneur veullent parvenir.
Pour au propos retourner, a ce besoing servirent les
hommes vertueulx de mur inexpugnable. De jour en
jour, donnoyent Bourguignons et Allemans assaulx
moult furieux aux Francovs, non seullement en uno;
lieu, mais souventes foiys en troys ou en quatre; et,
plusieurs foys, furent cinc boulouars a ung coup tous
assailliz; mais, par les Françoys, tousjours deffendus'
tant vigoureusement que leurs ennemys sur eulx, par
force, ne gaignerent pied de terre.
Le seigneur Ludovic, moult esmerveillé de la longue
tenue et ferme résistance des Françoys, qui, au regard
de la multitude des siens, n'estoyent que une poignée
de gens, pençent que, si leur secours, qui venoit de
France, estoit du vouloir d'iceulx et que ensemble se
peussent joindre, moult loing se trouveroit de la fin
de son emprise, mais, tout ce dissimullé, heut manière
asseurée et fist baterye et assaulx de plus en plus fort
continuer, et heut délibéré propos de tost prendre la
ville de Novarre d'assault ou que a la poursuyte seroit
deffaicte son armée. Bien estoit adverty, par ses
espyes, que le sire de la Trimolle, avecques grande
puissance, estoit sur les champs et qu'il approchoit a
toute diligence, pour les Françoys secourir, et enten-
doit bien que, si la place n'estoit prise premier que
eulx fussent assemblez, que tout son affaire estoit en
demeure : dont a tous effors mectoit peine a gaigner
le logis et deffaire les hostes qui estoyent dedans, les-
quelz avoyent ja tant endurez d'ennuys, soustenuz
d'assaulx, heu nuyt et jour criz et allarmes, travaulx
216 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Mars 1500
sans repos, disecie de vivres, et tant, au froict et a la
pluye, de harnoys estez endossez que plus ne pou-
hoient; leurs murailles et rampars ne leur servoit
plus, fors d'autant leur cmpescher la voye que a leurs
ennemys, car tout estoit par terre.
XXVI.
Comment les Françoys rendirent Novarre
.\u seigneur Ludovic par gomposicion.
Le sabmedy, vingt uniesmc jour de mars, adviserent
les capitaines et gens d'armes françoys que plus lon-
guement soustenir le siège, veu leur ennuyeulx fatigue
et adventageux arroy de leur ennemy, c'estoit mectre
en douhteuse adventure tant de gens de bien que, si
Fortune, qui tourne a tous vens, vouloit parmectre
leur deffaicte, que trop grant dcffault en pourroit
avoir le surplus de l'armée de France et que myeulx
estoit, avecques honorable composicion, rendre la
place, qui a temps se povoit recouvrer, que, pour la
vouloir garder, eulx adventurer a perte trop domma-
geable ; et, ausi, que cinc cens hommes d'armes,
bien montez, estoyent la dedans, qui, par deffault de
vitaille, si plus duroit le siège, pourroient eulx affoi-
blir et de perdre leurs chevaulx; lesquelz, après ce,
ne sauroyent, a quelque bataille ou autre grand affaire,
tenir lieu que de varletz. Et, sur ce, parlamenterenl
et au seigneur I^udovic telle composicion demandèrent
que tous, a cheval, en armes, la lance sur la cuisse,
sortiroyent, et tous leurs piétons devant eulx, la
picque au poing ou arbalestres bandées, et que leur
Mars 1500] COIVIMENT Vie ALLEMANS FURENT DEFFAICTZ. 217
artillerye seroit retirée dedans le chasteau, lequel, de
troys jours après leur parlement, n'assauldroyent ; ce
qui leur fut accordé et tenu.
Le dimanche, vingt deusiesme jour de mars, de
Novarre sortirent les Françoys, tous en armes, avec-
ques leurs gens de pié, et tous ceulx de la ville, qui
suyvre les volurent, beurent de ce liberté. Toute
l'armée du seigneur Ludovic devant la ville se mist
en ordre pour voir la passée. Plus de deux mille de
pays, avecques les Françoys chevauchèrent deux cens
hommes d'armes bourguignons, eurent entre eulx,
sur le faict de la guerre ^ plusieurs parolles, puys se
retirèrent chascun a son carlier. Les Bourguignons
retournèrent a Novarre, et droict a Morterre prindrenl
Françoys leur adresse.
XXVII.
Comment six gens Allemans de ceulx du seigneur
Ludovic entre Morterre et Vigeve par les
Françoys furent deffaictz.
Le niesme jour, le conte de Ligny et le seigneur
Jehan Jacques estoient sailliz de Morterre, cuydant
aller rainforcer la garnison de Novarre, et marchèrent
1 . A partir de ce moment commencèrent les intelligences des
Français avec les Suisses de Ludovic, intelligences qui prirent
corps pendant une absence de Ludovic, retourné à Milan chercher
de l'argent. Ludovic avait promis à. ses Suisses les dépouilles de
Novare, et Trivulcc avait compris qu'en évitant les risques d'un
assaut, une capitulation priverait les Suisses de ce butin et les
rendrait furieux.
218 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Mar? InOO
jucques a ung bourg, nommé Robu^ a quatre mille
près; mais ja se retiroyent ceulx de la garnison par
ung autre chemin, dont ne se rancontrerent. Au partir
de Morterre, avoit le conte de Ligny envoyé ung cap-
pitaine gascon, nommé Perot de Payennes-, a tout
cent hommes d'armes, pour garder une ville près de
la, nommé Vessepolla"; mais, tantost qu'ilz furent a
chemin, remenda iceulx par une trompette hastive-
ment retourner a Morterre, doubtant que les Allemans
et autres gens d'armes, qui, pour le seigneur Ludovic,
gardoyent Yigeve, ne allassent prendre le logis, qui,
pour Fheure, de Françoys estoit desprovcu; et ausi
renvoya celle part ung gentilhomme, nommé Roque-
bertin^, avecques vingt chevaulx pour estre des pre-
1. Robbio, près de Mortara, sur la roule de Mortara à Vercoil
et près de la frontière du Piémont.
2. Nous n'avons point de renseignements sur Perrot de
Payennes. La famille de Payennes était établie à Paris au
xvi^ siècle, dans la personne de Jean de Payennes, mort avant
1590, et de Jacques de Payennes, chevalier de l'ordre (Tit. orig.,
Payennes).
3. Vespolate, sur la route de Novare à Mortara, à 12 kilomètres
de Novare, à 13 de Morlara.
4. Pierre de Rocqueborti, ou Roquebertin, n'était pas, comme
on l'a cru, un italien, mais un catalan, fait prisonnier par Louis XL
qui se l'attacha, lui donna en 1474 la seigneurie de Sommières et
le nomma, dès 1473, chambellan, gouverneur de Roussillon et de
Sardaigne (Cerdagne), avec une pension de 2,000 livres, portée en
147.') à 6,000 livres, et les années suivantes à 5,000. En 1476, il
prit possession, au nom du roi, de la ville de Lane en Cerdagne,
y installa une garde de 40 laquais, avec du blé, un moulin à blé
et autres ustensiles \I\i. orig., Roquebertin, u»* 2-8; Commines,
n, 266-267). En 1473, Louis XI lui donne une gratification de
7,000 livres, par le motif que Roquebertin avait engagé ses biens
pour le service de la France (Tit. orig., id., n» 3). Roquebertin
fut chargé, en 1507, d'une ambassade en Suisse fms. fr. 20979,
Mars 4500] COMMENT Vie ALLEMAN'S FURENT DEFFAICTZ. JIO
miers a l'entrée. Droict a Morterre se misrent les
ungs et les autres au retour, et tant picquerent que,
sur les dix heures du matin, tous ensemble devant les
portes de ladictc ville de Morterre se trouvèrent.
La garnison de Yigeve avoit bien sceu comment les
Françoys, pour aller Novarre secourir, avoyent lessé
Morterre; dont s'estoyent mis aux champs six cens
Allemans et deux cens chevaulx legiers que conduisoit
ung Lombart, nommé Jehan du Cazal, dont j'ay parlé
dessus, avecques quelques autres capitaines, pour le
seigneur Ludovic, et cuydoyent iceulx, sans faillir,
gaigner la ville de Morterre; mais, a eulx et aux
Frainçoys, furent les portes fermées. Toutesfoys, par
doulces parolles, heurent les Françoys ouverture et
entrèrent. Sitost que chevaulx furent establez et que
gens d'armes commancerent a repestre, nouvelles
furent que, sur les fossez et devant les portes de la
ville, estoyent les Allemans du seigneur Ludovic, a
grant nombre; et, tost en l'heure, les Françoys, qui
ancores n'estoyent desarmez, remontèrent a cheval et
ceulx qui peurent tout a la tille, vers la porte ou
estoyent iceulx Allemans marchèrent, et la heurent
entre eulx quelques parolles de rigueur; mais, tost
après, injurieux langaiges et deffiz hayneux, efïect de
main mise vint en jeu, car les Françoys tirent ouvrir
fol. 74); mais la part qu'il prit aux évéaempats fut généralement
fort secondaire. Il se mit au service du comte de Ligny comme
gouverneur de ses domaines du Milanais (Poggiali, Memorie di
Piacenza, VIII, 168).
En 1508, le sire de Ravenstein l'envoya au duc de Savoie
débattre des intérêts tout personnels (ms. fr. 281'2, fol. 4).
Commines cite en 1495 et 1496 un autre Jean Roquebertin.
catalan (II, 503, 544).
220 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Mars 150(1
les portes et sur leurs ennemys saillirent moull
rudement.
Le capitaine Perot de Payennes, soy doublant de
(juelque embusche et sans ordre voyant ses gens a la
saillye, volut ceulx arrester et feist fermer les portes;
toutesfoys, plus de soixante chevaulx se misrent hors
et commancerent a charger si rudement que, au ran-
contrer, dedans de petilz guez et ruisseaux qui la
couroyent, plus de quarente de ceulx lancequenetz et
Allemans furent plungez et noyez, et les autres chacez
plus d'ung trect d'arc. Voyant le capitaine Perot la
charge que fasoyent ses gens du dehors, et que ja
fort esloignoyent la ville, doublant que affaire leur
survint, ne les volut, sans luy plus lesser escarter;
mais, avecques le surplus de ses gens et emseigne des-
plyée, se mist après, si viste que tost les heut actaings.
A l'assembler, furent les Allemans a leur perte emme-
nez, jucquez a une chappelle, a demy mille loings de
la ville, en laquelle, et tout autour d'icelle, estoit une
embusche de deux cens chevaulx et de cinc cens
soixante Allemans, lesquelz, tous ensemble et en
marche ordonnée, saillirent sur les Françoys, et la,
d'ung et d'autre lez, commança l'escarmouche, telle
(juc besoing estoit a chascun d'avoir l'ueil a son
alTaire. Les gens d'armes françoys se tenoyenl ensemble,
et, quant aux ennemys assembler leur failloit, tous a
la foys donnoyent la charge, sans ce que nul en queuhe
demeurast ou se mist a l'cscart, afïin (|ue, entre les
gens de pié et les chevaulx, ne fust encloz. Souvant
furent estradiotz assailliz, mais a nulz coups acten-
doyent le hurt, et, quand ilz estoyent pressez, a leurs
piétons se rctiroyent, qui, tant serrez et en si bon
Mars 1500] COMMENT Vie aLLEMANS furent DEFFAICTZ. 221
ordre se tcnoyent, que on ne les povoit rompre ne
desassenibler ; mais les escartez estoyent a coup ram-
barrez et mys a la raison. Voyans iceulx AUemans et
autres souldartz mauryens, que a leur trop domma-
geuse perte tournoit leur emprise et que, pour le
myeulx, retraicte leur estoit vallable, en eulx deffen-
dant a tour de bras, prindrent le chemin de Yigeve
et, plus de deux mille de pays, en eulx retirant, ainsi
recullerent. Tousjours en demeuroit quelqun en reste,
et ausi a coups de picques et hacquebutes blecoyenl
gens et chevaulx.
Les Françoys, qui, ce jour, estoyent sailliz de
Novarre, en approchant la ville de Morterre, sceurent
par avanture la meslée, et la, le plus tost qu'ilz
peurent, se trouvèrent. A leur venue, fut de rechief
l'escarmouche recomancée, d'ung coté et d'autre
moult dure; car les Ailemans et gens de cheval du
seigneur Ludovic, voyans leurs ennemys de nombre
rainforcez, de vertueulx courage firent leurs escus, et
si adroict se deffendirent, pour autant qu'ilz estoyent,
que nul d'eulx fasoit a reprandre. Messire Aymar de
Prye sceut bien a quoy s'en tenir, car, cuydant avec-
ques eulx avoir meslée, tant empesché entre eulx se
trouva que, nonobstant que a toutes mains deffence
luy fut secourable, chargé fut de toutes pars, et luy
promptement rebouté avecques ung coup de hacque-
bute, que, au travers de la cuysse, en emporta. Le
capitaine seigneur de Sainct Prest les approcha de
tant que, au travers du gantellet, d'ung coup de
picque heut la main percée. Somme, nul les appro-
choit de longueur de picque que ne fust actainct ; de
quelque part que on les assailloit, sur leurs seures
222 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Mars 1500
gardes et rusées deffences tenoyent l'ueil, le pié et la
main, en manière qu'on ne les povoit deffaire. Quant
on chargeoit leur gent de cheval, ilz se ouvroyent par
le devant et entre eulx les recueilloyent ; et, en recul-
lant, ceulx du dariere se relournoyent contre les Fran-
çoys et nulle foys failloyent d'actaindre quelqun.
De leur rim sortoyent huyt a huyt, dix a dix, si
très hardiment qu'on ne sauroit plus, et a grans
coups de picques et hallebardes fasoyent d'eulx telles
merveilles que homme ne les veoyit qui n'en heust
frayeur.
Ung entre les autres fut, qui, pour myeulx donner
coups a l'aise du corps, en plain champ et hors sa
bataille, comme s'il heust voulu jouer de soupplesses,
lascha son pourpoint et, en donnant le bransle aux
espaules, a deux mains prinst la hallebarde pour ruer
patacz; et, comme celuy qui, pour le priz de la mort
d'autruy, voulut sa vie mectre en vente contre tous
ceulx qui a ce marché se vouloyent trouver, tenoit
pié ferme. Toutesfoys, a la fin du jeu, luy mesadvint;
car, luy et tous ceulx qui prindrent ce party, s'escar-
terent de tant que plus ne trouvèrent le chemin du
retour. Les autres se retir[e]rent vers Vigeve, faisant
fuyte de lou ; mais, nonobstant leur deffence, on les
chargeoit de si près qu'ilz ne savoyent tour donner
qui de mort les sceust garantir. En eulx retirant trou-
vèrent, sur le chemin, ung petit boys assez fort et,
eulx cuydant illecques myeulx sauver, se desordon-
nerent et, pour gaigner le fort, levèrent leurs picques.
Voyans les Françoys le desordre de ceulx Allemans,
avecques quelque gent de pié qu'ilz avoyent, se misrent
après et, de toutes pars, les envahyrent; lesquelz.
Mars 1500] COMMENT vie ALLEMANS furent DEFFAICTZ. 223
voyans sur eulx tuniber le faix de la deffortune,
volurent aux ennemys lesser cruente et luctueuse vic-
toire, car a tous effors leur vie detîendirent.
A l'entrée de ce boucquet dont j'ay parlé, ung
nommé George Rudich, capitaine d'une bende de
Suyces du party du Roy, se mist après en l'heure
qu'onques puys ne revint; car tant se liasta que, pre-
mier qu'il peust estre recoux, les Allemans l'eurent
occiz. Ung archier de la compagnye du seigneur de
Sainct Prest, a tout une arbaleste bendée, pour plus
droict assenner quelqun de ceulx Allemans, lascha la
reine de la bride de son cheval et, la, tant bazarda sa
vie, soubz lasseurté de la conduyte d'iceluy, que entre
ses ennemys soubdaynement l'en emmena, lequel a
coups de hallebardes fut illecques assommé. Assez
d'autres Françoys blecyerent iceulx Allemans, et
heussent plus, mais l'empeschement des branches et
des arbres du boys, ou ilz estoyent, leur nuysoit de
tant que leurs picques et hallebardes ne peurent plus
embesoigner, ne eulx ralyer; par quoy furent tous en
ce lieu tuhez et deffaictz, et en mourut, par compte,
cinc cens, et cincquante furent priz, lesquelz furent,
par les Suyces, qui a celle deffaicte avoyent perdu
leur capitaine, entre les mains des Françoys tous occiz.
Les gens de cheval se deffendirent longuement ;
leur capitaine, nommé Jehan du Gazai, heu ung coup
de lance en la cuisse et fut au bras blecié en deux
lieux, lequel pourtant ne volut oncques habbandonner
ses gens, supposé que a l'avantage fust monté, pour
soy retirer d'heure s'il heust voulu : ainsi fut priz
avecques la plupart des siens.
Les autres se sauvèrent comme ilz sceurent, et,
224 ruRONiQUES DE LOUIS XII. [Mars 1500
après ce, droict a Morterre se retirèrent les Françoys,
sans avoir perdu que deux hommes.
Le lendemain, xxiif jour de mars, le conte de Ligny et
le seigneur Jehan Jacques, avecques leurs gens d'armes,
retournèrent a Morterre, et tîst le conte de Ligny
ensepvellir les mors, qui ancores estoyent sur la terre
estandus. Lesquelz, scelon le rapport de ceulx qui les
veirent , furent bien des plus beaulx hommes que
nature puisse ouvrer, tous eingrossez de cuers virilles,
dont, après la mort, louer les deusse, si presumptif
oultrecuyder n'eust voulu le terme de leur vie anti-
ciper, car le capitaine de leur gent de cheval disoit
que tant estoyent, au partir de Yigeve, enflez de fierté
que toute l'armée de France, scelon leur dire, n'eust
heu povoir pour les deffaire; toutesfoys. Trop présu-
mer, (jui les foulz hardys souvant déçoit, les mist en
voye prochaine de malheureuse fin. Ainsi qu'on les
mectoit en terre, une trompette du seigneur Ludovic
vint sur le lieu pour demander ung gentilhomme lom-
bart, qui avecques les Allemans avoit esté tuhé ; mais
on ne le peult cognoistre entre les mors, tant avoyent
les visages detrenchiez. Les corps furent mys en terre,
et, pour les péchiez d'iceulx, le conte de Ligny fist, a
Morterre, faire obseque sollempnel.
XXVIIL
Comment le seigneur Ludovic, après que les Fran-
çoys EURENT RENDUE NOVARRE, FIST SON ENTRÉE A
MiLLAN.
Dedans la ville de Novarre estoit le seigneur Ludo-
Mars 1500] COMMENT LUDOVIC FIST SON ENTREE. 225
vie avecques son armée, moult joyeulx de la réduction
d'icelle, pencent que les Françoys, après avoir faict
celle perte, se trouveroyent hors du chemin de seure
retrecte et que, par les autres villes de la duché de
Millan, tant mal receuz qu'ilz n'auroyent cause de y
faire long séjour, et aussi que toute Lombardye crye- ,
roit sur eulx Ville guignée, ce qui pourroit leur
fureur adoulcir et amollir leur courage. Et, après ce,
cuydant de ses ennemys estre le vaincqueur, comme
celuy qui de victoyres heureuses et glorieux labeurs
voloit la palme de triumphe recepvoir, avecques ses
plus sollempnelz complices et quelque nombre de gens
d'armes, dedans la ville de Millan s'en alla, et la fist
son entrée pompeuse.
La recepcion, que les seigneurs et peuple de la ville
luy firent, fut tant magnificque que, a ceulx qui
estoyent au spectacle, povoit sembler que Dieu fust
illecques dessendu. Tant fut en honneur avancé et
haultement receu c|ue, de tous sallutz amyables et
humbles révérences de grans et de petiz, de toutes
pars fut seigneureusement accueily; et, pour plus le
monter en gloire caducque, a peu près le voulurent
iceulx Lombars divinement adourer. Quoy plus, eulx
cuydans le povoir des Françoys du tout abbatu, comme
ceulx qui tousditz aux plus fors tendent la main, après
ce recueil tant sumptueulx, les trésors de la ville luy
ouvrirent, pour en prendre a son vouloir, luy priant
que, le plus tost qu'il pouroit, heust a chacer de
Lombardye tous les Françoys qui la estoyent, si loings
que James ung tout seul n'en peussent veoir; lequel
leur promist que, sans faillir, leur requeste seroit en
brief exécutée, si Fortune ne luy tournoit le doz. Et
220 CHRONIQUES DE LOLIS XII. [Mars 1500
pour, a ce, de plus se vouloir a eulx obliger, de leurs
deniers si a plein garnist ses coffres que de plus de deux
cens mille ducatz empira leurs houticques ; et, comme
non assouvy de l'avoir de tant de bourses deslyées,
au sainctuaire de Dieu osa mectrc la main et appro-
prier a son mondain usage ce qui au service divin
estoit ordonné, sans avoir doubte de la pugnicion
amere emcorir, dont jadis la divine vengence voulut
les sacrilleges et expollyateurs des temples cruellement
chastier. Mais, tost après ce grief forfaict, comme la
roe, qui devant ung bouffement venteulx tourne du
liauU en bas, ainsi, du plus sublime degré de sa gloire
instabille, applaty et assoupé, dedans la fange de misère
se trouva. Gueres ne séjourna dedans Milan après qu'il
heut ainsi exploicté*, ains s'en retourna a Novarre,
ou estoit son armée.
1. Depuis son retour d'Allemagne, Ludovic Sforza n'avait fait
que traverser Milan une seule fois, sans y séjourner. On voit, par
les détails que nous fournit Jean d'Auton avec une précision
remarquable, qu'il y revint seulement lorsqu'il eut repoussé l'ar-
mée française et que, cette fois encore, il n'y séjourna guère. A
ce moment, les troupes occupaient en force considérable Novare
et la ligne qui s'étend de Novare à Pavie, par Vigevano, c'est-à-dire
la ligne du Tésin qui couvrait Milan. Les Français se trouvaient
concentrés de Verceil à F'alcstro et à Mortara, ayant à ce dernier
point leurs postes les plus avancés.
Dans ces conditions, on ne comprend pas très bien l'exploit
attribué à Bayard par la Chronique du Loyal Scrvileur (ch. xiv
et xv) ; d'après ce récit, Bayard, emporté par son ardeur et se
trouvant campé à vingt milles seulement de Milan, aurait enlevé,
avec 40 ou 50 de ses compagnons, après un rude combat, le vil-
lage de Binasco, entre Pavie et Milan, occupé par 300 chevaux
lombards sous les ordres de Jean Bernardin Cazache; il aurait
poursuivi les fuyards jusqu'à Milan, serait entré pêle-mêle avec
eux dans la ville et ne se serait arrêté que devant le logis de
Mars 1500] COMMENT LA ÏHIMOILLE ARRIVA A MOUTERRE. 'i^l
XXIX.
Comment le sire de la Trimoille, avecques son
armée, arriva a morterre en lomrardye , et
DU RAINFORT QU'iL DONNA AUX FrANÇOYS QUI LA
ESTOYENT.
Le vingt et quatriesme jour de mars, le sire de la
Trimoille, avecques son armée, partit de Verceil ^ ; et,
Ludoyic, où on l'aurait fait prisonnier. Touché de sa bravoure,
Ludovic lui rendit la liberté.
Outre que le récit de cet exploit a une forme extérieure un peu
romanesque, nous ne pouvons nous empêcher de supposer qu'il
frise fortement la légende Jean d'Auton, dont le récit cons-
ciencieux est des plus circonstanciés pour cette campagne, raconte
avec soin les escarmouches contre le comte Bernardin, capitaine
(ÏAlba7iais; il ne dit rien d'un incident, assurément digne de
mémoire, et qu'il n'eût pas manqué de noter. Le chroniqueur de
Bayard, Aymar du Rivai), si précis également dans ses indica-
tions, n'y fait pas la moindre allusion, non plus qu'aucun autre
récit.
Or, nous aurions besoin de témoignages formels pour admettre
l'authenticité absolue d'un fait aussi extraordinaire que celui de
300 cavaliers, rudes comme les Albanais, continuant à s'enfuir,
poursuivis, derrière l'armée de Ludovic, par un seul homme, cet
homme fùt-il Bayard, franchissant de la sorte la porte et les postes
militaires des fortifications de Milan et sa double enceinte, puis
traversant la ville entière jusqu'au logis du duc, c'est-à-dire tout
le cœur de la cité.
Quant à Ludovic, on voit, par le récit de Jean d'Auton, qu'il
séjourna à peine à Milan et qu'il rejoignit de suite son armée. De
plus, il ne se trouvait pas alors dans des dispositions de grande
générosité.
1. La Trémoille, selon son habitude, avait été long à s'ébranler,
voulant pourvoir à tout. L'on a encore la note des préparatifs per-
sonnels qu'avant de quitter la France il avait fait faire (Archives
•i-28 CHRONIQUES DE LOUIS XIl. [Mars 1500
ancores non sachant la ville de Novarre estre au sei-
j^neur Ludovic rendue, cuydant trouver le siège devant,
pour secourir les assiégez marchoit le plus tost qu'il
povoit celle part, pencent que, si de heure se assem-
bloit avecques eulx, que, a quelque priz que ce fust,
de M. le duc de la ïrémoille, note manuscrite : S'cnsuyt ce qui
est neccessaire pour la maison de liions'', luy estant lieutenant du
Hoy en la duché de Millan). Nous y voyons que sa suite person-
nelle se composait de 67 chevaux à livrée, ainsi répartis :
4 grans chevaux et 1 courteau; 0 mules, haquenées et cour-
teaux ;
3 chevaux de somme, pour la chambre de monseigneur, 1 pour
son harnois, 1 pour le linge, 1 pour la cuisine, 1 pour la dépense
pour porter la vaisselle, 2 pour les ustensiles de la cuisine
(broches, poêles, etc.), 1 pour la boulangerie;
2 pour chacun des 12 gentilshommes de sa maison (soit 24);
4 pour les 4 gens de sou échansonnerie, et 1 grand cheval pour
2 barils de vin;
(i chevaux pour les 6 gens de la cuisine et 2 pour les bouchers;
I cheval pour le barbier, 1 pour le couturier, 1 pour le valet de
chambre, 1 pour le fourrier, 1 pour la lavandière, 1 pour le secré-
taire, 1 pour le clerc qui écrit la dépense.
II fallut, pour y fournir, acheter 5 chevaux au départ.
« Plus se fault pourveoir de quatre bouchiers, de deux a cheval
et deux a pié, pour mener lesdits moutons, et ung garson pour les
garder, et fault merchandez a eulx pour savoir combien ilz voul-
dront gaingner par moys. »
Il faut, pour la table, 2 nappes cl 2 douzaines de serviettes par
jour; pour la table des gentilshommes, une nappe; pour celle de ses
archers, une aussi ; pour celle du maître d'iiôtel et autres officiers,
3 nappes par jour; soit, en tout, 49 nappes à emporter et 28 dou-
zaines de serviettes ; pour la cuisine, 2 nappes et une demi-dou-
zaine de serviettes par jour. La Trémoille a ordonné aussi de se
pourvoir de boulanger et pâtissier, et de voir ce qu'ils voudront
gagner par mois; d'un clerc et de deux lavandières; d'emporter
aussi sa vaisselle, soit 2 douzaines de tasses, sa coupe habituelle
et deux autres, 4 flacons, 2 pots, 4 aiguières, 2 bassins et 47 pièces
de vaisselle de cuisine.
On voit, par ce détail, à quel point il prévoyait tout.
Avril 1500] COMMENT LA TRIMOILLE ARRIVA A MORTERRE. 2-29
a ses ennemys feroit ung allarme, voire, si bon luy
sembloit le combat, sans autre raintbrt attendre, chaul-
dement leur donneroit la bataille. Ainsi qu'il appro-
choit Novarre, par les gens du pays fut adverty que
les Françoys avoyent rendu la ville au seigneur Ludo-
vic et que a Morterre s'estoyent retirez, dont prinst
le chemin de Morterre; et la, sur les six heures du
soir, arriva, avecques ses gens d'armes. A celle venue,
fut l'excercite de France contre le povoir du seigneur
Ludovic moult rainforcée, et de tant que assez puissans
se cuydoyent les Françoys pour l'actendre au plains
avecques son ost. Le sire de la Trimoille fut maintes
foys d'avys que, si la demeure de leurs Suyces estoit
plus gueres tarde, que la bataille fust aux ennemys
promptement donnée, affin que de plus ne se rainfor-
çassent, et que les Françoys, qui ensemble estoyent
doze cens hommes d'armes\ avecques quatre mille
piétons et bonne artillerye, estoyent assez fors pour
les combatre et deffaire et que, sur ce, ne restoit que
vigoureusement besoigner et donner a droict.
Toutesfoys, pour ce que les Suyces, qu'on atten-
doit-, estoyent a chemin et de jour en jour arrivoyent
1. D'après le dénombrement donné plus loin (p. 249) par .Tean
d'Auton, Ludovic pouvait mettre en bataille, librement, -'lOO Bour-
guignons, 800 Lombards, 4,000 chevau-légers, 18 à 20,000 Suisses
et lansquenets, armée à laquelle il fallait ajouter l'artillerie et
toute la cavalerie légère des Estradiotz.
2. D'après Saint-Gelais, les Suisses, au contraire, arrivèrent les
premiers, sous la direction d'A. de Bessey. Or, Antoine de Bessey,
comme nous l'avons vu, était revenu à l'armée depuis longtemps,
depuis les premiers jours de mars (p. 200). Quinze jours lui
avaient sufii pour lever les Suisses (p. 191), qui n'attendaient plus
que le paiement d'un acompte sur le prix de leur mise en cam-
•230 CHRONIQUES DE LOUIS XTI. [Avril 1500
par compaignyes, fut dit qu'on ne combatroit jucques
a leur venue. Lesquelz receurent a Verceil leur paye-
ment et, tous près a mectre en besoigne, furent a
iMorlerre le troisiesme jour d'avril. Durant le temps
de leur actante, a l'affaire de la guerre heut tousjours
l'ueil le sire de la Trimoiile, comme celuy qui, sur
toutes autres choses, l'avoit en mémoire pour recom-
mandée : a toute heure, visitoit les gens d'armes,
ayant l'advys a la manière d'iceulx, pourveance de
chevaulx et acoustrement de harnoys ; en manière
que, si quelque pauvre soubdart estoit par inconvé-
nient desmonté, ou, par deftault d'argent, d'armeures
desnué, pour le secourir et remcctre sus son escuyerie
estoit ouverte et sa bource deslyée^ Riens n'avoit en
espairgne pour savoir, par seures et diligentes cspyes,
les affaires et entreprises des ennemys; sur les che-
mins et passaiges, par ou pouvoyent venir secourables
aydes et rainfort d'armes au seigneur Ludovic, avoit
grosses embusches et descouvreurs de pays. En ordon-
née police tenoit tous les gens d'armes françoys et
propos délibéré de loyaument servir le Roy et vigou-
reusement combattre leurs ennemys; et, avecques
asseuré maintien et chère joyeuse, a chascun donnoit
fermeté de courage et esperence de victoire. Avecques
le conte de Ligny, le seigneur Jehan Jacques et autres
capitaines de l'armée, consultoit souvant sur ce qui
au mieulx de la guerre pouvoit servir, remonstrant
a iceulx que tant vertueusement par cy devant la
besoigne emcommancée et poursuyvye avoient, que
pagne. Mais, en réalité, les Suisses arrivèrent en môme temps
que La Trémoille.
i. L. de la Trémoille était, personuellomeut. fort riche.
Avril 1500] COMMENT LA TRIMOILLE ARRIVA A MORTERRE. 231
a fin honorable ne povoyent faillir. Quoy plus, tant
monstroit son vouloir au service du Roy affectueulx
que le tout de son povoir y estoit au large employé.
Et plus n'en diray, si n'est qu'a ceste conclusion veulx
adjoxter que de sa venue désirée moult joyeulx furent
les Françoys et soubz l'ombre de l'estandart de son
heureux regnon^ plus asseurez.
A Verceil estoit lors le cardinal d'Amboise, qui,
d'heure en autre, avoit la poste et nouvelles du Roy,
pour entendre aux affaires d'icelluy et l'advertir du
démené de ses choses.
Du rainfort et secours de France par toutes les Italles
furent tost nouvelles semées, dont, avant l'a main,
telz y avoit, qui, pour la perte des Françoys paryer,
avoyent hazardé leur argent et leur foy engaigée, qui,
après ce, du marché se repentirent et telz, qui, -n
bride abbatue, couroient a la perte d'iceulx, qui tout
court furent arrestez. Et, voyant le seigneur Ludovic
les Françoys rassemblez et unys et, de jour en jour,
de plus en plus fort leur puissance agrandir, ne fut
pas certain de mectre a fin son emprise joxte le voloir
de son désir : dont, au lever et au coucher, de divers
propos et pencées estranges heut continuelle conpai-
gnye et, pour descharger la hocte de son cueur de
faix tant pondereux, a ses privez capitaines et amys
familyers voulut publier se segret de son affaire, aus-
quelz voulut de ses parolles tenir consistoryal propos.
•1. Ce renom datait de la guerre de Bretagne, où Louis de la
Trémoille avait définitivement écrasé les Bretons à la bataille de
Saint- Aubin-du-Cormier.
'232 CHRONIQUES DE LOUIS XTI. tAvril 1500
XXX.
Une oraison que dedans la ville de Novarre le
SEIGNEUR Ludovic eut a ses capitaines, sur le
TRECTÉ DE SON AFFAIRE.
« Si, au temps d'heureuse prospérité, la cognois-
sance des amys, par fortune concilyez, m'a esté diffi-
cille, au besoing extrême d'aversité amere, pourront
estre facillement mys a la preuve, seigneurs; pour ce
le dy que, aux ans llorissans de ma dorée félicité,
d'aucuns de ceulx qui plus beau visaige m'ont monstre,
a mon plus grand affaire, moings de secours en eulx
ay Irouvé. Mais, au fort, ce n'est que ung des moindres
tours de luyte, dont Fortune abbat les plus roydes et
ceulx qui plus a elle se cuydent attacher ; car, ceulx
qu'elle faict amys, Infelicité rend ennemys. Et, pour
ce que vous, mes bons et fidelles amys, au plus hault
degré de mon seigneuryeux estât et au plus bas estage
de la fosse de ma douUante exterminacion, tous temps,
m'avez acompaigné et suyvy, et ausi que experiment
m'a vostre loyal vouloir descouvert, a vous, comme
aux seures gardes et jurez concyerges de la porte de
mon cueur et fermes appuys de toutes mes charges,
l'intencion de mon courage veulx amplifïier et, en
mes choses adverses, provision de conceil et remède
de secours demander ; sachant que, en la lovaulté des
conseilliers, gist la seuret('; des princes et le salut de
la chose publicque.
« Vous savez comment, par plusieurs ans, du tiltre
seigneurieux de la duché de Millau j'ay pacifiquement
Avril 1500] ORAISON DU SEIGNEUR LUDOVIC. îilS
jouy et a la principauté ducale d'icelle directement
succédé et comment, par l'empereur Maximilien
moderne, de la seigneurye duquel despend ladicte
duché, a la succession héréditaire, comme vray sei-
gneur, j'ay esté receu et au droict, qui a la gent Sfor-
ziaine peult appartenir, substitué ; et que, aux jours
luysans de ma puissant dominacion, j'ay tant magny-
fyé mon estât que entre tous les princes du monde,
j'ay esté l'ung des plus redoubtez ; tellement que toutes
les Italles et autres circunvoisines régions plyoyent
soubz le povoir de ma main et que tant me suys trouvé
par la vertus de force haultement auctorizé que oncques
ne me veiz en bransle d'estre submarchié, jucques a
ce que, par la menée d'aucuns mes hayneux sugetz et
consentement de voulloir popullaire, qui ne demande
que nouvelletez estranges et mutacions de princes,
depuys ung an en ça, les Françoys, par armes, sont
venuz courir mes pays, desoller mes cytez, dévaster
mes places et moy débouter et chacer jucques aux
AUemaignes, sans avoir sur moy droict, si ce n'est
autant que force leur en donne : dont une chose sur
ce amèrement me cuyt, car, en toute l'adversité de
ma fortune, le comble de mon malheur gist en l'infe-
licité future de mon heur prétérit.
« Or ay je tant faict, a l'ayde de mes alyez et amys,
et par subtilz moyens, que, pour chacer mes ennemys
et recouvrer mes terres, grosse armée ay mise sus et
regaigné le cry du peuple de Lombardye, avecquesla
faveur couverte et segrete intelligence des plus renom-
mées villes des Italles, et de tant mon emprise advancée
que, réservé le chasteau de Millau, toute la duché en
mon obbeissance ay reduyte et de tant me[s] ennemys
234 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Avril 1500
pressez que, de toutes les villes de Lombardye, que,
ancores n'a deux moys passez, paisiblement occu-
poyent, ne leur reste que Morterre, pour leur extrême
reffuge. Puysque ainsi doncques que tourne leur chance
et que Fortune nous rit, prestement les nous fault
poursuyvre et a mort persécuter. Reste au surplus
adviser la manière comment a leur totalle deffaicte
plus advantageusement pourrons procéder. Grantrain-
fort leur est, ses jours, de France venu et, a toute
heure, leur viennent Suyces a légions. Savoir povez
quelz ilz sont aux armes; car souvant les avez veuz
aux coups deppartir, et les plus des foys a nostre
perte et desavantage. Ja, ont ilz deffaicte la garnison
de Vigeve, ou avons perdu beaucoup de bons souldartz,
et de jour en jour nous endommagent. Perte qu'ils
lacent, ne les apauvrist; car, tant plus sont et ont
estez assaiîliz, de plus ont esvertuez et esvertuent leur
courage. Toutesfoys, a ce ne nous fault plus arester,
mais vigoureusement les assaillir et leur donner san-
glante bataille. x\insi, pourront, scelon mon advis,
estre domptez. Pour nous, avons le plus seur party;
car, si aux armes sont advantageux, de double nombre
contre eulx sommes ranforcez; grande puissance d'Al-
lemans fors et batailleux avons, grosse compaignye
d'hommes d'armes bourguignons, qui savent leur
mode de combatre, Albanoys et Estradiotz a grant
multitude, pour les rassembler s'il prennent l'escart,
fortes escaidres de Lombars, qui d'hayne mortelle
leur vueuUent, toute la commune du pays en armes et
en aguet sur les passaiges, pour leur trancher le che-
min, s'il advient qu'ilz soyent defïaictz ou mys a la
chace, affîn que d'eulx ung seul ne réchappe. Par quoy ,
Avril 1500] ORAISON DU SEIGNEUR LUDOVIC. 235
si, par lascheté de cueurs effeminez, debillitées ne sont
noz dextres, louable victoire contre noz ennemis
obtiendrons. Nous summes dedans noz terres et
régions, que toute loy nous commande deffendre
Jacques a la mort ; dont nous doyvent les cueurs éver-
tuer et la force accroistre, comme a ceulx qui leurs
pays, parens et libertez d'armes vueullent couvrir.
« Pour ce, veulx je bien a la discrection de voz
espriz ouvrir le répertoire de mes segretz et pryer
voz seigneuryes, sur ce, me doner tel ayde et advys
que a ma neccessité pourez recognoistre plus secou-
rable, sachant que, en ce hazart, gist le recœuvre de
ma soubdaine resource ou le moyen de mon perpé-
tuel exil. »
Les cappitaines de l'armée du seigneur Ludovic,
après avoir ouy ses remonstrances et propos, et autres
ouvertures et moyens sur le faict de leur emprise deba-
tus et mvs avant, heurent tous unj? voloir unanime de
donner aux Françoys la bataille et, a pied ferme, aux
champs le actendre ou assaillir. Et a ce ne povoyent
faillir, car autant en pençoyent les Françoys, qui n'ac-
tendoycnt que la venue de leur Suyces pour assaillir
leurs ennemys et la guerre leur donner.
Le Roy, qui lors estoit a Lyon sur le Rosne',
adverty de ses nouvelles, plusieurs jours ensuyvans,
pour la conservation de son bon droict, prospérité de
son excercite et octroy de la paix heureuse, proces-
sions generalles et humbles prières au De{rence[u]r des
justes querelles, (îst continuellement présenter, et luy
1. On a vu plus haut que le roi était arrivé à Lyon le 19 mars.
Il y resta (soit à Lyon, soit aux environs) jusqu'au 21 juillet.
236 fHRONIQUES DE LOUIS XII. |Avril iWt
mesnie, avecques magnificques otï'rendes et voyages
méritoires, voulut, sur ce, la grâce du Donneur des
victoires dévotement implorer.
XXXI.
Comment grant nonbre de gentilzhommes de la
MAISON DU Roy partirent de Lyon en poste,
POUR VOULOIR ESTRE A LA BATAILLE.
Plusieurs jeunes gentishommes et autres de la mai-
son du Roy, oyans nouvelles de la bataille et sachans
que a plus honorable affaire ne pourroyent mectre
leur valleur en veue ne leur force employer, pour
vouloir avoir part a l'honneur du triumphe ou a la
perte de la defTortune, heurent deliberacion jurée de
eulx trouver a celle besoigne. Et furent de ceulx le
marquis de Baude^ le conte de Roussillon^, Jacques,
1. Ce marquis ou margrave de Bade, familier et serviteur de
Louis XII, était Christophe I^"". Il était, en outre, gouverneur de
Luxembourg et avait épousé Ottilie de Catzenellobogen. La
famille de Bade était divisée en deux branches; l'ainée représen-
tée par le marquis, la cadette ayant pour dernier représentant
Philippe de Hochberg-Saussenberg, maréchal de Bourgogne en
1481 (ms. Clair. 10, foi. 633), dont la fille unique épousa Louis
d'Orléans-Dunois, duc de Longueville.
Christophe de Bade eut deux fils, tiges des deux grands rameaux
modernes de la famille de Bade : Bernard, margrave de Baden-
Baden, et Ernest, margrave de Baden-Durlach.
Philippe de Hochbcrg laissa un fils naturel, auquel Louis XII
accorda en 1509 des lettres de légitimation (Clair. 225, n" 473).
2. Charles de Bourbon, comte de i^oussillon en Dauphiné, ins-
crit pour une pension de 600 livres au compte de 1499, fils do
l'amiral Louis, bâtard de Bourbon; il fit la campagne de Mételin;
sa pension fut portée à 800 livres. Il épousa en 1506, selon le
Avril 1500] C NON'BRE DE GENTILZHOMMES PARTIRENT. ^237
Monsieur de Rohan, Louys de Bourbon, bastard du
Liège \ le bastard de Vandosme-, Jacques de Chab-
bannes, seigneur de la Palyce, Jehan de Ghabbannes,
seigneur de Vandenesse^, Germain de Bonneval, gou-
verneur de Lymosin^, Louys des Barres, pannelier
P. Anselme, Anne de la Tour, et mourut peu après, car sa veuve
se remaria en 1510.
4. Louis de Bourbon, deuxième fils naturel de Louis de Bour-
bon, évêque de Liège; il avait été enfant d'honneur de Charles VIIL
Il avait deux frères, Pierre, seigneur de Busset, et Jacques, che-
valier de Rhodes.
2. Jacques de Bourbon-Vendôme, fils naturel reconnu ou légi-
timé de Jean de Bourbon, comte de Vendôme, et de Philippe de
Gournay. 11 était seigneur de Bonneval, de Vansay, Fortel, etc.,
baron de Ligny, pensionnaire du roi; il devint chambellan de
François I^"" et bailli de Vermandois (Clair. 782).
3. Jean de Chabannes, seigneur de Vandenesse, pensionnaire
du roi (500 livres, compte de 1503, ms. fr. 2927). Un petit homme,
la bravoure même. Ses adversaires, les Espagnols, l'appelaient le
Petit Lion, le Petit Lion au grand cœur. C'est surtout dans les
années suivantes qu'il déploya cette bravoure. A Agnadel, il fit
prisonnier le général en chef vénitien, Alviano. Il fut tué en 1523
(Brantôme, II, 380; VI, 422, etc.).
-4. Germain de Bonneval, écuyer, était un de ces jeunes gens
dont l'entrain et le courage plaisaient tant à Charles VIIL II
l'accompagna en Italie en 1494 comme échanson, se battit auprè.^
de lui à Fornoue et son crédit avait donné lieu, suivant Brantôme,
à ce dire :
Chastillon, Bourdilloii, Bonneval
Gouvernent le sang royal.
Pensionnaire de 2,000 livres sous Charles VIII, Germain de
Bonneval fit sa cour au duc d'Orléans en prêtant au sire d'Orval
2,000 livres pour s'acquitter d'une vieille dette envers la maison
(l'Orléans. Charles VIII l'avait fait chambellan, gouverneur du
Limousin, et il acquit en Limousin les baronnies de Corrèze et
de Chebotonne. On l'appelait le jeune Bonneval, pour le distinguer
d'Antoine de Bonneval. C'était l'homme des tournois. Sous
Louis XII, sa pension fut ramenée à 1,600 livres. Après la dis-
grâce du maréchal de Gié, le roi lui confia le soin de mener la
■238 CHROiNIQUES UE LOUIS XII. [Avril 1500
du Roy', le seigneur de Beaudmer-, le seigneur
d'Arpajon^ le baron de Beart, le seigneur de Liste-
compagnie du maréchal, en attendant la nomination d'un nou-
veau capitaine, qui fut le baron de Mailly (Tit. orig., Bonneval,
nos 33..i9; cf. n°5 9 à 30; fr. 26107, fol. 317; compte des pension-
naires de 1503, Portefeuilles Fontanieu; ms. fr. 2928, fol. 10; le
Loyal Serviteur, p. 37; cf. fr. 25783, n° 69).
1. Il y a de nombreuses familles des Barres ou Desbarres. Louis
des Barres, dit Le Barrois, était un très jeune homme; il venait
de perdre son père Jacques des Barres, également dit Le Barrois,
seigneur des Barres et de Neufvy-sur-Allier, institué par Pierre
de Bourbon capitaine de Perpignan en 1491 et de la Réole en
1492 (Tit. orig., Des Barres de Neufvy, n^^ 2, 3, 5, 6). Sa mère,
Jeanne d'Estouteville, restée veuve avec des enfants mineurs,
François et Jean, eut à soutenir, à propos de leur tutelle, un long
procès contre la famille d'Estouteville. Après sa mort, en 1522,
Louis des Barres reprit ce procès (id., n"' 17 à 21, 26). Louis des
Barres succéda à son père comme capitaine de la Réole (id.,
no^ 27-31), et reçut du roi une pension de 260 livres. Il devint,
sous François Ifi"", capitaine de Pontorson et maître d'hôtel ordi-
naire du roi (Tit. orig., Des Barres, n^s 51, 52), et mourut en
1549 (Tit. orig.. Des Barres de Neufvy, n« 16).
2. Lire : Beaudiner. François de Crussol, seigneur de Beaudi-
ner, frère cadet de Jacques de Crussol, dont nous avons déjà parlé.
Il était pensionnaire du roi pour 600 livres (Compte de 1503,
ms. fr. 2927). Il mourut vers 1512, laissant une jeune veuve,
Péronne de Salignac, dame de Magnac, qui épousa en secondes
noces Antoine Soreau, s"' de Saint-Géran, et en troisièmes noces
René de Volvire.
3. Jean d'Arpajon, seigneur et baron des baronnies d'Arpajoii
(aliàs Arpaion, Arpayon), Severac, Espairac et vicomte dAulte-
rive (Aultes ribes), sénéchal de Rodez. Il eut avec le receveur de
la baronnie d'Arpajon un procès pendant lequel ses revenus furent
provisoirement mis sous séquestre; or le procès dura seize ans,
de 1492 à 1508 (Tit. orig., Arpajon, n' 12). Il était valet tranchant
de Charles VIII en 1470, et échanson en 1496. Il était sans doute
lils de Guy d'Arpajon, gouverneur, en 1495 et encore en 1497, du
château de Mauléon de Soulle, où il avait pour lieutenant Gaston
d'Arpajon; Guy d'Arpajon, vicomte de Lautrec, avait été ambas-
sadeur sous Louis XI.
Avril 1500] C NONBRE DE GENTILZHOMIMES PARTIRENT. "239
nay S le seigneur de Freraente, le tîlz du bastard de Car-
donne- ; lesquelz partirent de Lyon, en poste, le penul-
A la même époque, nous rencontrons Hugues d'Arpajon, et
plus tard René d'Arpajon, qui épousa Géraulde du Prat, et qui,
veuf en 1545, soutint alors un procès au nom de son fils Antoine
d'Arpajon (Tit. orig., Arpajon, no= 5, 6, 8, 9, 10; ms. iV. 698G,
loi. 3; Clair. 3, fol. 279-283).
1. François de Vienne, seigneur de Listenois, d'Arc en Barrois,
etc., sénéchal et maréchal de Bourgogne, fils de Jean de Vienne,
maréchal de Bourbonnais, ambassadeur à Venise en 1483, etc.,
mort le 11 septembre 1499, et d'Anne de Vienne. On dit qu'il
épousa, en 1513, Bénigne de Granson; mais il est à remarquer
que, le 3 mai 1511, il passa une transaction avec le marquis de
Rothelin relativement à des terres qu'il possédait en Barrois du
chef 'de sa femme (ms. fr. 4605, fol. 4). Une de ses filles, Fran-
çoise, épousa François d'Amboise, s"" de Bussy. Il recevait 600 liv.
de pension (Tit. orig. Vienne, n^^ 90 et suiv.). Il mourut vers 1517.
2. Ce jeune homme, qui a laissé peu de traces, était pension-
naire du roi pour 400 livres ; il figure dans les comptes sous ce
même titre de fils du bastard de Cardonne (ms. Clair. 224, n" 395).
Son père, Jean, bâtard de Cardonne, dont il sera question plus
loin, était fils de Jean, comte de Cardonne et de Brades, con-
nétable d'Aragon, pensionnaire de Louis XI pour 8,000 livres,
et frère de Jean, également comte de Cardonne et de Brades, et
également connétable d'Aragon depuis 1481. Louis XI enrôla à
son service plusieurs membres de cette puissante et nombreuse
famille catalane, Michel Cardonne ou de Cardonne, « Miquael
Cardona, » qualifié chevalier de Cerdagne, reçut une pension de
600 livres lors de l'occupation par Louis XI du pays de Puissar-
dan ; il devint ensuite panetier de Charles VIII. Un autre Jean-
François de Cardonne, seigneur de Coignat, chambellan et maître
d'hôtel du roi, était gouverneur et sénéchal des terres d'Arma-
gnac dira Garonnam; il alla visiter Savonarole (Commines, t. Il,
p. 437). Sous Louis XII au contraire, tous les Cardonne se retrou-
vèrent naturellement du côté de l'Espagne et s'y distinguèrent
contre la France. Seul, le bâtard de Cardonne resta fidèle à son
pays d'adoption. Louis XI, toujours favorable aux bâtards de
grande maison, l'avait fait chambellan et lui donna une compa-
gnie de 25 lances, qu'il augmenta en 1478 (n. a. fr. 1231, p. 30,
38). Lorsque Louis d'Orléans rompit avec Anne de Beaujeu, il
écrivit au bâtard de Cardonne pour chercher à l'enrôler dans sou
540 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Avril 1500
Lieme jour de mars et tant avancèrent que, en troys
jours et demy, heurent passez tous les mons de Savoye
et les terres de Pyemont, qui près de cent lieues de
pays contiennent, et a chief de temps arrivèrent a
Morterre, en Lombardye; et, la, trouvèrent le conte
de Ligny, le sire de la Trimoille, le seigneur Jehan
Jacques, le baillif de Disjon et toute l'armée de France
sur bransle de marcher en avant et prendre les champs.
Troys gentishommes, pencionnaires du Roy, des-
sus nommés^ qui, avecques le duc de Vallentinoys,
estoyent allez a l'an jubillé", oyans a Romme parolles
entreprise (ms. fr. 15537, fol. 232). Mais Cardonne resta cham-
bellan du roi, quoique mécontent et peu en laveur; Charles VIII
lui donna, le 22 mai 1489, des lettres de légitimation (Portef.
Fontanieu). Néanmoins, Cardonne continua à porter son titre de
« Bâtard de Cardonne; » de 1495 à 1504, nous le trouvons à la
tête d'une compagnie de 40 lances qui, en dernier lieu, tenait gar-
nison en face de l'Angleterre, à Boulogne-sur-Mer (Tit. orig.,
Cardonne, n<" 3-20 : fr. 26107, n° 344 : fr. 25781, fol. 3 : fr. 25783,
n" 49). Il se mit un moment, en 1500, à la solde de César Bor-
gia, pour lequel il commandait au siège de F'orli une compagnie
de 200 hommes (Marine Sanuto, III, 1049).
Le nom patronymique des Cardonne était Folch, mais ils ne le
portaient point dans les actes; le bâtard de Cardonne signait tou-
jours Bastarl de Cardone, et sa signature présente une particularité.
C'était une grilfe imprimée, et le bâtard avait deux griffes diffé-
rentes.
En 1498 et 1499, les Cardonne étaient au comble de l'influence
en Espagne et à Naples; la duchesse de Cardonne venait de tenir
sur les fonts baptismaux, avec Ferdinand le Catholique, un neveu
(lu roi; don IJgo de Gardona était le favori de Frédéric de Naples
(Marine Sanuto).
1. Adrien de Brimeu, Antoine de Castelferrus et Louis de
Malestroit, que nous avons vus assister au siège d'Imola, puis se
rendre à Rome (p. 122).
2. L'an 1500, pour lequel était promulgué un jubilé solennel,
et qui, more Hoinano, avait commencé depuis le 25 décembre pri;-
cèdent.
Avril 1500] COMMENT L'ARMÉE SAILLIT. 241
de la bataille, pour ne faillir a tel affaire se voulurent
mectre au retour et, pour cuyder avancer leur voyage,
s'embarclierent a Ilostye, ung port de mer près de
Romme. Mais, pour l'ennuy de la tormente ne peurent
a la voille donner vent a gré, dont prindrent terre, et,
de la, coururent Ytallye jucques a Gennes et tanthas-
terent leurs cours que, de Romme, en quatre jours\
furent a Morterre, en Lombardye, assemblez avecques
l'armée de France.
XXXII.
Gomment l'armée de France saillit de Morterre,
POLU ALLER DONNER LA BATAILLE A l'ARMÉE DU
SEIGNEUR LUDOMC.
Ung dimenche, cincquiesme jour d'apvril, en l'an
mille cinc cens-, les Françoys, tous en armes, sail-
lirent de Morterre, avecques tous leurs Suyces en point
et apprestez pour le combat.
Le sire de la Trimoille, avecques cinc cens hommes
d'armes, fasoit l'avant garde, lequel estoit monté sur
1. Cette course héroïque mérite, en effet, une mention, car, de
Rome à Mortara, il y a, en chemin de fer, environ 685 kilomètres,
et par la route des Maremmes, alors la plus insalubre, la plus
dangereuse et la moins fréquentée de l'Italie. Ils auraient donc
fourni une course d'environ 170 kilomètres par jour.
2. 11 est à remarquer que Jean d'Auton, tout en rapportant les
faits officiels au comput officiel, suit, pour son compte, le système
florentin et méridional ; il commence l'année au 25 mars. Après
nous avoir raconté le rémanent de l'année 1499, il entre, le 5 avril,
dans l'année 1500; en France, on en était encore à l'année 1499,
jusqu'au 19 avril, jour de Pâques.
I 16
242 CHRONIQUES de louis XII. [Avril 1500
ung coursier moult advantageux, prompt a l'esperon
et legier a la main; et, armé de toutes pièces, che-
vauchoit de rang a rang, pour adviser a la manière et
pollice de ses gens d'armes, lequel conduisoit si adroict
que nul ne desmarchoit de son ordre.
Le conte de Ligny avoit la bataille, ou estoyent qua-
torze mille Suyces et toute l'artillerye. Et, pour myeulx
ses gens acheminer, avecques eulx se mist a pié, la
hallebarde au poing, vestu d'ung pourpoint de drap
d'or, my party de damas blanc, bendé au travers de
vyolet, le halcret dessus, ung chapeau jaune sur sa
teste, garny de plumes blanches ^ La pluspart des
gentishommes de la maison du Roy, qui la estoyent
allez en poste, et plusieurs autres luy firent compai-
gnye, lesquelz mist avecques luy au front de la bataille,
entre deux Suyces ung Françoys, tous vestus de sa
livrée et armez a la mode d'Allemaigne.
Le seigneur Jehan Jacques, a tout cinc cens hommes
d'armes, conduisoit l'arriére garde, lequel ne tenoit
brin de desordre.
Ainsi commança l'armée de France a marcher et
prendre l'adresse vers la ville de Novarre, davant
laquelle estoit le seigneur Ludovic avecques ses soul-
dartz, dont il avoit plus de trente mille. De toutes
pars, avoyentles lieutenans du Roy mys sur les champs
1. Par ce vêtement luxueux, le comte de I^igny montrait qu'il
n'avait pas peur d'être désigné aux coups des ennemis. Ce vête-
ment rappelait, en outre, le lion des armoiries du comte (le comte
de Ligny portait : iVanjent, au lion de gueules, à la queue nouée,
fourchêc et passée en sauloir, armé et couronné d'or, lampassé d'azur,
surmonté d'un lambcl d'azur à trois pendants. Le lambel et les
couleurs du lion distinguaient son blason du blason de Luxem-
bourg).
Avril 1500' COMMENT LARMEE SAILLIT. '243
guectz et coureurs pour descouvrir le pays, affin que
au desproveu ne fust surprise l'armée, et envoyez
explorateurs pour savoir la manière des ennemys, qui
ja tenoyent les champs ; lesquelz on actendoit de
moment en autre avoir en barbe, dont chascuii sur
«Tarde se tenoit. Les hommes d'armes avovent leurs
armelz en teste et la lance sur la cuisse, arcbiers et
arbalestriers les arcz tenduz, les Suyces picques, halle-
bardes et hacquebutes prestes a mectre en œuvre,
eannonniers toute leur artillerye chargée et atiltrée ;
tout estoit si a point adressé scelon l'ordre de la guerre
qu'il n'y avoit que redire. Chose bien merveilleuse a
ymaginer et plus espoventable a regarder, estoit la
raincontre de main armée tant furyeuse, ou force tant
immodérée sembloit avoir que au povoir de toutes les
Italles n'estoit de la savoir dompter.
Ce jour, sur l'heure de vespres, fut l'armée devant une
petite ville nommée Yessepola^ a troys milles près
de Morterre, a cartier de Novare, et la, pour nuyt pas-
ser, firent gens d'armes leur logis.
Le lendemain, sixiesme jour d'apvril, au plus matin,
se mist larmée aux champs, tout le pas marchant le
droict chemin de Xovarre, et pour descouvrir le pays,
avecques les coureurs furent envoyez le seigneur de
Beaumont et le seigneur de Xandricourt. Le conte de
Ligny marchoit pié a pié avecques les Suyces, lesquelz
tenoient ordre que Tung ne passit l'autre. Le sire de
la Trimoille, qui, la nuyt devant, avoit heu nouvelles
du Roy pour avancer l'œuvre, ne regardoit (jui le suy-
voit, mais, comme celuy qui. sans différer, a l'excu-
i. Vespolate, à 12 kilomètres de Xovare, à 13 de Mortara.
244 ( HROXIQUES DE LOUIS Xll. [Avril i50U
cioii de la guerre entendoit, hastoit son train, et moult
luy ennuyoit la tardité de l'heure que aux ennemys
n'a voit meslée.
Tant marcha, ce jour, l'armée de France que, sur le
point du mydi, a ung^ mille près de Novarre prist
logis*. De tous costez fut le guect mys aux champs;
et, pour celuy de plus fortiffier et supporter l'armée,
le seigneur de Xandricourt, qui ce jour n'estoit du
guect, avecques partie de ses gens d'armes fut a che-
val. A la venue des Françoys, les gens du seigneur
Ludovic, par conpaignyes, furent a l'estrade et les
Françoys, d'autre part; et, la, se commancerent les
ungs les autres mectre a l'essay, tant que de deux
partiz, plusieurs foys, ce jour, y heut raincontre
jucques a la mort de mainctz souldartz. Les Estradiotz
du seigneur Ludovic n'estoyent par les Françoys mys
a l'espergne ; ausi n'estoyent les Françoys par les
Maui'yens lessez a repos. La fut tuhé ung jeune gen-
darme gascon, de la conpaignye du seigneur de Ghas-
tillon, nommé Françoys de Odaulx% lequel ce jour fist
assez pour avoir icy une assiete de mansion eterne ;
car, a tous hurtes, avoit sceu, par esperience, com-
ment les premiers coups s'estoyent donnez et, a la
retrecte des derreniers, soustinst la meslée, tant que,
pour monstrer de quoy, la mortelle enseigne en
apporta. Jucques au soir dura l'escarmouche et, si
tost que lumière tist place aux ténèbres, chascun a son
Cartier se retira.
1. On voil ici que J. d'Auton n'était pas présent à la marche
de l'armée. L'armée n'avait fait qu'une dizaine de kilomètres.
2. Du côté de la CTascogne, on connaissait le château d'Audaus,
arrondissement d'Orthez, et Odos eu Bigorre.
Avril 1500] COMMENT LARMÉE SAILLIT. 245
Le lendemain, ung mardy, septiesme jour d'ap\Til,
Bourguignons et Albanoys et autres souldars du sei-
gneur Ludovic, au plus matin, furent a grosses bendes
a la course, lesquclz ne séjournèrent gueres sur le
champ sans avoir les Françoys aux coups départir,
(jui, de leurs conpaignyes, estoyent sortiz six a six,
dix a dix, pour eulx essayer et mectre leurs chevaulx
a l'espreuve. Tant approchèrent que entre eulx se
commanca chaulde meslée.
Ung homme d'armes, de ceulx du seigneur de
Lauque, nommé Bernard Descenon, voyans les escar-
moucheurs francovs parles Bour£;ui2:nons et Estradiotz
oultrez. a force de cheval et pointe de lance, pour
supporter les fouliez, se mist au travers des ennemys,
tant que souvant rompit la presse et long temps sous-
tinst le faix ; mais, a la fin, tant se trouva pressé que,
entre les jambes, luy fut tuhé son cheval, et luy,
avecques l'ayde qu'il se fîst et le secours de ses con-
paignons, se remist sus. Ung autre Françoys, nommé
Yves de Malherbe', capitaine d'avanturiers, se trouva
1, La famille Malherbe joua sous Louis XII un rôle important.
Jean Malherbe, seigneur de la Lande et autres lieux, fit la cam-
pagne de 1503, y perdit sa fortune (d'après des Mémoires manus-
crits) et eut, au retour, beaucoup d'enfants.
Son frère cadet, Robert, fut prévôt des maréchaux sous
Charles YIII et Louis XII, puis prévôt général des maréchaux
(Tit. orig., Malherbe en Normandie; id., Malherbe; ms. Clair. 240,
fol. 509, 523). Mais nous n'avons point trouvé trace d'Yves de
Malherbe, auquel J. d'Auton décerne la qualité de c capitaine
d'aventuriers, b Le Loyal Serviteur parle ip. 216), en 1510, d'un
gentilhomme dit « le jeune Malherbe, » qui ne doit pas être le
même.
Nous supposons qu'Yves Malherbe devait être fils d'Alain Mal-
herbe, oncle des Malherbe dont nous venons de parler.
■2\6 (MIKOMQUKS DE LOUIS XII. |Avril 1500
a cesL affaire, lec[uel heut avccques les Estradiotz mes-
lée telle que deux de leurs chevaulx en amena.
A tous effors venoyent souldartz mauriens a l'escar-
niouche et, voyans les Françoys que la trouver se fail-
loit, trente hommes d'armes de ranfort se misrent en
avant ; et des premiers fut ung nommé Hymbercourt^
des pencionnaires du Roy, lequel, sans adviser qui le
suyvoit, donna des espérons, et, tout seul, avecques
trois cens Allemans se vint mesler tant rudement qu'il
perça la presse; et tant hardiment le fîst que ce fut
par trop, car, a grans coups de picques et halbardes,
fut son cheval tué et luy blecyé et mys par terre ; et,
si de ses compaignons n'eust heu brief secours, illec-
ques eust esté assommé et occis. Durant ladicte escar-
mouche la nuyt survint et chascun se retira.
XXXIII.
Comment les seiGixeurs des Ligues voulurent
empesgher la bataille.
Durant ce temps, les seigneurs et gouverneurs des
Ligues, comme ceulx qui, pour vouloir avoir part a
la prise en eaue trouble, gectent leurs rectz, pençent
que, au moyen de celle division sur la duché de Mil-
lau, quelque pays ou places pourroyent conquester,
voulurent empescher la bataille et la guerre prolonger ;
et, pour ce, transmyrent leurs postes devers les
Suyces souldoyers du Roy, leur mandant expressé-
ment que a combatre n'eussent, jucciucs par autres
i. Le même Adrien de Brimeu, seigneur d'Humbercourt, que
nous avons vu revenir en poste de Rome.
Avril 1500] COJBIEM LES SEIGNEURS DES LIGUES, ETC. 247
ambaxades heussent d'eux plus amples nouvelles. Les
Françoys, qui, de toutes pars, avoyent guectz et
espies , sceurent la chose ; de laquelle fut premier
adverty le cardinal d'Amboise par ung nommé Fran-
çoys Doulcet*, lequel, après avoir sceu le cas, partit
d'une ville nommée Yvrée et de la fut en poste jucques
a Verceil, ou estoit ledit cardinal, pour l'advertlr du
faict; et, tout en l'heure qu'il heut faict son rapport,
ledit cardinal le renvoya a Vost pour ascavanter les
lieutenans du Roy et le baillif de Disjon, capitaine des
Suyces, de l'intencion d'iceulx, pour obvyer a ce des-
tour et, sur ce, trouver moyen de remède, et que le
vouloir du Roy estoit que, le plus tost que possible
seroit, on les mist en besoigne ; et, tout ce mys en
advys, ordonné fut par les lieutenans du Roy et les
capitaines de l'armée que, le jour ensuyvant, seroit
aux ennemys donnée la bataille-.
Le jour de après, qui fut ung mercredi, huytiesme
d'apvril, au plus matin, l'armée prist les champs droict
a Novarre, dont estoit sailly le seigneur Ludovic,
avecques toute sa gent.
Au partir du logis, comança l'armée de France a
tenir bataille ordonnée et a marcher moult tost, et tant
que, entre le conte de Ligny, qui estoit chief des gens
de pié, et le sire de la Trimoille, qui les gens d'armes
de cheval conduisoit, y heut estrif ^ a qui marcheroit
\. Voy. p. 194.
2. M. Morbio (Storia di Novara, p. 191) prétend qu'Antoine de
Bessey arrêta l'ordre donné par les Ligues aux Suisses de France
et fit hâter au contraire l'ordre pareil donné aux Suisses de Ludo-
vic. Cet ordre avait été provoqué près de la diète helvétique par
Galeazzo Yisconti, pour sauver Ludovic.
3. Estrif, dispute.
l'48 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Avril i500
devant. Toutesfoys chascun tint si bon ordre que des-
roy n'y heut lieu. Tous les piétons et le charroy de
l'artillerye bransloyent soubz la main du conte de
Ligny ; et, affin que nul allast coustier et que chascun
marchast droict, tousjours, comme guyde et a pié,
des premiers estoit a chemin et, en marchant, dist aux
siens : « Seigneurs, l'heure est venue que chascun de
nous doit pencer a son affaire, car noz ennemys avons
en veue, qui bataille nous présentent. Ne refusons ce
party, sachant le priz de la valleur des hommes estre
du tout aux faictz des armes mys a l'extime. Hastons
nous, pour donner des premiers, et que nul de nous
aict de craincte reprochable le cueur amoly, car, en
bataille, tousjours est le plus de péril a ceulx mesme-
ment qui plus craignent : audace est ung escu de seu-
reté dont Fortune cœuvre les avantureux, Mectons
doncques en la sauvegarde de la main armée le priz
de l'onneur et la teneur de la vie. »
Le sire de la Trimoille marchoit en manière tant
asseurée, et en tel ordre conduisoit ses gens d'armes,
que bien sembloit ducteur d'excercite belliqueulx ; et
tant se hastoit que, a ceulx qui le suyvoyent, donnoit
bien a entendre que aux ennemys ne vouloit mar-
chander.
Le seigneur Jehan Jacques, auquel la chose touchoit
de si près que a la peine de sa vie seullement, brans-
loit ce hasart, si a point conduisoit sa charge que bien
sembloit avoir la chose pour recommandée.
Avril 1500] COMMENT LARMÉE DE FRANCE APROCHA. "249
XXXIV.
Gomment l'armée de France aprocha l'armée
DU SEIGNEUR Ludovic.
Lorsque les Françoys approchèrent Novarre, de tant
que les deux armées se peurent veoir, chascun se hasta
pour donner dedans. Les gens de cheval ne se pou-
hoyent avan[c]er pour l'empeschement des clostures
et fossez qui la estoyent ; toutesfoys, ce ne les retarda
que tost ne fussent près de choquer leurs ennemys.
En approchant Novarre, l'armée de France sceut que,
dedans une abbaye assez forte*, estant a demy mille de
la ville, avoit embusche d'Allemans et de Lombars,
et la s'adressa. Les souldarsdu seigneur Ludovic, qui
la estoyent, voyans les Françoys et Suyces contre eulx
venir a bataille rengée, n'actendirent plus, mais se
retirèrent a leur armée, qui estoit entre la ville et celle
abbaye, en bel arroy et nombre moult grand. A l'ung
des costés de leur bataille estoyent quatre cens hommes
d'armes bourguignons et huit cens lombars.
A l'autre, quatre mille chevaulx legiers.
Au milieu, tous leurs AUemans et lancequenestz,
dont il y en avoit de dix huyt a vingt mille ; toute
leur artillerye chargée et atiltrée a la venue des Fran-
çoys, Estradiotz et escarmoucheurs, a grosses bendes
et compaignyes, sur les champs, pour commancer le
hutin.
Voyant le sire de la Trimoille que temps estoit
d'exploicter les armes, pour avoir parolles a ses gens,
l. S. Nazarô.
250 rHROMQlKS T)K INOUÏS xii. [Avril 1500
ung peu se mist a carLier et en veue de tous, ausquelz
dist : « Seigneurs, tant avons quys noz ennemys que
trouvez les avons; voire en telle puissance que le
nonbre d'iceulx excède le nostre de moytié près. Mais
savoir nous fault que tout l'advantaige de la guerre ne
gist en multitude de légions d'hommes armez, ne en
turbe innombrable de gent esmeue, mais seullement
en la seure conduycte des saiges capitaines, droicte
exécution des preux souldarlz, et vigoureuse deffence
de juste querelle, dont a suffire summes proveuz.
Donnons doncques au travers, hardiement et tost; car,
par le vray corps de Dieu, se nous les assenons a
droict, a l'ayde de Dieu et force de noz bras, sans fail-
lir, sur eulx, obtiendrons louable victoire; car je
cognoys, a nostre vouloir, le povoir d'iceulx estre du
tout a nostre mercy. » Apres ces parolles, le sire de
la Trimoiile mist cent hommes d'armes, des plus
adroictz, au front de la bataille, pour donner le pre-
mier choc et faire ouverture, et, a leur queuhe, mist
quatre cens autres hommes d'armes, pour supporter les
premiers et entrer dedans les ennemys. Et, ce faict,
demanda si la estoyent nulz gentishommes qui l'ordre
de chevalerye voulussent prendre, dont grant nombre
de gens d'armes françoys, qui, ce jour, a l'excercice
des armes vouloyent la force de leurs bras desplyer
et perpétuer leurs noms pour ouvrir au courage le
chemin de prouesce, du tiltrc de chevalerye se vou-
lurent enrichir. Les Françoys, qui estoyent a la veue
de leurs ennemys, hasterent leur train, avancèrent
leur artillerye et misrent leurs coureurs en place; les-
quelz commancerent la charge sur les escarmoucheurs
du seigneur Ludovic. L'artillerye des deux partiz fut
Avril 1500] COMMENT L'ARMÉE DE FRANCE APROCHA. 25 1
deschargée et ruez coups. Les capitaines françoys com-
mancerent, de plus, a mectre leurs gens en ordonnée
marche et les semondre de monstrer, a ce jour, aux
ennemys, a force de bras, le vouloir que aux armes
hommes chevalleureux doyvent avoir, et faire œuvres
tant vertueuses que, a l'honneur des acteurs, au ple-
sir du prince et a l'exemple des futurs pusse servir a
tousjours mais.
Ainsi que l'armée de France approchoit ses ennemys
et que gens d'armes et piétons voulurent bransler pour
donner le combat, les Allemans du seigneur Ludovic,
voyans les Françoys en barbe et propos délibéré de
donner la bataille, pencerent que, pour celle foys, le
combat ne leur estoit de saison, et tout soubdain
heurent oppinion arrestée de non actendre la meslée,
et, après avoir entre eulx quelques briefves parolles,
dedans Novarre tous ensemble se retirèrent. Deux
blanches enseignes^ de gens de cheval du seigneur
Ludovic tournèrent le doz et amaindrirent le nombre
de son armée de deux cens chevaulx. Le seigneur de
Beaumont, le seigneur de Xandricourt et ung capi-
taine françoys, nommé Perot de Payennes, avecques
soixante hommes d'armes, poursuyvirent iceulx fuytiz
jucques sur le bort de la rivière du Tisin ; lesquelz ne
furent actaintz, car tant se hasterent que, d'heure,
gaignerent le passaige.
Les Bourguignons, Albanoys et Lombars, après ce,
ne tirent sur le champ long séjour; mais, le plus tost
qu'ilz peurent, se retirèrent. Les Françoys, voyans
celle retrecte, se arresterent et tout autour de la ville
misrent le siège.
1. Allusion à la croix blanche liplvétique.
252 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Avril 1500
Le conte de Ligny se mist dedans l'abbaye, dont
j'ay parlé par cy devant, et coucha celle nuit dedans,
sans gueres dormir.
Le sire de la Trimoille, avecques ses gens d'armes,
prist le Cartier en approchant la ville; lequel, de sa
part, faisoit si bon guect que homme par la ne se
povoit, sans sa mercy, sauver.
Le seigneur Jehan Jacques estoit de l'autre part de
la ville, avecques ses gens.
Les Suyceset l'artillerye autour de l'abbaye estoient.
Somme, chascun tist, celle nuyt, devant la place et
aux passages prochains de la, guectz et gardes, affin
que nul d'emblée se retirast.
Le seigneur d'Allègre, avecques deux cens hommes
d'armes, fut transmys sur la rivière du Tisin pour
garder le passage. Celle nuyt, commancerent Françoys
et Bourguignons a parlementer. Les AUemans du sei-
gneur Ludovic et les Suyces du party du Roy alloyent
et venoyent ensemble, comme si entre eulx fust la
triesve'. Ung nommé le capitaine des Piètres, du parti
du seigneur Ludovic, ce rendit, celle nuyt, au conte
de Ligny, dont furent les Bourguignons mal contans;
car ilz cuydoyent celluy capitaine l'ung de tous ceulx
de leur party pour le seigneur Ludovic plus asseuré.
Toutesfoys, en ce, furent deceuz. Ainsi, peu a peu,
chascun venoit a la raison.
Le lendemain, jeudy, neufiesme jour d'apvril, les
Allemans du seigneur Ludovic avecques les Françoys
hcurent sur leur affaire parlement, disant que, si
1. Ce qui, au dire de plusieurs historiens, touciia dès l'abord
les Suisses de Ludovic, fut de voir leur propre enseigne (noire à
croix d'or; ms. fr. 5081, 10» noiniature, fol. 4G) dans les rangs des
Suisses français (même ms., miniatures 8 et 14, fol. 36 v» et 62).
Avril 1500] COMMENT L ARMÉE DE FRANCE APROCHA. 25H
bagues sauves on les vouloit lesser aller et donner pas-
saige, que voluntiers en leurs pays s'en yroyent.
Les Bourguignons, pareillement, demandèrent aux
lieulenans du Roy sauf conduyt, pour eulx retirer
avecques leurs bagues, et demandoyent que les Lom-
bars fussent conpriz ou sauf conduit ; ce que parmectre
ne voulurent les lieutenans du Roy, disans que le des-
merite de leur traison et foy faulcée de ce et toute
autre grâce les devoit frustrer. Leur sauf conduit fut,
a tous effors de langage, debatu, mais, a la fin, en
demeurèrent privez.
Les Albanoys, ausi, requirent avoir sauf conduyt,
pour eulx retirer ; toutesfoys, comme a ceulx qui, de
gaytié de cueur, pour picquer les Françoys, de pays
loingtain s'estoyent par trop de foys essorés, leur
demande fut escondite.
Les Allemans et Bourguignons, qui estoient tout
l'appuy du povoir du seigneur Ludovic, demandèrent,
comme j'ay dit, leur sauf conduyt \ promectant aux
Françoys, en se fasant, que, le lendemain au matin,
tous desarmez, vuyderoyent la place et le pays, sans
donner au seigneur Ludovic autre confort ne ayde,
ou, si ce party leur estoit refusé, que, sans faillir,
donneroyent la bataille -.
Les lieutenans du Roy et les capitaines de l'armée,
considerans l'euffre pour eulx advantageuse et, du
1. Et beaucoup d'argent, a-t-on prétendu (Ystore Anlhonine,
ms. fr. 1371, fol. 293; Memoriale d'And. Saluzzo di Castellar,
dans les Miscellanea di storia patria, t. VII).
2. Les auteurs suisses cherchent à disculper leurs nationaux de
cette trahison; ils affirment que l'un des Suisses de Ludovic fut
condamné à mort dans sa patrie pour l'avoir indiqué aux soldats
français Sismoudi blâme les Suisses; M. de Grenus a pris
leur défense.
254 CHRONIQUES DE LOUIS Xll. [Avril 1500
tout, a rhonneur et proflit du Roy, pençent que,
pour avoir reffuzez humains partiz, plusieurs, voire
soustenant justes querelles, ont encouru le tlayeP
divin et perdu mainctes batailles et journées, a la
requeste susdite presterent l'oreille et différèrent le
conflict. Toutesfoys, les lieutenans du Roy, premier
que livrer le sauf conduyt, demandoyent que le sei-
gneur Ludovic, en ce fasant , fust mys entre leurs
mains. Sur ce, firent les Bourguignons et Allemans
responce que ja pour eulx ne seroit livré ; mais que,
si entre eulx se povoit trouver, sans empeschement se
pourroit prandre : dont fut appoincté que, le lende-
main au matin, tous les Allemans, desarmez, deux a
deux passeroyent entre l'arme de France, afïin que,
si ledit seigneur Ludovic, en estât dissimulé, entre
eulx se cuydoit sauver, tout a cler peust estre advisé
et que les Bourguignons, desarmez ausi, seroyent mys
en veue et tous les autres visitez. Ainsi fut la bataille
arrestée.
Le seigneur Ludovic, cognoissant par ce trectyé son
emprise demeurée en arrière et du tout anyentye, de
passion mentalle fut tout espriz, sachant que, après
celle decheue, espoir de ressource ne povoitplus avoir ;
et, pour cuyder rompre le coup, aveccjues requestes,
dons et promesses, prya les capitaines des Allemans
et tous ses autres souldartz donner aux Françoys la
bataille, disant que facillement pourroyent estre def-
faiclz, comme cculx qui, eulx et leurs chevaulx, de
travail continuel et famine debillitée estoyent demy
combatus, et que, de leur part, ilz estoyent fraiz et
recréez, avecques la place qu'il avoyent a l'avantage,
1. Fléau, « llagellum. »
Avril 1500] COMMENT LAHMP:K de FRANCE ÂPROCHA. 255
et de souldartz deux contre ung. Plusieurs aultres
remonstrances leur fist; mais, pour ce, autre chose
ne voulurent faire. Ainsi ne sccut le seigneur Ludo-
vic a quel remède avoir recours, si n'est habban-
donner son malheureux affaire au vouloir de dure
Destinée.
De Françoys et Suyces fut la ville de Novarre, celle
nuyt, de toutes pars avironnée, si que nulz de ceulx
qui estoyent dedans heussent peu sortir sans estre
clerement advisez. Souvant parloyent ensemble Fran-
çoys et Bourguignons. Les Suyces et Allemans, a
toute heure, se sonnoyent. Les Albanoys, pour mieulx
desloger, avoyent l'ueil aux piedz, a la bouche et au
doz de leurs chevaulx. Les Lombars plus de menus
conclusions ymaginoyent qu'il n'y a d'aptomes en l'air.
Somme, chascun pençoit a son affaire, car temps en
estoit. Durant ce, le conte de Ligny, doubtant que,
par chemins escartez ou autres moyens, le seigneur
Ludovic ness'esloignast, et pour ce que le dire d'au-
cuns estoit que pays avoit priz, voulant de luy savoir
le vray et, par actraict, le mectre entre les mains du
Roy, devers luy transmist le capitaine Loiiys d'Ars et
ung autre gentilhomme, nommé Roquebertin, luy dire
que, si voluntiers se vouloit rendre au Roy et soub-
mectant a la raison, que, de tout son povoir, s'effor-
ceroyt envers le Roy le faire en France si bien trecter
que cause n'auroit de soy douloir; lequel, après avoir
ouy la parolle desdits messagiers, voyant la raison-
nable semonce, promesse acceptable et l'apareil de
son exil eminent, a ce propos voulut entendre et au
conclure prendre ce party, et, soubz sauf conduyt,
avecques lesdits messagiers se myst a la voye. Voyans
256 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Avril 1500
les AUemans que ainsi s'en alloit le seigneur Ludovic,
l'arresterent et le misrent hors de la veue desdits
messages '' .
XXXV.
Gomment les Allemans et Bourguignons vuyderent
NOVARRE, et de LA PRISE DU SEIGNEUR LUDOYIG,
AVECQUES LA DEFFAIGTE DES LOMBARS ET ESTRA-
DIOTZ.
Le lendemain, vendredy, dixiesme jour d'apvril,
deux heures avant le jour, tous les Allemans du sei-
gneur Ludovic saillirent de Novarre, tous en armes.
Le sire de la Trimoille, qui, avecques ses gens, estoit
a cheval, a la saillye desdits Allemans, devant les
portes de Novarre se trouva, et, veoyant iceulx Alle-
mans sortir en armes, avecques ses gens d'armes près
de la porte de leur yssue se tinst, pour regarder la
manière d'iceulx et leur donner sur queuhe, si besoing
en estoit ; lesquelz Allemans, devant la ville, dedans
une prayerie, se misrent en bataille.
Le capitaine Louys d'Ars, qui ancores estoit dedans
la ville, dont avoit veu sortir les Allemans en point
et en propos de combatre, manda au conte de Ligny
que a ce matin auroyent les Françoys la bataille ; car
ja estoyent iceulx Allemans aux champs et les Bour-
1. On a raconté cet incident de bien des manières. On a accusé
le comte de Ligny, parent de Ludovic, d'avoir voulu retirer à La
Trémoille la gloire de sa capture. Ce qui est certain, c'est que
cette démarche intempestive satisDt fort Ludovic, qui disait : Sono
coniento, et que les Suisses lui firent violence (Marino Sanuto).
Avril 1500] DE LA PRISE DU SEIGNEUR LUDOVIC. 257
guignons avecques, les Estradiotz et Lombars près de
saillir, et tous en armes. Sachant le conte de Ligny
SOS nouvelles, pour monstrer que l'armée de France
estoit sur bout, deux pièces d'artillerye par dessus la
ville tîst descharger, qui firent tel tonnerre qu'il sem-
bloit que la région de l'air esclatast. De l'autre part,
estoit le sire de la Trimoille, tout prest de faire mes-
lée avecques ses ennemys. Le seigneur Jehan Jacques
estoit sur bout ausi, avecques ses gens. Sur l'aubbe
du jour, fut en l'ost des Françoys faict ung allarme,
pour esmouvoir le camp et chascun mectre en point,
et, tout en l'heure, devant la ville de Novarre fut
l'armée de France en arroy, pour actendre la saillye
des gens de cheval du seigneur Ludovic.
Entre les cinc et six heures du matin, les Lombars,
qui n'avoyent sauf conduyt, se misrent hors la ville
en armes; lesquelz furent par les Françoys chocquez
moult rudement, et poursuyviz et chacez plus de
quatre mille de pays, et tant mal menez que plusieurs
y demeurèrent. Les ungs furent priz et les autres
tuhez, et les autres, le fer au doz, convoyez longue
trecte. Tant en fut rué par terre que le chemin de leur
retrecte estoit tou semé de mors, de lances, et bour-
dons et de harnoys, que, pour mieux au délivre fuyr,
gectoyent de tous costez empesche. A l'issue de la
ville fut le seigneur Frocace priz par ceulx de la gar-
nison du chasteau et, a la chace, furent priz plusieurs
autres bons prisonniers. Apres la defFaictc des Lom-
bars, les Bourguignons vuyderent la place, tous en
armes, avecques enseignes desplyées.
Le sire de la Trimoille, veoyant iceulx Bourguignons
en armes, leur transmist au devant ung capitaine
l 17
•258 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Avril 1500
françoys, nomme Hector de Saluzar^ et le bastard
de Cardonne, pour leur dire qu'ilz se desarmassent
et leur remonstrer que, en Testât qu'ilz sortoyent,
que de bonne guerre estoyent de prize, et que leur
sauf conduit estoit enfrainct. Lesquelz Bourguignons,
sans plus actendre, plyerent leurs enseignes, gecterent
leurs lances et osterent leurs armetz, et plusieurs
d'iceulx furent a la saillye par les Françoys chocqués
et rembarés jusques dedans la ville.
LesEstradiotz, lesquelz ausi n'avoyent sauf conduyt,
firent la le moings de séjour qu'ilz peurent et ceulx
qui burent les cbamps au délivre adressèrent leurs
coui's vers la rivière du ïisin , pour cuyder gaigner
le passage ; lequel estoit cloz, car le seigneur d'Alegre,
\. Jean de Salazart, chevalier, venu, dit-on, de Biscaye au ser-
vice de Cliarles VII, chambellan de Louis XI, épousa Marguerite,
bâtarde de la Trénioille, et il en eut Tristan, Hector, Lancelot el
Gallois de Salazart, qui figurent tous, en 1483 et 1184, dans un
procès contre Charles de Salazart, écolier de l'Université. Tristan,
ambassadeur du roi en Allemagne (1489), en Suisse (1499), était
devenu archevêque de Sens et fit une fortune éclatante; il mou-
rut en 1519; Lancelot, s'' de Marcilly, chambellan, écuyer d'écu-
rie, pensionnaire du roi, épousa Louise de (]ourcillon de Dangeau,
dont il était veuf en 1494 avec quatre enfants; il épousa en
secondes noces Marguerite de Vignes. Gallois, Galéas ou Gallard,
s'' de Laas, également chambellan et pensionnaire, épousa Nicole
d'Anglure. Enfin, Hector de Salazart, dont il est question ici, s"" de
Saint-Just, était aussi chambellan, et recevait, en 1485, une pen-
sion de 300 livres, de 500 en 1489. Il épousa Hélène de Ghatelus.
Gallois de Salazart, déjà au service du roi en 1480, était encore
capitaine de 30 lances en 1510 (Tit. orig., Salazart, no» 93-128,
302, 303; Salazar, n° 6 : fr. 20977, fol. 189, etc.). D'après Jean
d'Auton, Hector était également capitaine.
On trouve sous Louis XI un autre Salazart, nommé Pierre,
pensionnaire du roi pour 1,200 livres en 147G, chambellan on
1483 (Tit. orig., Salazart, n° 96; Salazar, n" 7).
Avril 1500] DE LA PUISE DU SEIGNEUR LUDOVIC. 259
avecques deux cens hommes d'armes, y estoit. Et,
voyans iceulx Albaiioys que, autre part, pour asseu-
reté passer, leur failloit chercher issue, esloignerent
le passaige et se misrent a guéer la rivière. Les ungs
allèrent oultre, les aultres demeurèrent a my gué et
les autres furent par les Françoys faict noyer a la rive.
Geulx qui gardèrent terre au dangier des laquoys
et varletz se trouvèrent, et tous ceulx qui peurent
estre actaings et arestez furent sans mercy occiz et
assommez.
Les Allemans, voyant leur gens de cheval detFaictz,
gecterent leurs picques et halbardes, et, tous desar-
mez, deux a deux, troys a troys, soubz les picques
des Suyces, et entre l'armée de France, passèrent; et
estoyent iceulx Allemans tant mys au descouvert que,
soubz ombre d'eulx, nul, sans estre cogneu, eust sceu
passer. Apres que sept ou huyt mille d'iceulx furent
passez et que nouvelles n'estoit du seigneur Ludovic,
le sire de la Trimoille manda a ceulx qui estoient
encores a passer qu'ilz le rendissent, ou, sinon, qu'a-
vecques eulx auroit meslée; et tel adventage avoit sur
eulx qu'entre les deux batailles avoit faict mectre et
charger l'artillerye de France. Dedans la bataille des
Allemans estoyent plusieurs gens d'armes françoys,
pour cuyder du seigneur Ludovic savoir nouvelles ; et,
doubtant les Allemans que les Françoys les voulussent
desordonner et courir sus, se serrèrent et disrent aux
Françoys qu'ilz se retirassent. Alors fist le sire de la
Trimoille sonner a l'estandart, pour rassembler ses
gens, et, ce faict, voulut donner au travers de la
bataille des Allemans; et, pour ce faire, avoyent ja
les gens d'armes la lance sur la cuisse et la teste en
260 l'HHONlQLES DE LULIS XII. [Avril 1500
l'armet et est[o]ient les enseignes en bransle de marcher.
Les Suyces du party du Roy, qui tenoyent bataille,
sachans que le sire de la Trimoille sur les Allemans
du seigneur Ludovic vouloit charger, pour voulo[i]r leur
gardarriere advancer, tout soubdain luy mandèrent
(ju'il ne se hastast de ce faire et que, s'il marchoit en
avant pour exécuter son emprise, que avecques eulx
auroient a besoigner et que ilz luy donneroient sui'
queuhe. Ainsi fut ce propos différé et remis ; qui moult
despleut aux Françoys, mais autre chose n'en sceurent
faire, si n'est pencer que en peu de seurté est celuy
qui d'armes tant poisantes se saisist que, au besoing,
ne s'en peult ayder.
Pour au propos revenir, après la somacion du sire
de la Trimoille, les Allemans du seigneur Ludovic
promirent de rendre ledit Ludovic ; et, pour ce, vers
iceulx Allemans furent transmys le seigneur de Mau-
leon et le baillif de Disjon, qui bonne dilligence misrent
pour le trouver; et telle poursuyte en fîst le bailly
de Disjon que, par aucuns des Allemans, a qui ilz
donna deux cens escus, sceut ou il estoit; et, la, prist
son adresse, ou prist le seigneur Galleaz'. Il voulut
prendre le seigneur Ludovic, lequel ne luy vouloit
bailler la foy ; et, ainsi qu'ilz estrivoient, arriva le
conte de Ligny parmy la presse et la le vint ti^ouver,
a tout, ses cheveulx troussez soubz une coitfe, une
gorgerete autour du coul, ung pourpoint de satin
cramoisi et unes chausses d'escarlate, la hallebarde au
1. Ludovic cL Galeazzo étaient déguisés en pauvres suisses,
d'après Prato. D'après Trivulce, les Suisses auraient refusé de le
trahir, et il fallut les faire défiler un à un, pour ainsi dire sous le
jouf? (Marine Sanuto, III, 22G).
Avril 1500J DE LA PRISE DU SEIGNEUR LUDOVIC. 261
poing; et, en ce point, le prinst le conte de Ligny et
le tîst monter sur ung courtault, que luy bailla le sei-
gneur de la Palixe. Apres ce qu'il fut ainsi monté, le
conte de Ligny luy demanda s'il vouloit \eoir le sei-
gneur Jehan Jacques; lequel dist que non, car de la
veue de celuy qui tant de dommage luy avoit prochacc,
ne pourroit que le grief axés de sa doulleur amerc
augmenter; et, de vray, assez en avoit faict, pour
n'avoir cause de le vouloir rancontrer. Somme, si le
pauvre seigneur captif de dueil inconsolable avoit le
cueur serré, a nul devoit sembler merveilles ; car luy,
(fui soubz dorées aages avoit les ans tleurissans de sa
vie en félicité preteritz, le remenant des jours ennuyeux
de sa chenue vieillesse veoioit aller en exil, pour dou-
loureux passe temps et fin désespérée luy préparer.
Ainsi est l'heur des plus haultz peignez au berlant de
Fortune souvent mys en hazart !
Pour retourner, aflfin que la prise du seigneur Ludo-
vic a la veue comune fust descouverte, le conte de
Ligny, avecques luy, le fist marcher tout le long de
la bataille des Suyces ; lesquelz furent en propos de
le vouloir avoir, disans, entre eulx, qu'ilz estoyent
cause de sa prise : toutesfoys, sans autre effroy\ fut
passé oultre jucques au cartier du sire de la Trimoille,
quy lui fist bonne chère, en luy disant : « Seigneur,
bienveignez. Puisque en cest estât nous venez veoir,
de grans mises avez le Roy exempté et nous gardez
de longues peines. » Apres ce, le conte de Ligny l'en-
mena dedans le chasteau de Novarre et en la garde du
chevalier de Louvain le mist.
1. Le comte de Ligny eut beaucoup de peine à s'en défaire
(Marchegay, Lettres missives du Chartrier de Thouars, n*» 96).
•262 (IIKOMQUKS DE LOUIS XII. [Avril 1500
XXXVI.
De la prise du cardl>al Ascaioe.
Le cardinal Ascaigne, qui lors estoit a Millan, sachant
la prise du seigneur Ludovic, son frère, avecques
(|uatre cens chevaux se mist au champs^ et prist le
chemin de Bouloigne la Grasse; lequel, en passant
près Plaisance, par une bende de Françoys et quelque
nombre de Venissians, qui la estoyent, fut assailly et
tant rudement mené que ses gens furent deffaictz,
et iuy chacé jucques dedans ung chasteau nommé
RivoUe-, près de la, ou fut assiégé et priz\
1. Après avoir envoyé les fils de Ludovic à l'empereur, qui les
recrut fort bien (Cipriaa Maneute da Orvieto, lib. VI).
2. Rivalta Trebbia, sur le bord de la Trebbia. au S.-S.-O. de
Piacenza.
3. Par les deux condottieri vénitiens Sonzino Benzonc et
Carlo Orsini (Giprian Manente). D'après Bouchet et V Histoire de
Bayard, il fut pris par « ung cappitaine vénicien, nommé Soussin
de Gonzago, » parent des Sforze, et qui l'arrêta sur le territoire
de Rivalta, dont il était seigneur, erreur souvent répétée. Socin
Benson (selon sa signature) était un capitaine vénitien, passé plus
tard au service de la France contre les Vénitiens (Tit. orig., Ben-
son, u" 2; Amboise, n°^ 370, 371). Il avait tenu campagne en Cré-
monais et n'était revenu à Piacenza que sur la nouvelle des suc-
cès ries Français. Il rencontra, par hasard, Ascanio avec sa très
nombreuse escorte de fugitifs milanais. Carlo Orsini et lui défirent
CCS infortunés, démoralisés et affamés. Ascanio se réfugia au châ-
teau de Rivalta, appartenant au comte Corrado Laudo, gibelin
notable de Piacenza. Il y fut cerné et obligé de se rendre. Lando,
loin de le trahir, comme on l'a dit, vit plus tard ses biens confis-
qués par les Français. Cet épisode a été raconté avec mille inexac-
titudes par Brantôme, Beaucaire, etc., etc. Louis XII exigea que
le.« Vénitiens lui rendissent Ascanio. Un sauf-conduit fut accordé
Avril 150U| DE LA PUISE nu CxVRDINAL ASCAI0N1>;. m'o
Apres la prise du seigneur Ludovic, les Suyces du
Roy volurent eulx en aller et avoir leur payement ;
lesquelz furent transmys a Verceil, pour illecques
recepvoir leur argent. Et, pour iceulx faire poyer,
estoyent la logez, a l'enseigne de l'Estoile, le baillif
de Disjon, ung nommé Fougely, capitaine des Cent
Suyces de la garde du Roy, avecques les commissaires
et conterolleurs de la guerre ; lesquelz heurent moult
a faire a contanter iceulx Suyces, car ilz voloyent estre
tous payez en escuz au souleil, avoir des somiers pour
emporter leurs bagues et, pour la prise du seigneur
Ludovic, payé pour ung moys d'avantage. Ausquelz
fut, sur ce, faicte responce par ung contrerolleur,
nommé Françoys Doulcet, que ce qu'ilz demandoyent
ne leur estoit deu ne en la charge des trésoriers et
clers des fînences, et que le Roy ne l'entendoit, mais
les payer comme de raison, et que leur argent estoit
|)rest, sans riens vouloir de leurs deues gaiges retenir,
et que autre chose n'en auroyent. Lesquelz disrent que,
pour amour ou par force, auroyent ce qu'ilz deman-
doyent et que bien savoyent a qui s'en devoir prendre.
Et, sur ce, chascun alla repestre. Apres que Suyces
heurent bien dringué, entre eulx fut question de leur
litigieux propos ; et, tout chauldement, a l'apetit d'ung
capitaine, nommé Heurryfer, et d'ung nommé Chuentz,
Tung des cappitaines de la Ligue Grize, cent Suyces en
à ses compagnons (G. Morbio, Francia ed Italia, p. 146; Roselli,
Storie Piacentine). Brantôme (t. II, p. 360-361) dit que le cardinal
Ascagne, se sauvant en Allemagne avec 200,000 ducats et force
bijoux, fut pris par les Vénitiens et que Louis XII réclama sa
personne et ses bijoux. La notice de Brantôme sur Louis XII
n'est qu'un tissu d'erreurs; ici, il confond la fuite d' Ascagne
Sforza en 1500 avec la fuite de Ludovic en 1499.
•264 ( HRUMQUES DE LOUIS XII. [Avril 1500
armes s'en allèrent au logis ou estoit le baillif de Dis-
jon et les autres Françoys, délibérez de tuher. Iceulx
lesquelz Suyces furent arestez par ung capitaine de
Suhys\ qui, avecques ses gens, estoit, au plus hault
des degrez, a l'actente de recepvoir son argent. De
reclîief, furent envoyez quatre cens Suyces pour assail-
lir le logis et tuher ceulx qui au devant se mectoyent.
Plus ne leur fut l'entrée deftendue ; car ledit de Suhys
et ses gens se retirèrent dedans une salle qui la estoit.
A grans coups de {)ié et de hallebardes donnèrent
iceulx Suyces contre la porte de la chambre en laquelle
estoyent les Françoys et commancerent a faire roup-
ture.
Le baillif de Disjon et ceulx qui au dedans de la
chambre estoyent avoyent telle frayeur que le plus
asseuré trambloit. Les ungs se misrent contre la porte
pour laffermer, les autres se gecterent par les fenestres,
et les autres, tous jugez et tranciz, pié coy en la place,
tenoyent sillence. Le conterolleur, qui a la demande
desdits Suyces avoit contraryé, voyant le bruyt, tout
assommé de peur, cuydant l'heure de sa mort tant
prochaine que la poincte du glayve dont il cuydoit
mourir luy estoit, par les fentes de la porte brisée, en
veue, heut advys de prendre la robbe d'ung varlet
et, soubz ung bonnet deguysé, trosser ses cheveulx et
tant estrangement dissimuller son estât que ceulx
mesmes qui par continuelle habitude le hantoyent de
prime face ne l'advisoyent; et tant subtilliza son cas
que, après que les Suyces, qui de tous costez le cher-
choyent, heurent la porte mise en pièces et furent au
I. Schwitz.
Avril 1500] DE LA PRISE DU CARDINAL ASCAIGNE. 265
dedans de la chambre entrez, entre eulx se sauva et
gaigna le logis ou cstoit le capitaine de Suhys. Les
Suyces, qui estoyent entrez dedans la chambre ou estoit
le baillif de Disjon, sur luy commancerent a charger,
tant que par plusieurs foys faillirent a le tuher a coups
de partizanes, mais, soubz les autres, se garentissoit.
A la parfîn, le prindrent par les cheveulx et luy don-
nèrent tant de coups de poing, par le nefz et sur le
visage, qu'il le misrent parterre. Somme, tant mal fut
mené, et mys en tel estât que a peine luy demeura
poil en testée Puys, l'en enmenerent a leur rim^,
disans qu'il respondroit de ce qu'ilz demendoyent.
Toutesfoys, par belles parolles et subtilz moyens,
eschappa d'entre leurs mains, bien despit de l'ous-
trage que ceulx luy avoyent faict et joyeulx d'estre
hors de leurs dangiers, disant a luy mesme que, celuy
qui telz pencionnaires prent en cure, de commission
ruyneuse s'entremet, et que, une autrefFoys, de legier
se déportera de telle charge vouloir avoir. Apres toutes
ses choses, heurent iceulx Suyces leur argent, et, pour
les contenter, furent presque tous payez en escuz au
souleil. Partie de leurs capitaines heurent de som-
miers pour emporter leurs bagues jucques en leur
pays. Ainsi s'en allèrent, bien payez et mal contens ;
1. On plaisanta beaucoup de cette scène à la cour : « Encore
vault il mieulx qu'ilz aient fait mal au poil qu'astre allé jusques
a la char, > écrivait le maréchal de Gié ; mais on apprit le départ
des Suisses avec un grand soulagement (Marchegay, Lettres mis-
sives de Thouars, n* 95).
2. C'est-à-dire tente, demeure. J. d'Auton emploie souvent ce
mot rim, qui n'est pas français. C'est évidemment un mot d'ori-
gine allemande, importé par les Suisses et défiguré par l'usage.
Ring? ou peut-être Heim?
266 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Avril InOO
et, en eulx retirant, prindrent une ville de la duché
de Millan sur leurs Marches, nommée Beilisonne^.
Le jour que le seigneur Ludovic fut priz, le Roy,
estant a La Tour du Pin, ou Daulphiné, sur les six
heures du vespre, heut la poste du conte de Ligny,
disant que le seigneur Ludovic estoit assiégé a Novarre
par les Françoys, et qu'il ne povoit eschapper, que
tost ne fust entre leurs mains. Le lendemain, xi"® jour
d'apvril, vigille de Pasques fleuryes, ainsi que le Roy
estoit aux champs entre Lyon et ung village nommé
Sainct Laurens, a troys lieues près dudit lieu de Lyon,
sur les troys heures après mydy, ariva devers le Roy
la poste, et lectres du cardinal d'Amboise, par les-
(juelles heut le Roy certaines nouvelles de la prise du
seigneur Ludovic, desquelles fut le Roy moult joyeulx;
et pour icelles magnifyer par tout le royaulme de
France, fit faire les feuz de joye, avecques dévotes pro-
cessions et suffrages ecclesiaulx; et, luy, en personne,
plusieurs voyages et oraisons fîst a ?sostre Dame de
Confort^ et autres eglizes de Lyon, en toute humilité,
regraciant le Prince des princes de la victoire heu-
reuse que, moyennant sa divine aide, avoit contre ses
ennemys obtenue^.
1 . Depuis lors, Bellinzona et le canton du Tessin n'ont cessé
d'appartenir à la Suisse, quoique de race italienne. Telle est l'ori-
gine de la conquête. Bellinzona était une place forte, assez impor-
tante en ce qu'elle commandait les délilés. Mais c'était un terri-
toire pauvre, constamment ravagé par la peste, et fort séparé du
reste du Milanais {Dollettino storico délia Svizzera Italiana, t. II, 5,
211 et s.; 111,1). Tristan de Salazar, ambassadeur on Suisse, protesta
vainement (Marchogay, Lettres miss, de Tlwuars, n- 98). On prétend,
bien à tort, que Trivulce l'avait promise aux Suisses en paiement.
2. Célèbre église de Lyon.
3. Louis XII se hâta de faire imprimer une proclamation (pla-
Avril 1500] DE LA PRISE DU CARDINAL ASCAIGNE. 267
De !a prise du seigneur Ludovic par toute la duché
de Millau furent soubdainement nouvelles semées, dont
furent les Lombars moult estonnez, mais ceulx plus
esbays qui de la rébellion avoyent estez moyens, llng
lombart, nommé messire Louys de Pors, dont j'ay
parlé cy dessus, lequel avoit le jour de la Purification
quette contemporaine gothique, intitulée : Lettres nouvelles de
Milan, avec les regretz du seigneur Ludovic, par laquelle il annon-
rait au royaume les nouvelles reçues le 10; un post-scriptum
ajoutait la nouvelle de la prise de Ludovic. Cette proclamation
est datée, rétrospectivement et inexactement, de Lyon, le 10 avril:
on voit qu'elle fut rédigée à la Tour-du-Pin; le post-scriptum
et l'adjonction d'une chanson sur la prise de Ludovic prouvent
qu'en réalité elle ne put être livrée à l'impression que plus tard.
L'en-tète de cette plaquette, de 6 feuillets, porte une grande
vignette, représentant la sortie d'un parlementaire, les yeux ban-
dés, au milieu de gens d'armes, à la porte d'une ville fortifiée.
Après le texte de la lettre est une courte note, indiquant que,
le samedi, veille de Pâques fleuries, le lundi et le mardi sui-
vants, on a fait des processions générales à Paris; le mercredi
suivant, 15 avril, on chanta à Notre-Dame un Te Deurn solennel
en présence du parlement, des gens des comptes, de l'hôtel de la
ville. Le soir, on fit des feux de joie dans toute la ville. « Petis
et grans menoient grant joye de la noble victoire et conqueste. »
Viennent ensuite des satires improvisées sous ce titre :
« S'ensuyt le débat des François contre le sire Ludovic, Avec
les regretz d'iceluy et complainte des Milannoys. y
Ces pièces satiriques, qui occupent \ feuillets et le recto du
5« et dernier, doivent être attribuées à Pierre Gringoire, d'après
l'acrostiche de la fin qui donne Gringore :
Gentilz françoys, soyez de la victoire
/{einerciaiis lesus le créateur.
71 nous appert que l'euvre méritoire
A'ous vient du cieL Dieu est nostre adiuleur.
Gloire, triurnpbe, magnificence, honneur
Ont conqueste a Milan gens darnies
Tîegretz, souspirs Ludovic en son cueur
Eq. a souvent et pleure maintes larmes.
^268 CHRONIQUES DE LOUIS Xll. [Avril 1500
Nostre Dame habbandonnc le chasteau de Millan et sa
foy t'aulcée et cuidé noyer les caves et moulin de ladite
place', pour cuyder satisfaire a ce forfait, ung
dimanche de Pasques fleuryes, doziesme jour d'ap-
vril , devant la porte du chasteau se transporta et,
nvecques ung grant brochet et une grosse truyte, vou-
lut au dedans aller faire son bancquet. La porte luy
fut ouverte et luy mys au dedans et de son poisson
deschargé, et, après, enfermé dedans la prison de la
Roquete, avecques plusieurs.
XXXVII.
Comment le cardinal d'Amboise, après la prise ou
SEIGNEUR Ludovic, partit de Verceil pour aller
A MiLLAN.
Ung jour après la prise du seigneur Ludovic, le
cardinal d'Amboise partit de Verceil, et ce jour fut a
Novarre au logis. Le lendemain prinst son chemin
droict a Gayace-, une petite ville fermée, dont estoit,
deux jours devant, deslogée une garnison d'Estradiotz
que le seigneur Ludovic avoit la lessée pour la garde
de la ville ; lesquelz avoyent sur la muraille de la ville
et au deffences du chasteau lessée l'artillerye toute
chargée. Apres que le cardinal d'Amboise et ses gens
1. Voir page 159.
2. Gaggiano, sur la routo. d'Abbiategrasso à Milan, au point
d'intersoction du Naviglio grande. Le cardinal n'avait pas pris la
grande route ordinaire; il préférait sans doute attendre dans une
ville fermée l'Iieure d'entrer à Milan.
Avril 1500] COMMENT LE CARD»' D'AMBOISE, ETC. 269
furent illecques logez, les pages et laquays, toute nuyt,
firent bruyrc et tonner canons et hacquebutes, comme
si le siège heust esté devant la ville. Sur le soir, que
chascun fut retiré pour vouloir reposer, ung laquays
et ung page, serviteurs du seigneur de Neufchastel,
entrèrent dedans une des chambres haultes du chas-
teau, en laquele avoit deux barrilz de pouldre a canon
tous plains, et de celle pouldre firent sur une table
une traynée, puys misrent le feu dedans, qui soub-
daynement se prist aux barrilz et, tout a coup, mist
en flamme tout le dessus du chasteau : et, la, furent,
par leur deffault, le page et le laquays ausi follement
bruslés que papillons a la chandelle.
En grant danger fut le cardinal d'Amboise, avecques
tous ceulx qui au chasteau estoient logez, si n'est qu'ilz
estoyentaudessoubz du feu et que d'heure se retirèrent :
car le feu fut si grant que, par la challeur et force de
la flamme, une partye de la muraille et la couverture
du chasteau tumba dedans les fossez.
Le quatorziesme jour d'apvril, les seigneurs et
potestalz de Millan se rendirent a Vigeve, au devant
du cardinal d'Amboise, pour le supplier très humble-
ment que son plaisir fust aller prendre logis dedans
la ville de Millan et regarder le peuple d'icelle en pitié,
sans le vouloir du tout pugnir, scelon le démérite de
son forfaict; ausquelz fist response ledit cardinal que,
pour l'heure, en la ville soillée de vice tant prodicieux
n'entreroit, mais au chasteau, qui tousjours avoit tenu
bon pour le Roy, s'en alloit loger : ce qu'il fist'.
1. Les Milanais avaient une peur terrible (Prato). En France,
on était fort irrité. Une chanson de cette époque, Le grant jxibilU'
270 CIIUONIQUES DE LOUIS XII. [Avril 15011
XXXVIII .
Comment le cardinal d'Amboise receut l'amende
honnorable pour le roy, que ceulx de la ville
de mlllan firent pour satisfaire a leur rebel-
LION.
Le jour du sainct vendredy, dix septiesme d'apvril,
a la prière et supplication des seigneurs et du peuple
de Millan (allusion au jubilé de 1500), lequel traicte des conspira-
tions cl Irahysons des Millannoys et Lombars, imprime nouvellement
(1500), et publiée dans le Recueil de MM. de Montaiglon et de
Rotbschild, t. IX, nous donne un curieux échantillon de l'opinion :
cette chanson rappelle l'histoire des Sforza, la bataille de Fornoue,
où Dieu pour les Françoys lahoui^a, et où une poignée de Français
força la coalition de toute l'Italie, le projet de Vêpres siciliennes
récemment formé par les Lombards... En voici (juelques vers :
Le Roy vous fut trop gracieulx,
Vous laisser vivre ou voz maisons,
En liberté, jeunes et vieulx,
Soubz vostre foy, séditieux,
Pervers, farcis de Iraïsoiis !
Car cuydastes les garnisons
De nuyt luer dedans le lict :
Pas pelit n'estoil le dclict.
i\[ais Dieu ]>our euix si bien ouvra
Que en la lin n'eusles pas du bon.
Ciiascun d'eulx force recouvra,
Tant que plusieurs de vous livra
Mors estenduz, en ung monceau
A mau cbal, mau rai
Mieulx vous fust encoire cslrc a naistre
Qu'avoir commis celle trahyson
Au Roy de France, vostre niaistre.
Des villes fera lieu cliampeslre,
Et rasera tout ! car Raison
Vcull qu'il n'y demeure maison
Avril 1500] COMMENT LE TARDAI D'AMBOISE, ETC. 271
de Millau, lesquelz se soubmectoyent a la miséricorde
du Roy et au plaisir et vouloir du cardinal d'Amboise,
comme lieutenant gênerai dudit seigneur, promectans,
de corps et de biens, a leurs meffaicts et deftaulx du
tout satisfaire, pour recepvoir l'amende honnorable
d'iceulx et ausi pour trecter de la proffi table, deue au
Roy a cause des fraiz et mises que, au moyen de leur
rébellion , avoit avancez , en la Maison de la ville se
transporta ledit cardinal d'Amboise, accompaigné de
Tevesque de Luxon, chancelier de Millan, du mareschal
Qu'il ne boute a feu et espée ;
Aux mors ne faull plus d'estoupée.
Les François ont ja commencé,
A Plaisance et Alexandrie
Et aultres par ou ont passé,
Tout rasé, comblé le fossé
Et mainte personne meardrie;
En brief temps sera amoindrie
Vostre fierté, n'en doublez pas :
Ce (jui trompe ne pourrit pas.
Le noble seigneur de Bourbon
Vous cherchera jusqucs es cendres
Le jubilé qui leur est deu,
Pour tous a ung coup les absouldre.
Mettre les fault a sang et feu,
Comme hors de la loy de Dieu
Et bougerons, par tempeste et fouklre;
Et puis, après, gettcr la pouldre
Aux ciiamps, comme ung esluurbillon :
De faulce genl niaulvais billon
Il n'est plus Iraiiystre nation
Que vous, soubz la chappe du ciel ;
Mais, en brief, vostre ambition
Foy faulcée, sédition,
Plus amere aurez que fiel
{Le More a bien fait de fuir de Milan en septembre.
Entier ne te fust resté membre
Qui l'eust trouvé a l'assemblée;
Tu t'en fou y s bien tost d'emblée
•272 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Avril 1500
de Trevolce, du seigneur de Grantmont, du seigneur
de Neufchastel et de plusieurs grans parsonnages.
Les plus soUempnelz misseres et autres menu peuple
de la ville, avecques quatre mille petiz entens, a chiefz
descouvers, et vestus de robbes d'humillité. en pro-
cession générale, avecques l'ymage de Nostre Seigneur
Jhesu Crist en croix, illecques a la venue dudit cardi-
nal d'Amboise s'assemblèrent et, par ung docteur^
tirent proposer mainctes belles choses, promectans de
non James, contre la sacrée magesté de France, com-
mectre rébellion, ne faire chose contre leui' honneur,
dont ilz puissent de nul reproche ou diffame estre
notez ou actainctz, et que, de la en avant, sembleroyent
a sainct Pierre, lequel, pour avoir son Seigneur Jhesu
Crist regnyé, heut de ce meffait tant amere douUeur
que, tout son temps, après ce delict, plus fervant en fut
en^' son service; et, sur ce, iist ledit cardinal responce
que sainct Pierre avoit troys foys renyé son maistre
et que eulx de ainsi le faire se donnassent bien garde.
Apres ce, demandèrent humblement pardon de leur
desloyauté et rébellion, en obligent eulx et leurs biens
pour les mises et despences que le Roy avoit, a ce
moyen, faictcs pour mectre sus son armée, a la somme
de troys cens mille escuz^, requérant audit cardinal
1. Michel Tonso. Ce jurisconsulte avait épousé Susanna Archinti;
son fils, Benedetto Tonso, l'ut ambassadeur de Milan près de Fran-
çois I" et des Suisses.
2. Le ms. porte : Et.
3. « Fut convertie l'amende criminele en civile, voire bien
petite, veu In grandeur du cas,» dit Saint-Gelais. De ces
300,000 écus, 170,000 seulement furent payés (Prato). Les autres
questions furent définitivement réglées au second voyage du roi,
en 1502 (M. l-'ornieutini, // diicato di Milano, 215-228).
Avril 1500] COMMENT LE CARD^l DAMBOISE, ETC. ilô
que l'armée de France, qui ancores estoit en Lom-
bardye, fust, le plus tost que faire se pourroit, en
France renvoyée, pour alléger le pays, qui plus sans
désertion ne la povoit soustenir, en ensuyvant que
chascun fust reintégré en son office. Plusieurs autres
requestes misrent sus, qui trop longues seroyent a
descripre.
Leur propos mys a fin, ledit cardinal d'Amboise
voulut la responce consulter avecques Fcvesque de
Luxon, le mareschal de Trevolce, le seigneur de Grant-
niont et autres chamberlans et conseilliers du Roy, qui
la estoyent, et fut advisé que ung nommé messire
.Michel Riz^ docteur en chascun droict, feroit la res-
ponce; par laquelle monstra clerement aux Millannoys
leur desloyaulté dampnable, inexcusable trayson et
irréparables deffaultz; et, ce neantmoings, pour
demonstrer a iceulx inicques que le pouvoir de doulce
1. Michel Riz ou Ris (Ritiusi, jurisconsulte napolitain, s'atta-
cha en 1495 au service de Charles VIII; il écrivit une apologie de
la conquête de Naples (ms. lat. 6200) sous le titre de : lUsloria
profeclionis Caroli VIll, Francorum régis, par Michael Ritius,
Neapolitanus, inter utriusque juris professores minimus et ejusdcm
régis in universo prefalo suo Sicilie regno advocatus. On a de lui
aussi une Histoire des rois de France, d'Espagne, de Jérusalem, de
Naples et de Hongrie, publiée en français à Bàle, in-8% 1535 (cf.
ms. 3421, Hofbibliothek, à Vienne). Il devint en France maître
des requêtes de Thotel, conseiller au grand conseil, où il siégeait
sous le nom de Vadxocat de Xaples, en 1501 président au parle-
ment de Provence, ambassadeur en Allemagne et en Italie, con-
seiller au parlement de Paris en 1504. Il vit ses biens de Naples
conlisqués par Ferdinand ; Louis s'employa personnellement pour
obtenir à son fils la restitution de ses biens.
Il n'a rien de commun avec le jurisconsulte Ricci (Riccius),
d'Asli, qui revisa, en 1500, les Coutumes de Piacenza (ms.
fr. 21104, fol. 4. 22, 37).
I 18
274 t'IIRONIQUES DE LOUIS XII. [Avril 1500
miséricorde amollist le glayve de rigoureuse justice,
supposé que, par leur desmerite, heussent mortelle
pugnicion deservye, ce nonobstant, leur donna, depar
le Roy, ledit cardinal, leurs vyes et biens sauves, les
enhortant, une foys pour toutes, de non james com-
mectre crime de rébellion, a la peine de pugnicion
memorialle a tousjours mes emcourir; et, au regard
de leurs requestes, fut dit qu'ilz les bailleroyent par
escript et que responce telle leur seroit faicte que con-
tenter se devroyent, en exeptanttoutesfoysde la remis-
sion les aucteurs principaulx de la rébellion; et ce
faict, tous les petiz enfens en procession passèrent
devant le cardinal d'Amboise, en cryant a haulte voix :
France, France, miséricorde'^ !
Le vingt troisiesme jour d'apvril, ung gentilhomme
nommé Carbon de Luppé , maistre d'ostel ordinaire
du Roy, avecques cincquante archiers, fut envoyé au
chasteau de Tretz', sur les frontières de Sainct Marc,
pour prendre ung nommé Alain, gascon, capitaine de
ladite place ; laquelle avoit ledit capitaine vendue aux
Venissiens quinze cens ducatz; et, pour ce, fut mené
au chasteau de Millau '^ et, la dedans, avecques plu-
sieurs autres prisonniers, enclos.
1 . A cette occasion fut frappée une médaille, portant d'un côté
le buste du cardinal d'Amboise, au revers le soleil luisant sur
une ville fortifiée avec la légende : Salvat uhi Iticet, 1500, Mech'ol.
(Armand, Les MédaiUeurs itaUens.)
"2. Trezzo, sur le haut Adda, à la frontière de la province de
Bergame, qui appartenait aux Vénitiens. Cf. p. 150.
3. A la Roquette.
Mai 1500] COPIENT UNE GROSSE ARMÉE FUT MISE SUS. 275
XXXIX.
Comment upœ grosse armée fut mise sus pour
envoyer soubmegtre la cyté de pize a la sei-
GNEURIE DE Florence.
Apres toutes ses choses, le cardinal d'Amboise, par
le vouloir du Roy, mist sus une grosse armée, pour
envoyer soubmettre la cyté de Pize a la seigneurie de
Florence ; et fut baillé la charge de celle armée au sei-
gneur de Beaumont', lieutenant, pour le Roy, sur
cinc cens hommes d'armes, troys mille cinc cens Gas-
cons et autant d'AIIemans; et la furent transmis les
capitaines qui s'ensuyvent : Hector de Montenart^,
1, Les Florentins auraient voulu Louis de la Trémoille et lui
tirent offrir 50,000 ducats. Mais La Trémoille, venu à contre-cœur
en Milanais et pressé de repartir, refusa (Marchegay, Lettres mis-
sives du Chartrier de Thouars, n" 97).
2. Peu de gens ont eu une vie aussi agitée que celle d'Hector
de Monteynard. Issu de l'ancienne famille des Aynard, en Dau-
phiné, il entra au service du duc d'Orléans comme écuyer. On
l'accusa, ainsi qu'un autre écuyer nommé Brésille, d'avoir incite
le jeune Louis d'Orléans à s'émanciper de la tutelle de sa mère,
Marie de Clèves, que dominait Louis XI, d'avoir voulu régir
la maison contre le gré de la duchesse; Louis XI, après un
avertissement transmis par Michel Gaillard, fit brusquement
arrêter au château de Linières les deux écuyers et les força, après
mille épreuves plus ou moins terribles, à prendre la croix de
l'ordre de Saint -Jean de Jérusalem (Procéd. polit, du règne de
Louis XII. 973, 979, 986, 1002, 1007, 1022). Chose singulière, Rai-
mond Aynard, gouverneur du Dauphiné, père d'Hector, avait été
disgracié par Charles VH comme fauteur du dauphin Louis XI!
Devenu, après la mort de Louis XI, gouverneur d'Asti, Hector
Ainard de Monteynard, seigneur de Chalençon, Montfort et Théis,
276 ( IIUOMQUES DE LOUIS .Vil. [Mai 1500
gouverneur d'Ast, le seigneur de Coursinge, lieute-
nant du duc de Savoye, le seigneur d'Auzon, escos-
sovs, le seigneur de Saint Prest, Aulbert du Rousset,
Jannet d'Arbonville', messire Galeaz Paliuzin* et mes-
sire Anthoine de Trovolce, lombars, avecques dix neuf
pièces d'artillerye.
Le XTX^ jour du moys de may, le cai'dinal d'Am-
boise transmist Carbon de Luppé et ung nommé Pierre
Bordier, avecques bon nombre de gens d'armes, soub-
mectre a l'obéissance du Roy la seigneurie de Tourcelles,
près Gremonne, que tenoit une dame, nommée Camille
d'Aragon, seur du feu roy I-'errande, roy de Napples;
et, après la réduction d'icelle, fut lessé, par provision,
a dame Camille, quatre mille ducatz sur ladicte sei-
ifneurie.
o
épousa la fille du marquis de Montferrat, Marguerite. En 1499,
Hector était chambellan du roi et titulaire de 1,000 liv. de pen-
sion sur la recette de Languedoc (Tit. orig., Monteynard, n<' 303).
Il avait assisté à Nantes au mariage du roi. On verra plus loin sa
tin tragique.
1. Ou plutôt d'Arl)ouviIle. Il y avait alors deux sires d'Arbou-
ville, l'un en Normandie, l'autre en Beauce. Les d'Arbouville, de
Beauce, s'étaient attachés à la maison d'Orléans. Charles d'Ar-
bouville, chambellan de Charles d'Orléans, devint plus tard
l'homme de confiance de la duchesse Marie de Clèves, qui, dès
son veuvage, le nomma gouverneur d'Orléans. Un acte de 1560
mentionne un Jean d'Arbouville, seigneur d'Arbouville, mort à
cette époque (Tit. orig., Arbouville, n»* 8, 12, 13, 14, 15 et 18).
2. Galeazzo Pallavicino était entré au service de la France;
Louis XII lui confia le commandement de la citadelle do Parme
(ms. fr. 25784, n»^ 98, 108, 135; Tit. orig., Palavicini).
Mai 1500] COMMENT L'ARMEE SE MIST AUX CHAMPS. 277
XL.
Comment l'armée, qui estoit ordonn'ée pour aller
A PlZE, SE mST aux CHAMPS.
Le quinziesme jour du moys de may, l'armée desus
dite partit de Parme pour aller comancer le voyage
de Pize ; et, sitost que gens d'armes marchèrent, toutes
les villes des Italles, qui contre le Roy avoyent le sei-
gneur Ludovic favorizé, devers le cardinal d'Amboise
transmirent leurs ambaxades, pour avecques luy faire
composition et bailler argent pour le deffray de l'ar-
mée de France; et, pour ce que ung nommé Benti-
voUe', gouverneur de Bolloigne, avoit au seigneur
Ludovic baillé quelcjuc ayde, a cincquante mille ducatz
composèrent les Boullonoys. Saine, Lucque, et plu-
sieurs autres villes hors la duché de Millan, se soub-
mirent a la raison; et, pour satisfere a leurdefiaut, si
avant boutèrent la main aux ducatz que grâce leur en
fut eslargie-. Tous les conjurez et aucteurs de la rébel-
lion, qui peurent estre priz et mys soubz la main de
justice, encoururent sentence cappitalle et, dedans
■1. Jean II Bentivoglio, seigneur do Bologne.
2. Les Français firent mine d'abord d'attaquer Mantouo, dont le
marquis refusait 50,000 ducats auxquels il avait été taxé. Lp
H juin, ils prirent et mirent à sac MontechiuruUo, malgré la défense
énergique des Torelli ; ils s'emparèrent ensuite de Guastalla,
appartenant aux mêmes Torelli [Diario Ferrarese, Muratori, XXIV,
c. 386; Buonnaccorsi, etc.). Si le marquis de Mantoue ne s'était
pas exécuté, on projetait de donner le marquisat au comte de
Montpensier, son neveu, fils de Clara Gonzaga (Marchegay.
Lettres missives du Chartrier de Thoiiars, n° 95).
278 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Mai 1500
la place du chasteau de Millan, publicquement furent
exécutez; desquelz furent messire Jacome Andrée,
Nicolas le cirurgien^, messire Louys de Pors et le capi-
taine de Trcctz-. Leur procès fut faict par messire
Michel Riz, docteur, et par le capitaine de la justice
de la ville ; et fist iceulx exécuter le sire de la Tri-
moille, lieutenant du Roy^.
XLI.
Comment le seigneur Ludovic et le cardinal A scaigne
FURENT amenez PRISONNIERS EN FRANCE.
Toutes ses choses espirées, le seigneur Ludovic fut
amené en France; et fut ccluy conduyt par le sei-
gneur de Ligny jucques a Suze, en Savoye (et, de la,
s'en retourna a Pavye, ou fut quelque temps, puys
s'en revint a Lion sur le Rosne, ou estoit le Roy;
lequel luy fist si bonne chère que assez estoit pour se
devoir contenter*.
De Suze jucques a Lion fut le seigneur Ludovic con-
1. Le 12 mai.
2. Le 23 mai.
3. Le prévôt des maréchaux de Milan était Robert de Pradines.
En 1504 il commandait à Milan S hommes de guerre à cheval
(ms. fr. 25783, n» 59) et 50 hommes de guerre de renfort en gar-
nison au « palais » de Milan (ms. fr. 25784, n» 75) ; en 1507 et
1509, il commandait les mêmes forces (id., n^^ 95, 99).
4. Ludovic fut parfaitement traité; il emmena ses gens et un
trousseau considérable (Prato). Sa bassesse et son abattement
étaient extrêmes. On dut s'arrêter à Suze pour le faire reposer.
Aymar du Rivail (De Allobrogibus) rapporte qu'en traversant
au-dessus de Saint-Grespin, au territoire d'Embrun, une « porte, w
Mai 1500] COMMENT LUDOVIC FUT AMENE PRISONNIER. 279
duyt par le seigneur de Cressol, accompaigné de deux
cens archiers de la garde et de plusieurs autres gen-
tishommes. A l'entrer de Lyon, grant nombre de gen-
tishommcs de cheuz le Rov luv furent au devant. Le
prevost de Tostel ' le conduisit tout le long de la grant
rue Jacques au chasteau de Pierre Encize% et la fut
loge et mys en garde seure'-. A séjour fut illecques
sorte de tunnel fortiflé creusé dan? la montagne par ordre de
Charles VIII, il s'écria « qu'il n'y avait plu? d'espoir de fuir »
(éd. Terrebasse, p. 541). Paul Jove prétend qu'il montra ensuite
une grande résignation.
1. Le prévôt de l'hôtel du roi était Robert ou Robin Malherbe,
seigneur de Jouy, de Liancourt (le P. Anselme, t. II, p. 77) et de
Lanneau, écuyer d'écurie et chambellan du roi en 1482, prévôt
des maréchaux de France depuis 1495, prévôt général de 1501 à
1507 (Tit. orig., Malherbe, n»* 15-19), pensionnaire du roi pour
une somme de 600 livr. (compte de 1499, Portefeuille? Fontanieu).
Il commandait 20 lances, restées en garnison à Rosay-en-Brie, où
elles furent passées en revue le 19 novembre 1499 (ms. fr. 25783,
no 16; compte de 1501, ms. fr. 2960). Nous avons déjà parlé des
Malherbe.
2. Château fort, à Lyon, démoli en 1792.
3. Une miniature contemporaine (ms. lat. 8294) représente cette
scène. Ludovic, sur un mulet, la barrette rouge à la main, en
simple justaucorps gris fourré, en longs cheveux blancs, escorté
de piquiers en livrée jaune et rouge, pénètre dans une forteresse
dont toutes les ouvertures sont garnies de têtes de femmes
curieuses. Une banderole porte la légende explicative llle ego sum
Maurus, etc. Ces derniers mots se rapportent au poème de Fauste
Andrelin, De captivitaie Ludovici Sphorcie, imprimé s. l. n. d.
pour Robert Gourmont, et dont une autre édition fut donnée en
1505. F. Andrelin s'exprime ainsi :
Faustus Maurum tyrannos alloqueniem inducens :
Ille ego sum Maurus, franco qui captus ab hoste.
Exempluin instabilis non levé sortis eo,
Quidnam scœptra juvanl totum invidiosa per orbem.
Sic miseros explel vila tyranna dles.
Quis rectos neget esse deos ? ac lancibns œquis
Libratum punire nephas? en carcere tetro
^SO CUROMQLES DE LOUIS XII. [Mai 1500
({iiinzc jours; durant lequel temps, par les seigneurs
du grant conseil du Roy de plusieurs choses fut inter-
rogué; lequel, supposé qu'il heust faict que foui, toii-
tesfoys moult sagement parloit. Apres ce, fut trans-
mys au chasteau du Lys Sainct George, en Berry, et a
ung gentilhomme, nommé Gilbert Bertrand S baillé en
garde.
Gallica sacrileguni compescunt vincula Maurum,
Maunini qui sœva coaceperal ardua mente
Nuni patruœ cecidere manus, cum dira parares
Toxica, et infando misceres lurida gyro?
l. Gilbert Bertrand, seigneur de Lys-Saiut-Georges, avait été
élevé avec le roi et l'avait servi dans toutes les circonstances
intimes de sa vie. Il était gendre du sire de Yatan, gouverneur de
la maison de Marie de Clèves et de Louis XII. Capitaine des
gardes du duc d'Orléans, il devint, à la fin du règne de Charles VIII,
bailli de Bourges. Il assista encore au mariage du roi à Nantes,
puis, brusquement, pour un motif que nous ignorons, il dut rési-
gner ses fonctions, où le sire de Vatan, son beau-frère, lui suc-
céda, et se retirer au Lys-Saint-Georges, bien qu'il n'eût que
quarante-sept ans. La garde de son illustre prisonnier lui fut
évidemment donnée comme une compensation et un témoignage
de haute confiance, en même temps que dans l'intérêt du prison-
nier lui-même [Procéd. polit, du règne de Louis Xll, 854, 923, 989,
1006, 104S).
Ludovic demeura au Lys quatre ou cinq ans et fut ensuite trans-
féré à Loches (Saint-Gelais). « Et fault entendre, « ajoute Saint-
Gelais, « que de sa personne il a tousjours esté traicté aussi bien
qu'il eust peu estre en sa plus grande liberté ny seigneurie; »
« humainement traité, » dit Seyssel; « en ung fort chasteau, où
il est encore a présent détenu, en large et honneste prison, » dit
VYxtorc Anthonine (ms. fr. 1371, fol. 293). Les historiens milanais
ne mentionnent pas davantage do sévices (Castellus, Compen~
dium..., ms. lat. 6172, fol. 41 v», etc.). Bourges et Loches étaient
les deux grandes prisons d'État ; Louis XII avait passé trois ans
dans la première; Philippe de Savoie, comte de Bresse, deux-
ans dans la seconde, où il avait composé une chanson répandue
en Savoie {Museo storico de VArchivio di Stato à Turin, Cata-
loque, II, n° 1). Prato raconte qu'à Loches, où il jouissait d'une
Mai 1500] COMMENT LUDOVIC FUT AMENÉ PRISONNIER. iH[
Le cardinal Ascaigne^ fut pareillement amené a Lyon
par le seigneur de Xandricourt et, de la, envoyé en
la Grosse Tour de Bourges-. Ainsi fut la duché de
liberté relative, Ludovic corrompit son gardien en 1508 et s'en-
fuit caché dans une voiture de paille, mais il s'égara dans les
bois et fut repris le lendemain matin dans une battue. C'est alors
qu'on lui imposa une surveillance plus sévère. Il mourut de mort
naturelle, le 17 mai de la même année. Un gentilhomme qui avait
obtenu de rester près de lui, P» Fr" Pontremulo, revint alors en
Italie et raconta à sa manière les épreuves de Loches. De là une
légende en Italie. Paul Jove n'a pas manqué de la recueillir.
Selon lui, Ludovic se montra magnanime, Louis XII dur jusqu'à
la stupidité, jusqu'à faire mourir Ludovic de privations. Cette
légende a fait école depuis lors. Ludovic, dit Papire Masson, « in
praedurum carcerem, sine scribendi ac legendi solacio, conjicitur,
ubi, ferrata in cavea, decennio post, decessit. » Elle est absolu-
ment fausse.
1. Ascanio Sforza, né vers 1455, cardinal en 1484, vice-chan-
celier de l'Église romaine depuis 1492; il fut fort bien traité en
France (Spelta, Historia délie vite di tutti i Vescovi di Pavia, p. 431 ;
Thuasne, Diarium de Burchard, II, 610, 612,615). Saint François
de Paule alla le voir à la Grosse-Tour de Bourges el; lui promit sa
prompte délivrance {Procès de canonisation, ms. lat. 10856, fol. 10).
En effet, Ascagne recouvra pleinement la liberté en 1503, Jean
d'Auton dira dans quelles conditions, devint évèque de Novare
et mourut à Rome (Basilica, Novaria, p. 525; Ughelli, Jtalia
sacra, IV, c. 987; Galletti, Inscriptiones Romans, I, p. ccxij, etc.).
2. La Grosse-Tour de Bourges, énorme tour, rattachée au sys-
tème des fortifications de Bourges et fortifiée sous Philippe-
Auguste de quatre bastions, était la principale prison d'État du
royaume {Jeanne de France, p. 210).
Elle avait pour capitaine le capitaine écossais Patrick Macha-
lan (aliàs Mac Nellen), qui déjà avait eu la mission d'y garder le
duc d'Orléans en li90. Louis XII ordonna, par les lettres sui-
vantes, d'entourer le prisonnier de tous les égards possibles (Arch.
municip. de Bourges, F 4; communication de M. le comte Ray-
mond de la Guère) :
« A nos très chers et bien aimez les bourgeois, manans et habitans
de nostre bonne ville et cité de Bourges,
(i De par le Roy. Très chers et bien amez, nous envoyons pre-
282 CHRONIQUES DE LOUIS XH. [Mai 1500
Millan, en sept nioys et demy, par les Françoys deux
foys conquestée; et pour celle foys finye la guerre de
Lombardye et les aucteurs d'icelle captiz et exiliez.
Peu faict d'aquestz, qui tant travaille et vacque
Aux biens mondains et son sens y applicque.
Quant si soubdain puissance humaine vacque.
De jour en jour, sans terme de replicque,
L'efTecl en est mys en veue publicque .
Par Fortune, qui, avecques lelz blocque
Qu'elle déçoit et de tant les democque,
Que, après avoir donné mantel et hucque',
Tous nudz les rend, sans cœuvre chief ne tocque.
Gloire mondaine est fraigille et caducque.
Plusieurs cuydans le Cercle Zodiacque
Rétrograder par une voye oblicque,
Soubdainement, au bas centre et oppacque,
Se sont trouvez loingtains du Pôle articque;
De ce, nous ont lessé pour tout relicque
La mémoire qui a dueil nous provocque.
sentement en nostre tour de Bourges le cardinal Ascaine, duquel
avons baillé la charge et garde a nostre cher et bien amé le cap-
pitaine Patris Macanan, et duquel avons bonne et entière con-
fiance. Par quoy, et aussi que ladite tour est mal meublée et
utencillée, et que voulions et entendons que ledit cardinal fut bien
traicté, nous vous prions, et neantmoins mandons, que baillez et
délivrez, ou faictes bailler et délivrer audit Macanan, desdits
meubles et utencilles qui seront nécessaires pour la provision et
acoustrement de ladite tour et ils seront renduz par celluy qui est
par mon commandement au paiement de la despence dudit cardi-
nal, et payez des interetz et donmaiges qui y pourroient avoir
durant le temps qu'ilz seront en ladite tour, ainsi que par vous
sera tauxé et advisé en la présence dudit Patris Macanan. Et aussi
plus luy donnez tout le port et faveur que besoing sera, et n'y
veuillez faire faulte. Donné à Lyon, le lie jour de juillet. Loys. »
1. La hucquc, sorte de long manteau ; ce mot, souvent, s'appli-
quait spécialement, comme ici, au capuchon.
Mai 1500] COMMENT LUDOVIC FUT AMENÉ PRISONNIER. ^83
Sy mon dire nul en rlouble revocque,
Bocace' et autre en ont bien treclé, jucque
A suffyre, en prose et equivocque.
Gloire mondaine est fragille et caducque.
Si Ludovic, qui jadys pleine cacque
Heut de ducatz et povoir magnificque.
Est en exil, sans large, escu ne placque,
f.aptif, afflict, plus mausain que ung heticque.
Et que, de main hostille et inimicque.
Malheur le fiere rudement et estocque.
Ambicion, qui son possesseur chocque,
A rabbessée sa peignée perrucque,
(^.orame celle qui les plus fors defrocque.
' Gloire mondaine est fragille et caducque.
Prince, qui veust a tous prendre la picque,
Garde le choc de la lance ou la picque;
Car maintz ont heu par ce moyen la crucque^.
Tel a conquys Ayse, Europpe, Auffricque,
Qui n'en est pas demeuré pacifficque.
Gloire mondaine est fragille et caducque^.
1. Le livre de Jehan Boccasse avait été expressément traduit, et
imprimé sur parctiemin pour la reine Anue de Bretagne (Paris,
Vérard, 1493).
2. Expression de fantaisie; Jean d'Auton n'emprunterait-il pas
le mot espagnol la crusca (craquement, écrasement)?
3. Ce drame a fort excité la verve des poètes français. Fauste
Andrelin l'a chanté dans son poème De captivitate Ludovici Sphor-
cie, imprimé plusieurs fois (par Gaspard Philippe, s. 1. n. d., in-4o
gothique de 8 ff.; pour Jean Petit, Paris, 26 mai 1505, in-4°,
10 ff.). Jean Bouchet, dans VÉpitaphe de Louis XII, loue le roi
d'avoir « mis au nie de Bourges le Milan, voilant trop hault... »
S'inspirant d'une chanson italienne de cotte époque, Ogni fumo
viene al basso, Jean Marot chante la prison du More en France :
Jadiz fist paindre une dame, enibelUe,
Par sur sa robe, des villes d'ytallie,
Et luy au près tenant des espoussetes,
284 CIIROMQLES DK LUllS Xll. [Mai tnOO
Apres doncques que le seigneur Ludovic et le car-
dinal Ascaigne furent logez, comme ouy avez, tous les
jours du moys de may et de jung, dedans la ville de
Lyon sur le Rosne et devant l'abbaye d'Esnai, se firent
combatz et tournoys et tant d'autres bonnes clieres
(|ue tous les plus petiz en heurent souvant bonne part.
XLIL
COMMEi>îT LA ROYNE FUT EN VOYAGE A SaINCT GlAUDE,
ET d'un TOURNAY QUI FUT FAIGT A LyON A SA VENUE.
En l'entrent du moys de may, la Royne fut en voyage
a Saint Claude i, et de la a Lyon le Saunier % en Bour-
goigne, tenir ung fîlz du prince d'Orenge^. Avecques
\ûullant dire, par superbe follie,
Que l'Ytallie estoil toute souillie
Et qu'il voulloil faire les villes nettes.
Le roy Loys, voullant ravoir ses mettes,
Par bonne guerre luy a fait tel ennuy
Que l'Ytalye est nettoyé de luy!
Chose usurpée legier est consommée,
Comme argent vif qui retourne en fumée. (Ms. fr. 5091.)
En Italie, il se trouva des poètes assez courageux pour pleurer
Ludovic (Gozzadini, Memorie per la viia di Giovanni II dé' Benti-
vogli, p. 116, note).
1. Célèbre pèlerinage, que Louis XI avait enrichi de dons con-
sidérables. La reine y allait en reconnaissance de l'heureuse nais-
sance de sa fille Claude. Tous les jours, à Saint-Claude, on disait
une messe pour le repos de l'âme de Charles VIII, et Louis XII
fit aux religieux une pension de 300 livres (compte de 1.503,
ms. fr. 2927).
2. Lons-le-Saulnier, dans la Haute-Bourgogne.
3. Le prince baptisé avec tant d'éclat était, en effet, le dernier
rejeton mâle de la maison de Ghalon. Jean II de Chalon, son père,
s'était marié deux fois : 1» avec Jeanne de Bourbon; 2°avecPhiI-
Mai 1500] DUN TOUR.NAY QUI FUT FAICT A LYON. 285
elle, furent les seigneurs de la Roche de Bre-
berte de Luxembourg, dont il eut Philibert, son fils unique, et
Claude, femme du comte de Nassau, tige de la famille actuelle
d'Orange. On sait comment Philibert de Chalon se rendit célèbre
par sa haine pour la France, comment il fit cause commune avec
le connétable de Bourbon; il présida au sac de Rome et mourut
tragiquement en 1530.
Le prince d'Orange, son père, appartenait à la plus étroite inti-
mité du roi et de la reine. Possesseur eu Bretagne comme en
Franche-Comte d'immenses domaines, il avait assisté Anne de
Bretagne et le duc, son père, dans toutes leurs épreuves. Il avait
négocié le mariage d'Anne avec Maximilien, et c'est même lui qui
eut à Nantes l'honneur d'épouser la jeune duchesse au nom du
prince. Fait prisonnier à Saint-Aubin avec Louis d'Orléans et
bien traité par Anne de Beaujeu, sa belle-sœur, il se rallia ensuite
loyalement à la cause de la France et devint lieutenant général
de Charles VUI en Bretagne. Il fut un des négociateurs du
mariage de Louis XII avec Anne de Bretagne et reçut même de
la duchesse à ce moment le gouvernement de Saint-Malo avec des
lettres de créance particulières. Il occupa un rang important dans
l'expédition de 1495.
Aussi jouissait-il d'un crédit tout particulier; il obtint de
Louis XII, en 1499, des lettres patentes, par lesquelles le roi
déclarait n'avoir jamais soldé les 40,000 écus dus pour l'achat de
la principauté d'Orange ; Jean rentra ainsi en jouissance de cette
principauté, que François P"" reprit à son fils. Le roi le comblait
aussi de dons personnels. Le roi et la reine appelaient sa femme
ma niepce la princesse, par amitié. Il était du reste d'une bonne
politique d'avoir, vers les terres de l'Empire, un ami aussi puis-
sant que le prince. Son dévouement avait beaucoup servi Louis XI
dans ses rapports avec Charles le Téméraire.
Jean de Chalon était capitaine du Louvre et pensionnaire du
roi. Il mourut au commencement de 1502. (V. notamment ms.
fr. 23517; compte de 1499, Portefeuilles Fontanieu; Archives du
Doubs, E 1212, 1215; Tit. orig., Chalon, n'^ 88, 89; fr. 26106,
n° 156; Commines, etc.)
La reine portait à ce baptême des « broderies de drap d'or raz.
à plusieurs feulaiges, et autres façons ytalliennes » (ms. fr, 22335,
fol. 138 v°). Voici la toilette de ses filles d'honneur :
« Autres acoiistremens qui furent faitza Lyon le Saulnier; baillé
286 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Mai 1500
laigneS de Tournon^, de Chastillon et plusieurs des
gentishomnies de la maison du Roy, les Cent Suyces
de la garde et troys cens hommes d'armes.
Des dances, bancquetz, esbatz et joyeux passetemps,
audit Lefevrc, par lesdits Signac et Peguyneau, les jours et an que
dessus.
« Et premièrement : quatre petiz manteaulx, pour pellerins, de
drap d'or raz, doublez de taffetas blanc.
« Plus, quatre robbes de fille de satin cramoysy, bordées de
veloux jaulne, aussi pour filles.
« Plus, sept abillemens de teste, semblablement pour filles;
c'est assavoir, sept coiffes de teffetas vert, frangées de franges de
fil d'or, semées de pilletes, chascune coiffe garnies de deux aulnes
de lynomples, avec quatre manches de toille de lin bordées de fil
de soye par les pognez. Lesquelz abillemens ladite dame feist
faire pour dancer morisques, tant a Lyon le Saulnier que a Lyon
sur le Rosne, a son retour de son voyaige de Saint Giaude. »
(Id., fol. 139.)
1. Guy XVI (ou Nicolas) de Laval, comte de Caserte, de Mont-
fort, du Gavre, baron de la Roche-Bernard, seigneur de Vitré,
Montreuil-Bellay, etc., etc., grand maître d'hôtel de France en
1497, cousin de la reine, était le héros de cette fête, donnée, par
la reine, à l'occasion de ses fiançailles avec la princesse de Tarente.
Leur mariage, ratifié par lettres du roi de Naples du M juin 1500
et du duc de Calabre du 10 juin, fut célébré à Vierzon le 27 jan-
vier 1500. Frédéric constitua à sa fille, pour toute fortune, une
somme de 100,000 livres, payable comptant à Lyon. Le sire de
Laval était fort riche. Leur fille unique, Anne, épousa, le 20 fé-
vrier 1521, François de la Trémoille, prince de Talmont. C'est
par suite de cette alliance que la famille de la Trémoille crut
devoir réclamer à Miinster, en 1618, le royaume de Naples (Titres
justificatifs du droid appartenant au duc de la Trémoille en la suc-
cession universelle de Frideric d'Aragon, roy de Sicile, Naples, Hie-
rusalem, etc. Paris, Pierre des Hayes, 1654, in-4°; Tit. orig.,
Laval, nos ^37^ 152; Ribl. de l'Institut, fonds Godefroy, ms. 230,
fol. hm et suiv.; Bibl. de Nantes, ms. 1809, p. 107).
2. Jacques de Tournon, père des deux Tournon, dont nous
avons parlé plus haut. Il mourut vers 1507; Louis XII donna la
terre do Molmn-sur-Yèvre par lettres patentes du 15 février 1506
(1507) fms. Clair. 782).
Mai 1500] D'UN TOURNAT QUI FUT FAICT A LYON. 287
qui a ce voyage furent faictz, ne feray autre compte,
si n'est que peu durèrent les jours a ceulx qui la se
trouvèrent ; car oncques ne fut veue meilleur dame,
tant honnorable ne si délibérée que, pour lors, estoit
la Royne.
A son retour de Bourgoigne, voulut que dedans
Lyon, a Hesnay^ fust faict ung tournay de sept gen-
tishommes, de sa part, contre sept autres, de ceulx
du Roy ; et fut, le vingt deusiesme jour de may, audit
lieu d'Esnay, ordonné le tournoy.
Du party du Roy, furent le seigneur infent de
Navarre, frère du conte de Foix-, le seigneur d'Avanes,
le seigneur de Bonne val, le seigneur de la Rochepot^,
\. Ainay. près de Lyon, sur les bords de la Saône, était une
très ancienne abbaye de l'ordre de Saint-Benoît élevée sur les
ruines d'un ancien temple d'Auguste (Chorier, Hist. du Dauphiné,
I, 3-27).
Elle avait pour abbé Théodore Terrail, fils de Pierre Terrai),
seigneur de Bernin (abbé de 1457 à 1505), celui-là même qui
donna à son cousin Bayard son premier équipement. Le Gartu-
laire d'Ainay a été publié par M. Aug. Bernard.
2. Jacques de Foix, chevalier de l'ordre, comte de Montfort,
quatrième fils de Gaston de Foix, dit l'Infant de Navarre. Il était
frère cadet de Gaston U, comte de Foix, de Jean de Narbonne,
de Marie de Foix, marquise de Montferrat, et de Marguerite de
Foix, duchesse de Bretagne. II fit, l'année suivante, la campagne
de Mételin et mourut au retour, à l'âge de trente ans, laissant
seulement deux enfants naturels.
3. René ou Régnier Pot, seigneur de la Roche ou de la Roche-
Pot et de Damville, baron de Châteauneuf, était un grand sei-
gneur, fils de Guyot Pot, ancien gouverneur de Louis XII, qui
avait joué un rôle très considérable dans la maison d'Orléans
comme accapareur de tous les emplois lucratifs. Guyot Pot mou-
rut en 1495 ou 1496. A partir de cette époque, René Pot, échan-
son de Charles VIII, devint possesseur d'une rente de 1,300 livres
sur le duché d'Orléans. Il fut nommé successivement sénéchal de
288 rHHOMQUES DE LOUIS XII. [Mai 1500
le seigneur des Barres, le seigneur de Verdusant^ et
le seigneur de Ravel, nommé Pocquedenare.
Du cousté de la Royne, le seigneur de la Roche de
Bretaigne, le seigneur de Ghastillon, le seigneur de
Fremcnte, le seigneur de Sainct Amadour, François
Course Maugeron^ et ung nommé le jeune Cami-
Beaucaire et de Niraes, capitaine et cliâtelain de Nîmes, à la
mort du sire d'Aul)ijOux (1501). Il mourut dès 1504, sans avoir
joué de rôle bien marquant. Sa sœur, qui avait épousé Guillaume
(le Montmorency, ami intime de Louis XII, hérita de tous ses
biens (Tit. orig.. Pot, n°' 100, 101, 103; Tit. orig.. Montmorency;
nis. Parlement 474, fol. G4 ; Procéd. polit, du règne de Louis XII :
(icncalogie de la maison Pot, Paris, 1782, in-fol.; La Thaumassière;
notre Histoire de Louis XII, t. I, passim).
1. Odet de Verduzan ou Berduzan, gentilhomme gascon, capi-
laine de Dax de 1503 à 1519 (Tit. orig., Verdusant, n"* 5-9).
'J. Nous manquons de renseignements sur François Cours ou
de Cours. Il y avait en Agenais une famille de Cours., Mais il
semble plus probable que François devait appartenir à la famille
di Corte, de Pavie.
3. 11 y avait plusieurs seigneurs et capitaines de Maugiron, que
l'on a souvent confondus, et qu'il faut distinguer. Hugues de
Maugiron, seigneur d'Ampuis, eut en effet cinq fils, dont un mort
en bas âge, un autre d'église et trois capitaines. L'aîné de ces
trois, François, seigneur de la Roche, qui épousa Louise de Rabu-
tin, devint, à vingt-trois ans, capitaine d'une compagnie de
1,000 hommes de pied; il ht, en 1507, la campagne contre Gènes
cl fut tué cà Ravenne en 1512. C'est de lui qu'il est question dans
le Loyal Serviteur, et non de son cousin Pcrrot, comme il semble-
rait. François avait deux frères cadets, Guy ou Guynet, page de
Charles VIII, puis capitaine de cent hommes d'armes, chevalier
de l'ordre, pensionnaire du roi, lieutenant du gouverneur de Dau-
phiné, qui se distingua à Marignan comme lieutenant du comte
de Saint-Paul, et Guyot, dit le capitaine Maugiron, capitaine de
chevau-légers, qui périt en Italie. Mais on voit qu'en somme ces
trois capitaines ne jouèrent un rôle militaire que plus tard.
En 1499, on trouve leur oncle, François, capitaine d'une com-
pagnie de gens de pied, et onhn leur cousin germain, Pierre ou
Mai 1500] D'UN TOniNAY QUI FUT FAICT A LYON. 289
cant\ lesquelz se trouvèrent sur les rancz, au jour
entrepriz, tous en armes et bien montez.
Geulx qui estoyent du party du Roy entrèrent les
premiers aux lices, l'armet en teste et la lance sur la
cuisse, vestus sur le liarnoys d'ung blanc- soye et
bardés de pareille couleur.
De l'autre costé des lices entrèrent ceulx de la Royne,
chascun, son serviteur et sa dame, en habbillemens
de bleu, bordez de jaune et semez de petites pate-
Perrot de Maugiron, dit Pyraud de Maugiron, excellent capitaine,
dont Brantôme fait l'éloge. C'est très probablement de ce dernier
qu'il s'agit ici. Pyraud vivait encore sous François I", et, au bas
de son- portrait, François 1^'' écrivait : Plus ryant que joyeux (Tit.
orig., Maugiron; Brantôme, le Loyal Serviteur; Rouard, Fran-
çois /«'• chez M"'^ de Boisy, p. 34; ms. fr. 2927, fol. 122 \°).
1. Camicans, aliàs Carrucans, Canucans. Jean d'Auton citera
plus loin Jean de Gassaignet, seigneur de Camicans, qui est sans
doute le" S" de Canican dont parle Brantôme (t. II, p. 297) comme
commandant 35 lances en 1495. Jean de Cassaiguet ligure dans
les comptes de 1503 (ms. fr. 2927, fol. 18) sous le nom de s"" de
Busta.
Celui que J. d'Auton désigne ici comme le jeune Camicant éAail
sans doute son frère cadet; il était écuyer d'écurie du duc d'Or-
léans en 1497, sous le même nom de Camican le jeune (ms.
fr. 2927). Faut-il le retrouver dans un page de Charles VIII
nommé Bernard de Clamican? 11 s'appellerait donc Bernard de
Cassaignet. J. d'Auton, dans le récit de l'année 1503, mentionne
Bernard de Camicans parmi les pensionnaires du roi. Mais un cer-
tain Bernard de Villars, seigneur de « Camicamps, » un des pré-
vôts des maréchaux sous la charge du maréchal de Lautrec, en
1516, signait : « Bn. de Camycans » (ïit. orig., Villars, n° 80).
Le Loyal Serviteur (p. 211) dit que l'un d'eux, probablement Jean,
« ung gentilhomme nommé Camican, » fut tué en 1509, à l'assaut
de Montselice.
Dans le Compte du Béguin du duc de Bretagne François H (publié
par M. de la Borderie, Le Complot breton de M CCCC XCll), on trouve
parmi les gentilshommes du duc « Camican. »
2. Ici, dans le manuscrit, deux lettres exponctuées.
I 19
290 ciiKo.NlQrKS DK LOUIS \ii. [Mai 1500
iiostrcs de boys' ; et, eulx ainsi entrez en la lice, leur
dames misrent pied a terre et s'en allèrent a l'escliaf-
faulL de la Royne.
De l'autre part, estoit le Roy, en son cschaffault,
aconipaigné du conte de Foix^, du prince d'Orenge,
du conte de Dunoys, du duc d'Albanye, du mares-
chal de Rieux^ et du maresclial de Gyé et plusieurs
1. Allusion à la Cordelière de la reine.
2. Jean de Foix, vicomte de Narbonne, comte d'Étampes, mari
de Marie d'Orléans, sœur du roi. On sait qu'à partir de 1483 le
comté de Foix fut disputé entre les deux branches de la maison
de Foix, représentées par le vicomte de Narbonne et par Jean
d'Albret, mari de Catherine de Foix. Jean de Foix prit, dès lors,
le titre de comte de Foix. Une vive affection unissait Louis XII
et Marie d'Orléans, femme d'ailleurs fort ambitieuse. Jean de
Foix était également fort aimé de Marie de Clèves, sa belle-mère,
qui lui donna mille marques d'affection (v. notre Histoire de
Louis XII, t. I). Favori de Louis XI (v. Recueil de Duclos, p. 454),
Jean de Foix rendit au duc d"Orléans les plus grands services
pendant toute la guerre de Bretagne et soutint vivement son beau-
frère. Il était père de Gaston de Foix (Tit. orig., Foix, etc.). Il
commandait une compagnie de 50 lances, qui resta en garnison à
Gènes (ms. fr. 25783, n° 51).
3. Le célèbre maréchal de Bretagne, Jean de Rieux, baron de
Rieux et de Rochefort, comte d'Harcourt, etc., né le 27 juin 1447,
mort le 9 février 1518, à soixante et onze ans. Rieux prit part à
la guerre du Bien public, commanda l'armée bretonne en 1472,
devint capitaine de Rennes, commanda l'insurrection des barons
bretons en 1484, prit part, avec l'armée bretonne, à la bataille de
Saint-Aubin-du-Cormier ; institué par Framjois II tuteur de ses
enfants, il négocia le mariage d'Anne de Bretagne avec le roi. Le
8 mai 1494, le roi lui donna le commandement d'une compagnie
de GO lances, avec laquelle il Ot la campagne de Naples (ms.
Clair. 223, fol. 329); Rieux se montra dans cette guerre un vrai
Breton (ms. fr. 19602, fol. 20), et prétendit vainement au premier
rôle; son caractère entêté et violent éclata. En 1487, Jean de Rieux
s'était fait attribuer en Bretagne 10,000 livres comme représentant
des arrérages de rentes non payées; à partir de 1495, il prend les
titres de comte d'Aumalc, s"- d'Ancenis, vicomte de Douges, etc.
Mai 1500] D'UN TOIRNAY QLT FUT FÂICT A LYON. -291
autres grans seigneurs. Avecques la Royne, estoyent
la princesse de Tharente^ la conlesse de Gayace-,
madamoiselle de Candalle^ et grant nombre d'autres
Sous Louis Xn, il est chambellan, capitaine de 50 lances, et ne
joue pas un grand rôle. Le maréchal de Rieux avait été trois fois
veuf (Tit. orig., Rieux, n°^ 15 à 24. Cf. la notice de Brantôme,
U, 352-354).
Sa compagnie ne prit pas part à la campagne ; elle tenait gar-
nison en 1498 à Aire-sur-la-Lys, et, le 19 novembre 1500, elle
fat passée en revue à Saint-Quentin (ms. fr. 25783, n°^ 2 et 26).
1. Charlotte d'Aragon, princesse de Tarente, fille de Frédéric,
roi de Naples. Son père, éiant simple prince de Tarente, avait
vécu à la cour de France; il recevait de Louis XI, en 1481 et
1483, ^2,000 livres de pension et jouissait du comté de Yille-
franche-de-Rouergue (ms. Clair. 222, fol. 203). Par une anomalie
singulière, bien que les rois de Naples fussent devenus les adver-
saires de la France, que Charles VUI eût dépouillé, en 1495, le
roi Alphonse, que Louis XII prétendit ouvertement chasser Fré-
déric, que celui-ci fit cause commune avec Ludovic Sforza et les
Turcs et, seul de tous les princes d'Italie, eût refusé de recon-
naître Louis XII à Milan, sa fille restait à la cour de France,
dans cette pépinière de reines que formaient les demoiselles d'hon-
neur d'Anne de Bretagne. César Borgia étant venu à la cour et
Louis XII lui ayant permis de s'y choisir une femme. César jeta
naturellement son dévolu sur Charlotte; mais Charlotte refusa
énergiquement. La reine, quiaimaitbeaucoupla jeune fille, le roi,
qui ne pouvait pas souhaiter pour César une pareille alliance en
Italie, ne la pressèrent point d'accepter. Louis XII fit faire à César
un mariage plus brillant; il lui donna Charlotte d'Alhret, fille
d'Alain d'Alhret, qui avait le double avantage et de tourner du
côté de l'Espagne les ambitions de César et d'humilier le sire
d'Alhret, la bête noire du roi et de la reine. Quant à la princesse
de Tarente, elle épousa le sire de la Roche de Bretagne.
2. D. Barba Gonzaga, femme du comte de Caïazzo. Le comte
de Caïazzo, passé au parti français en 1499, avait émigré en
France (Rozier Historial).
3. Anne de Foix, demoiselle d'honneur d'Anne de Bretagne,
puis reine de Hongrie, fille de Gaston II de Foix, comte de Can-
dalle et de Benauges, captai de Buch, et de Catherine de Navarre.
•292 riiRONiQiJES DE LOUIS XII. [Mai 1500
dames et damoi selles. Lorsque chascun fuL prest,
trompettes et tabourins sonnèrent pour faire comman-
cer le tournay. Le seigneur infent et le seigneur de
Fremente firent la cource première, lesquelz mar-
chèrent si rudement, le long des lices, que, soubz les
piedz de leurs chevaulx, sembloit que terre deust pro-
fonder. Au joindre, l'infent de Navarre fut de la lance
actaint, par la veue de son armet, si rudement que
sur les arsons fut renversé et blecyé au visage, et tant
fust estonné du coup que de long temps après ne peult
la teste redresser. Les seigneurs d'Avanes et de la
Roche de Bretaigne joxterent après et ne se rancon-
trerent des lances, mais a l'espée se conbatirent. Aux
premiers coups perdit le seigneur d'Avanes son espée,
puys la reprist et très bien, a celle foys, se trouva au
conbat. Apres ce, lesserent courir le seigneur de Chas-
tilion et Pocquedenare, si rudement que, au chocquer,
les lances altèrent par esclatz ; et fut Pocquedenare
assenné si a droict que, pour la force du harnoys, ne
demeura que, au travers du bras destre, ne luy demeu-
rast le trançon de la lance. Toutesfoys, pour ce ne
s'arrêta, mais de son bras esracha le tronçon et tant
ayda d'une main a l'autre qu'il tinst l'espée en serre,
et dix ou dozc coups en donna si rudement que, tout
au délivre, sembloit avoir le braz blecyé; dont, a chas-
cun coup qu'il ruoit, sailloit le sang jucques a terre.
Le seigneur de la Rocliepot, Bonneval, Sainct Amadour
et les autres firent si bien qu'il n'y heut a redire. Le
seigneur des Barres, du party du Roy, et Françoys de
Cours, de celuy de la Royne, finirent le tournoy, les-
quelz se rancontrerent a la course si a droict que, a
l'assembler, lances par pièces fijrent brisées. Au con-
Mai 1500] D'UN TOURNAT QUI FUT FAICT A LYON. 293
bat de l'espée, Françoys de Cours par le seigneur des
Barres fut de la sienne désarmé. Le seigneur de
Fremente, qui, au premier coup de lance, avoit tant
fbullé son homme que a l'espée n'avoit sceu combatre,
contre le seigneur des Barres fut mys en place ; lequel
Fremente fut pareillement de son espée dessaisi. Ainsi
fut le tournay mys a fin.
Quoy plus? Ce jour, plusieurs lances furent rom-
pues et maintz coups d'espées donnez ; et, après que le
tournoy fut fyni, le Roy et la Royne s'en retournèrent
au logis. Plus de quinze jours après ensuyvans, se con-
tinuèrent jouxtes et conbatz, ou maintes bonnes
courses et faictz chevaleureux furent mys en avant.
En ce temps, furent devers le Roy, a Lyon, les
ambaxades du pape, des roys d'Espaigne et d'Angle-
terre, de la seigneurye de Venize et de l'arceduc. Le
grant maistre de Rodes\ ses jours, transmist au Roy
1 . Le fameux Pierre d'Aubusson du Monteil, chevalier de l'ordre,
puis grand prieur d'Auvergne, enfin grand maître de l'ordre en
1476. Il illustra le nom français dans l'Orient, en soutenant victo-
rieusement contre Mahomet II, en l'i80, le célèbre siège de
Rhodes; fait par Innocent VIII cardinal et légat d'Orient, il mou-
rut à l'âge de quatre-vingts ans, le 30 juillet 1503, sans que Tàge
ralentit un instant son infatigable ardeur. Entouré de chevaliers
français, défendu par des canons français, il était le dernier rem-
part de l'Occident. Lorsqu'en 1494 Charles "VIII avait rêvé une
croisade, le roi avait beaucoup insisté pour lui en donner la direc-
tion ; il avait prié à plusieurs reprises Alexandre VI de man-
der le grand maître à Rome, « car il est sage et congnoit les
affaires de la Turquie, et duquel je désire avoir conseil et advis
pour mieulx conduire ma saincte et bonne entreprise. » Le cardi-
nal se déclarait prêt à venir et à laisser à son neveu, le grand
prieur d'Auvergne, autre lui-même, la garde de Rhodes, qui était
en fort bon état de défense. Mais le pape ne le manda pas (Lettre
de Charles YIII, datée de Pavie, le 15 octobre; ms. fr. 2962.
fol. 112).
294 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Mai 1500
unes lectres qu'il avoit receues du Grant Turc, par les-
quelles estoit contenu le sauf conduyt d'ung nomme
Monjoye Saint Denys, roy d'armes ^ et autres amba-
xades que le Roy envoyoit en Turquye.
Le cardinal d'Amboise^, après avoir receuz les deniers
que les villes de Lombardye et des Italles avoyent par
composicion promys de bailler au Hoy, mis en ordon-
née police l'affaire polliticque, establiz juges et gouver-
neurs suffizans pour l'entretenement des pays, lessées
garnisons et morte poyes dedans les villes et chasteaux
et deuement proveu au bien de la chose publicque de
la duché de Millau, s'en voulut en France retourner,
et droicl a Lyon, sur le Rosne, le travers des mon-
taignes prist son chemin. Avecques luy retournèrent
le sire de la Trimoille, le seigneur Jehan Jacques, le
seigneur de Mauleon et plusieurs autres capitaines et
gentishommes ; lesquelz furent a Lyon le vingt troi-
siesme jour de jung et arrivèrent ainsi que le Roy
oyoit la messe a l'eglize de Nostre Dame de Confort.
1. Le même qui, en 1509, fut chargé do notifier aux Vénitiens
la déclaration de guerre de Louis XII (ms. fr. 17695, fol. 248).
On n'employait, diplomatiquement, un roi d'armes que vis-à-vis
des gens avec lesquels on ne voulait pas avoir de rapports réguliers.
2. J. Gohori, dans son Histoire manuscrite (fol. 29 v"), ])rétend,
nous ne savons sur quel fondement (probablement d'après une tra-
dition recueillie par lui à Milan), que le cardinal d'Amboise, lors
de son séjour à Milan, serait devenu amoureux fou d'une jeune
fille, qu'il poursuivait à travers la ville. Les représentations du
célèbre Georges Durant le guérirent avec beaucoup de peine de
cette folie. — Nous croyons qu'il faut un peu se défier de ces
légendes, accréditées en Italie. Les Italiens se plaignirent fort de
la conduite des Français près des femmes; les Français ont tou-
jours déclaré n'avoir fait que succomber à des tentations qui
venaient les chercher. De part et d'autre, on a un peu amplifié
sur ces données. V. plus loin, p. 303.
Juin 1500] COMMENT LA TEMPESTE CHEUT, ETC. 295
Au cardinal d'Amboise fist illecques tant amyable
chère que de toute familiarité privée le voulut festyer
et, pour ses agréables services, luy donna la conté de
Sartizane^, en Lombardye; au sire de la Trimoille, et
a tous les autres susdictz, eslargist de tant sa munifi-
cence et tant joyeux recueil leur fist que tout a cler
peurent cognoistre que très content se tenoit de leur
service.
XLIII.
Comment la tempeste cheut dedans la salle
du palays du pape.
Le vingt huitiesme jour de Jung, le pape Alexandre
sixiesme, estant en l'eglize de Sainct Pierre deRomme,
soy pourmenant avecques le cardinal Coppone"^, ung
des candélabres de l'eglize, poisant cent livres ou plus,
soubdainement a la passé cheust entre eulx deux, et
tant près du pape que son habbillement, depuys le
chief jucques aux piedz, fut derompu et déchiré.
Le lendemain, jour de la feste sollempnelle de sainct
Pierre et sainct Pol, patrons et chiefz de l'Eglize mil-
litante, sur les deux heures après mydy, estant le pape
en son palays, en une chaire assix sur doze degrez
eslevée, de hault au devant de luy, contre une fenestre
verrinée, ung turbillon ventueulx vint tant impétueu-
sement hurtcr que, par le croliz de l'orage, fut la
fenestre entreouverte et le voirre brisé ; et, voyant le
1. Sartirana Lomellina, sur les confins du Montfcrrat, entre
Alexandrie et Mortara, province de Lomelline.
2. Don Giovanni Lopez, cardinal-archevêque de Capoue, confi-
dent intime d'Alexandre VI.
296 CHRONIQUES DE LOUIS XIT. [Juin 1500
Père Sainct que le povoir du vent forsoit la tenestre,
pour icelle appuyer, transmist le eardinal Coppoue;
lequel n'eut povoir de résister au bouffement du vent,
mais, malgré luy, alla la voirriere par terre, et, voyant
celuy cardinal que a la rencontre de ce vent n'avoit
seurté, lessa le pape en sa chaire, et droict a la porte
se misl a la fuyte ; lequel n'eust le pied si tost hors la
salle que la tempeste tumba dedans, et, a la choite,
briza cinc voultes et la tuha cinc hommes. Le pape de
ce cas repentin heut telle peur qu'il cheut de sa chaire
le long des degrez et se blessa en la teste et aux mains
en six lieux : toutesfoys, au derrière d'une tapisserie,
dedans ung arceau de muraille qui la estoit, tout foullé
et blecyé, au mieulx qu'il peut, se retira et garentit, et
la demeura jucques ses gens et le peuple de Romme,
qui tost y accoururent, heussent de autour de luy, des
boys et pierres qui la estoyent tombez, la place desem-
peschée. Tout sanglant et pouidreux fut lievé de ce
lieu et emporté en sa chambre et visite par les medi-
cins; lesquelz, pour le nectyer et purger, de son corps
tirèrent treze onces de san^j ; et tellement luv secou-
rurent que peu a peu se revint, moyennant l'ayde du
Myre souverain, qui, pour magnifier sa puissance,
ceulx qu'il prend en main, guerist de maulx incu-
rables et les autres soubdainement accouche en grabat
de percussion, pour leur donner purgacion de vie
présente ou commancement de peine future. Ainsi fut
perçus^ le souverain pasteur, qui peult estre indice de
la dispercion de ses brebiz ou persécution d'icelles^.
1. Malgré ses respectueuses expressions, J. d'Auton glisse ce
mot, qui semble se rapporter à la deuxième hypothèse.
2. Burchard et l'ambassadeur de Venise racontent cet incident
Juin 1500] COMMENT PIZE FUT ASSIEGEE. 297
XLIV.
GOMMEyr PizE fut par les Françoys assiégée.
J'ay dit cy devant que l'armée, que conduisoit le
seigneur de Beaumont, estoit partie de Parme pour
avec des détails analogues. On crut le pape mort. Jamais l'esprit
des peuples ne fut hanté de plus de prodiges qu'à cette époque.
En 1499, on vit trois soleils pendant la nuit; des spectres, des
cris remplissaient le ciel, des inondations couvraient la terre. Le
tonnerre frappa les murs de Rome; le vent jeta au Tibre les
armoiries pontificales fixées sur le môle d'Adrien (Schiavina). En
1500, ce fut bien autre chose; on vit, en Grèce, le ciel sanglant;
une couronne, des écus, des épées flamboyantes parurent dans les
airs. Il pleuvait de la chair, du lait, du sang, de la laine... Le
ciel présenta trois lunes et trois soleils, la terre trembla, des mon-
tagnes se rapprochèrent, des vallée? se comblèrent. Mille enfante-
ments monstrueux épouvantèrent l'Allemagne. La peste ravagea
la France. Les fruits ue mûrirent pas. Un trouble profond agitait
le monde; les Vertus des cieux paraissaient ébranlées (Bellefo-
rest, etc.).
Jean d'Auton, on le voit, n'était pas moins ému et présageait
une grande crise religieuse. Quelques années plus tard, il écrivait
prophétiquement VEpistre elegiaque par l'Eglise militante, manus-
crit que précède une miniature où l'on voit une femme désolée
(l'Église) assise dans une basilique, dont une figure, coiffée de la
tiare et appelée « Dissolution, » ébranle une colonne et fait tomber
les voûtes. Une autre figure, a Charité, » soutient une autre
colonne et sappuie sur un chevalier armé et marqué de fleurs de
lis (Louis XII). — (Manuscrit au musée de l'Ermitage à Saint-
Pétersbourg; miniature reproduite par Mabillon.)
Le D"" Nemec [Papst Alexander VI,... p. 170) dit à ce propos ;
Viele Schriftsteller reden bei Erwàhnung dieser Vorfalle von
der drohenden Nemesis, von dem zùrnenden Gott ob des laster-
haften Lebenswandels des Papstes. Raynald bemerkt, zum Eins-
turze des Kamins, « das der Papst durch die Ruinen selbst auf
wunderbare Weise geschiitzt war. » Und in der That, wenn
298 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Juin 1500
aller n Pize. Mais, pour la description abbreger, je
oblye les quantiesmes jours, le nombre des repeues,
le combien de séjour et la cause de la demeure que
l'armée haut entre Parme et la cyté de Pize; pour ce
((ue je n'ay sceu que, durant ce temps, chose qui a
commémorer se face aict par les Françoys esté faicte.
Toutesfoys, pour mectre brisées au chemin de ceulx
(|ui une autre foys le voyage vouldroyent faire, ay je
l)ien voulu nommer les logis ou l'armée voulut faire
posée. Et, premièrement, de Parme au Bourg Sainct
Denys; du Bourg Sainct Denys a Furnoue ; de Furnoue
a Therencye^; de Therencye a Bercye^; de Bercye a
Pontremolle^; a la Gulle^; a Sainct Estienne^; a la
Masse de la Marcheze*''; a Ponf^; a Ghappezano^; a
Pont Asserchio', ou fallut faire ung pont neuf, pour
mau den Finger (xottes, das Walten der Vorsehungannimmt, wie
es sogar die Gegner des Papstes thiin, so muss man Alexander
gerade im Gegentheil tur einen Liebling Gottes halten, weil ihn
so sichtbar die Hand des Allmàchtigen beschiitzte, nicht aber fur
einen Sùnder, dem Gott « zùrnt. »
J. d'Auton ne partage pas cette pensée. Prato va plus loin : il
traite ce fait de diabolico.
1. Terenzo, dans la montagne. De là, on redescendait dans la
vallée de la Baganza, où se trouve Berceto.
2. Berceto. Après Berceto, on franchit le col de la Cisa, à
1,050 mètres d'altitude.
3. Pontremoli (forte étape).
■i. Aulla, sur la Magra.
5. S. Stefano, bourgade où l'on achève la descente.
6. Massa, chof-lieu d'un marquisat.
7. Ponte a San Pietro, au pays lucquois. Les F'rançais y reçurent
une ambassade de Pise. Ils s'emparèrent, chemin faisant, de Massa
et de Pietra Santa (Diario de Buonnaccorsi).
8. Nozzano ou Valdiserchio, au bord du Serchio.
9. Pont Asserchio, où l'on traversait le Serchio.
Juin 1500] COMMENT PIZE FUT ASSIÉGÉE. 299
passer l'artillerye ; de la, a Sainct Jehan de la Vene' ;
a Gampo-, qui est une petite villette du conté de Pize,
a quatre mille près; et, la, fut l'armée le vingt qua-
triesme jour de jung.
Le seigneur de Beaumont, lieutenant du Roy, pre-
mier que approcher de plus, voulut envoyer sommer
les seigneurs et le peuple de la ville de Pize; et, pour
cela, transmist deux cappitaines de l'armée, nommez
Jannet d'Arbouville et Hector de Montenart, lesquelz
se misrent a chemin, tirant vers Pize, et, a l'heure de
vespres, furent a la veue de la ville ; dont issirent
deux Pizans, nommez messire Francisque Picta^, doc-
teur; et Françoys de Vivario*, hommes bien enseignez,
lesquelz firent demeurer leurs gens a la garde des
portes et au devant des Françoys furejit, avecques
toute révérence. Apres le salut faict, Jannet d'Arbou-
ville, qui la charge avoit de porter la parolle, fist ce
que luy estoit commandé, en sommant iceulx Pizans
de rendre la ville et la mectre entre les mains du Roy,
pour en faire a son plaisir ; autrement, que de siège
et guerre mortelle dedans deux jours avoir fussent
asseurez.
A la sommacion des Françoys, parolles contraires
1. San Giovanni alla Vena, fort à l'csl, dans la direction de
Florence (territoire de Vico Pisano), chapelle et hameau impor-
tant sur le bord de l'Arno.
2. Gampo, à trois milles de Pise. L'armée y arriva le 24 d'après
Buonnaccorsi, et, le 29, vint camper près de la porte Calcesana
de Pise.
3. D. Franc. Ser Pétri Pitta, un des anciens de Pise en 1500
(Noiizie degli Anziani di Pisa).
4. D. Franc. Gherardi de Vivario, un des porte-étendards (vexil-
lifer) de Pise en 1500 (Id.).
300 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Juin 1500
ne volurent pour l'heure avoir les Pizans, mais eulx
afiermerent estre tous bons et loyaulx Françoys et que
telz vouloyent vivre et mourir, sans jamais estranger
leur vouloir de ce propos, et que, toutes les foys que
l'armée de France vouldroit entrer dedans la ville,
toutes les portes luy seroyent ouvertes et biens d'icelle
liabbandonnez, pourveu que le seigneur de Beaumont,
lieutenant du Roy, leur promectroit de ne les mectre
entre les mains des Florentins.
Sur ce firent responce les messagiers françoys qu'ilz
n'avoyent povoir de rien avecques eulx arrester, mais
de les sommer comme ilz avoyent, et faire responce
de ce que de eulx auroyent ouy, requerent sur ce
avoir briefve despesche. Autre responce ne voulurent
faire pour l'heure les Pizans ; mais prièrent les Fran-
çoys de vouloir le lendemain retourner a Pize, pour
parler aux seigneurs et peuple de la ville etouyr d'eulx
telle responce que, ce pendent, tous ensemble advise-
royent. Sur ses paroUes, se misrent les Françoys au
retour, et du dire des Pizans advertirent le seigneur
de Beaumont, lequel permist iceulx Françoys de rechief
retourner a la ville.
Le jour ensuyvant, vingt cincquiesme de jung, a Pize
retournèrent les messaigiers susdictz, avecques quatre
archiers seullement. A l'approcher de la ville et a l'en-
trée, trouvèrent les Gascons et autres Françoys dix a
dix, vingt a vingt, qui entroyent et sailloyent et appor-
toyent vivres a l'ost et toutes autres choses dont les
gens d'armes avoyent mestier, comme si paix linalle
heust entre eulx esté cryée. Sitost que les messaigiers
françoys furent entrez en la ville, dedans le palays
d'icelle, qui tout estoit plain de peuple, furent honno-
Juin 1500] COMMENT PIZE FUT ASSIÉGÉE. 301
rablement convoyez et par les cytoyens et commune de
la ville la joyeusement receuz et humainement trectez ;
et, pour demonstrer que en singulière révérence et
souvenance recommandée avoyent heu de nouveau le
ceptre françoys, au plus excelse lieu de leur palays
estoit l'ymage du Roy Charles huytiesme', derrenier
mort, pourtraicte et figurée tant au vif qu'a l'imagi-
ner de ceulx qui autresfoys l'avoyent veu en apparois-
soit l'humaine forme.
Les Françoys, pour vouloir acomplir leur messaige,
devant tous les seigneurs et la gent popullaire de la
ville qui la estoyent, exécutèrent leur otfice, sommant,
de rechief, icelz de faire le plaisir du Roy a son vou-
loir soy submectre, en leur disant que, si voluntiers
1. En 1495, Charles VIII avait reçu Pise en dépôt; au retour de
l'expédition de Naples, il y fit halte. Bien qu'il eût avec les Flo-
rentins des engagements analogues à ceux de Louis XII et que,
de plus, toutes ses troupes lui fussent indispensables pour forcer le
passage des Apennins, qu'occupait une armée italienne dix fois
supérieure en nombre, les dames de la ville attendrirent et inté-
ressèrent tellement à leur sort l'armée française que les soldats
auraient voulu ne pas quitter Pise, et, en tout cas, réclamèrent
du roi qu'on y laissât une garnison. Le maréchal de Gié et
quelques autres personnes, ayant paru vouloir sopposer à ces
attendrissements, faillirent être écharpés par des hommes en délire.
Charles VIII eut lui-même la faiblesse de céder et de laisser une
garnison pour défendre les Pisans contre ses alliés les Florentin?
(Arn. Ferron, édit. de 1569, p. 23; Gommines, II, 440; Guichar-
din). A Fornoue, cette poignée d'hommes lui fit bien faute.
Du moins, les Pisans se montrèrent reconnaissants pour
Charles YIII et fort amis de la France; ils publièrent leur grati-
tude en faisant frapper une médaille qui portait d'un côté l'écu de
France, avec cette légende : Carolus, rex, libertas Pisanorum, et
de l'autre l'image de Notre-Dame, comme sur leur étendard, avec
ces mots : Protège, Virgo, Pisanos.
En 1500, leurs sentiments loyaux n'avaient pas changé.
302 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Juin 1500
ne le vouloyent, la main armée de France, contre
laquelle leur force ne pouroit durer, en feroit tost la
rayson ; leur remonstrant aussi que les approches de
la ruyneuse desercion de leur cyté estoyent faictes et
de leur mort inhumaine et effusion de sang la conclu-
sion arrestée, et que la manière des Françoys estoit
telle que toutes les villes et places, par eulx prises
d'assault, au feu et glayve estoyent habbandonnées :
toutesfoys, pour les vouloir adviser de preveoir a leur
danger futur et les sommer de pencer a leur présent
atfaire, de ce les voulurent bien les Françoys advertir
et les requérir que de eulx mesmes vousissent avoir
pitié, sans estre cause de la devastacion de leur ville
et moyen de leur occision cruelle.
Oyant les Pizans la sommacion d'obbeissance ser-
ville et dangereuses remonstrances que les Françoys
leur fasoyent , voulurent sur ce rendre responce,
laquelle fîst pour tous messire Francisque Picta, des-
sus nommé, lequel heut les parolles (]ui s'ensuyvent,
ou semblables :
« Puysque parverse Fortune nous cliace de si près
(|ue, de ceulx qui a nostre tuicion et garde, comme a
leur chose propre, devroyent leurs dextres employer,
nous fault mortellement estre assailliz, a nul autre
humain espoir avons recours, fors a Iroys petites
requestes que voulons, ains que donner responce,
faire a vous, seigneurs françoys.
« La première est qu'il plaise a la sacrée^ mageslé
du lioy, nostre souverain seigneur, nous mectre et
1. Un ne se faisait pas faute, en Italie, de donner à Louis XII
des qualifications de ce genre. Le poète Nagonius, dont nous
citons plus loin quelques vers, les lui adressait tous : Ad eumdcm
divum Ludovicum XII.
Juin 1500] COMMENT IMZE FUT ASSIEGEE. ;^03
reduyre en sa seigneurie et duché de Millan, ainsi que
jadis ont estez noz devanciers anticques, comme est en
veue clere par les escriptz et chronicques des vrays
ducz de Millan, descendus de la noble lignye du très
renommé duc Anglo, troyen, fundateur de la feu sump-
tueuse cyté d'Anglerya, jadis par les Gothz ruyneuse;
de la seppe duquel Anglo, tant de preuz et excellans
princes sont procédez que leurs clers gestes reluisent
par tous les climatz du monde, desquelz fut le très
liardy et preux Jehan Galleaz, en son temps duc de
Millan, père du duc PhcUippe Marye et de dame Val-
lentine, grant mère du Roy, nostre seigneur souverain.
Lequel duc Galleaz a ses sucesseurs lessa, après sa
mort, vingt neuf cytez, dont luy et ses prédécesseurs
avoyent pacificquement jouy, desquelles Pize en estoil
une des myeulx extimées ; laquelle, depuys la mort du
duc Phelippe Marye, par le povoir des plus fors, de
son propre corps a esté desmembrée ; toutesfoys,
oncques, par long trect de temps ne continuelz ennuys
de sa vraye nature, ne fut tant dégénérée que, jucques
a ores, dedans tous les angletz de son jardrin naict la
Heur du lys, semée et répandue, espérant que unes foys
tant y florira que a temps perpetuelz branches ou
rameaux garderont le pourpriz.
« L'autre si est qu'il plaise au Roy, nostre prince
souverain, ne nous mectre entre les mains des Floren-
tins, noz ennemys mortelz, qui nostre entière destruc-
tion ont jurée et la défloration des vierges et pucelles
de la tant désolée cyté : ce que vous, nobles Françoys,
entre autres bonnes grâces et louhablcs vertus, avez
en singulière recommandacion^.
•1 . Témoignage à enregistrer.
304 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Juin 1500
« La derreniere requeste que nous fasons est que,
si le Roy, a qui nous sommes corps et biens, avoit aux
Florentins l'aict promesse de nous subjuguer a leur
seigneurie, en gardant sa promesse, que, premier,
luy plaise nous donner lieu et place en sa duché de
Millan ou ailleurs, pour prendre et faire novelle habi-
tacion, et terme de retirer noz biens ; voulans mieulx
en pauvreté honteuse, comme proffugues et espartz,
tenii' les champs que a la mercy de ceulx qui nous
quierent tirannizer, en closture de cyté captive, nos
ans preterir. »
Le propos des Pizans finy, les Françoys, comme
ceulx qui n'avoyent cognoissance de cause, disrent que,
en leur charge, n'estoit de leur promectre ne fyencer
aucune chose, mais de les sommer, comme dit est, de
rendre la ville et la submectre au vouloir du Roy. Dont
ne sceurent plus les Pizans de quel replicque devoir
user, si n'est dire que, puisque de toutes leurs
requestes estoyent frustrez, que a Tayde de Dieu et de
Nostre Dame, dont ilz portent l'emseigne^ jucques a
la mort contre les Florentins deffendroyent leur fran-
chize. Toutesfoys , advertirent les Françoys que les
eaues des puys et des fontaines de autour de Pize
estoyent toutes empoisonnées et corrumpues et qu'ilz
se gardassent de en boyre, mais seurementbeussent de
l'eaue du fleuve ; et aussi requirent aux Françoys que
il leur pleust ne se trouver contre eulx a l'assault, mais
a eulx, aux AUemans et aux Florentins, s'il y en avoit,
lessassent la meslée.
Apres que les Pizans heurent faictes leurs requestes
et dit tout ce qu'ilz voulurent, ilz se misrent a part; et,
1. V. plus luin, jj. 308.
Juin 1500] COMMENT PIZE FUT ASSIÉGÉE. 305
ce faict, dedans le palaiz entrèrent cinc ou six cens
jeunes filles, toutes vestues de robes blanches, et,
avecques elles, estoyent deux femmes vielles qui les
conduysoyent , lesquelles firent aux Françoys telles
harrengues et pareilles requestes que les hommes leur
avoyent devant faictes; et, sur toutes prières dignes
d'escout, aux Françoys, comme tuteurs des orphelins,
deffenseurs des vesves, et champpions des dames, la
pudicité recomandable de tant de pauvres pucelles
baillèrent en garde, leur priant humblement que, si
rigueur a toutes autres œuvres de mérite leur fasoit
tourner le doz, que, eulx, comme meuz de pityé, a
ceste. daignassent prester l'oreille. Assez d'autres
piteuses paroUes et lacrimables termes touchant leur
affaire heurent aux Françoys, lesquelz tant ne s'arres-
terent a féminines persuasions que au vouloir du Roy
ne volussent sur toutes choses obbeyr ; et d'autre lan-
gage ne leur tindrent propos, fors de rendre la ville
pour le myeulx.
Voyans lesdictes pucelles que responce consolable
n'auroyent des Françoys, toutes esplorées supplyerent
iceulx que, au moings, puisque toutes prières humaines
avoyent en desdaing, que, en recognoissant Divinité,
leur pleust ouyr unes laudes faictes a l'honneur de
Nostre Dame, que par chascun soir devant sonymage
chantoyent. Les Françoys a ce n'emclinerent seuUe-
ment le chief, mais jucques en terre ployèrent les
genoilz. Devant l'ymage de Nostre Dame comman-
cerent les pucelles a chanter leurs louanges, tant piteu-
sement et de voix si très lamentable que la n'eut Fran-
çoys, ne autre, a qui, du plus proffond endroict du
cueur jucques aux yeulx, ne montassent les chauldes
I 20
306 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Juin 1500
lermes. De ce ne diray plus, doublant adueil provoc-
quer les oyans. Toutesfoys, le salut tîny, les Françoys
prindrent congé des Pizans et s'en retournèrent a l'ost,
qui ancores estoit a Gampo^ et, la, racontèrent au
seigneur de Beaumont et es autres cappitaines de l'ar-
mée de France ce qu'ilz avoyent faict, veu et ouy.
Aucuns heurent pitié de l'affaire des Pizans, et les
autres furent contre eulx endurciz. Somme, appoincté
fut que, le lendemain, l'armée marcheroit pour les
aller assiéger. Et, au plus matin, se misrent gens
d'armes françoys a la voye, tirant a cartier de Pize,
le long de la coste des montaignes de Lucque ; et avoit
l'armée pris l'escart pour le siège mectre mieux a
plaisir : car par le droict chemin la ville approcher
estoit chose malaisée et de forte advenue.
Ce jour^, fut le camp logé a une autre bourgade
nommée Androne^, a cartier de Pize, deux mille près.
Le jour ensuyvant, vingt septiesme de Jung, fut l'ar-
mée a ung lieu nommé Gampo, prochain de Pize de
demy mille et, la, demeura le surplus de ce jour et tout
le lendemain; durant lequel temps les Pizans parla-
menterent avecques le seigneur de Beaumont, lieute-
nant du Roy, auquel remonstrerent plusieurs belles
choses, qui longues seroyent a raconter. Toutesfoys,
la fin de leur propos tendoit tousjours a ne vouloir,
pour mourir, estre submys aux Florentins ; et, pour ce
1. Gampo, à l'est de Pise et à une certaine distance de la ville,
dans un repli formé par le cours de l'Arno (commune de Bagni
San Giuliano).
2. 26 juin, le lendemain de la démarche faite à Pise le 25.
3. Androne n'existe pas. D'après les indications géographiques
de Jean d'Auton, il semble qu'il s'agit de Caprona, près de Gampo,
sur le bord de l'Arno.
Juin 1500] DU SIEGE DE PIZE. 307
que c'estoit la seulle cause qui la menoit les Françoys,
appoinctez furent contraires, tant que guerre ouverte
entre eulx fut desclairée. Ainsi s'en retournèrent les
Pizans a la garde de leur ville, bien esbahis et estonnez.
XLV.
Du SIEGE DE PiZE, ET DE l'ASSAULT QUE LES FrANÇOYS
Y DONNERENT.
Le vingt neufiesme jour de jung, furent les Fran-
çoys devant la ville de Pize et tout autour d'icelle
misrent le siège. L'artillerye fut assize en plain champ,
sans aucunes trenchées, et toute l'armé, en la veue de
la ville, logée au descouvert.
Le lendemain, trentiesme jour de jung, a l'esclarcyz
du temps, commança l'artillerye de France a tirer coups
contre la ville et ruer par terre deffences et creneaulx
et au travers des murailles faire ouverture. Les Pizans,
pour l'heure, n'eurent grant manière de defPence et
peu de coups d'artillerye et de trect tirèrent contre les
Françoys ; mais, durant la baterye, invocquerent Dieu
etNostre Dame, et cryoyent Miséricorde, a haulte voix.
Je ne veulx mectre en sillence ung cas bien estrange
a raconter, et plus merveilleux a ouyr, que je ne
scay proprement descripre ou le dire , nouvelleté
humaine ou mirable divin, qui la advint, tel que, ainsi
que les cannonnyers françoys, contre les murs de la
ville, par la bouche de leurs plus advantaigeuses pièces
d'artillerie, grosses bouUes de fonte deschargeoyent,
le fer, a l'assembler des pierres, contre l'ordre de
nature, en plusieurs pièces escartelloit. Et plus; car,
308 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Juin 1500
après que, par la continuacion de la jacture, furent les
murs jucques au cyment abbatus, voulant les cannon-
niers faire l'entrée unye et du tout applainir le pas-
sage, contre celuy rémanent de cyment ruèrent coups,
qui firent chose bien a tard ou non ouye; car les
pierres de fer, possées par vent tempestueux, a l'ac-
taindre, ressortissoyent en arrière de la brèche de
la muraille, jucques oultre l'artillerye et par dessus
plus de quatre toises de loing, dont il y avoit de l'ung
a l'autre plus de quatre cens pas.
Toutesfoys, tant fut la baterye continuée que tout
fut mys a bas et faicte voye si ample que l'assault fut
comandé a donner. Autour de la brèche voulurent les
Pizans desplyer quatre emseignes et, soubz l'ombre
d'icelles, jucques a la mort leur querelle defFendre.
Dedans une de leurs enseignes estoit pourtrecte
l'ymage de Nostre Seigneur Jhesu Grist en croix, en
l'autre l'ymaige de Nostre Dame, lesquelles misrenf
viz a viz de la roupture ; a l'ung des costez les armes
du Roy, et a l'autre les armes de la Royne''. Et, pre-
mier que desplyer leurs emseignes ne que la baterye
se commançast, les Pizans avoyent monté sur les
murailles de la ville et, la, si hault que les Françoys
le peurent entendre, faicte protestacion, disans que
contre le Roy ne son armée n'entendoyent culx def-
fendre n'avoir quelque querelle, mais seullcment contre
les Florentins, qui, sans juste cause ne droict qu'ilz
heussent sur eulx, les vouloyent submarcher et domp-
ter a nouvelle servitute, et que, pour ceste querelle
seuUe, mectoyent la main aux armes. Les Françoys
1 . Une miniature du manuscrit, foi. 02, représente cette scène.
Juin 1500] DU SIEGE DE PIZE. 309
n'entendoyent a autre chose que a exécuter le vouloir
du Roy et tant avoyent approchée la ville que, encontre
de la brèche, avoyent leurs emseignes plantées, et tel
advantage avoyent sur les Pizans que, entre eulx et la
muraille, nulz fossez y avoit qui ennuy leur fîst.
L'assault commancerent a donner les Françoys, si
rudement que oncques en telle presse ne se trouvèrent
les Pizans, qui tout autour de l'ouverture estoyent,
hommes et femmes, les ungs en armes et les autres
vestus de robbes de toille blanche, cryans tous d'une
voix : France, France. Mais, toutesfoys, si a point
deffendoyent la muraille que Françoys n'en approchoit
qu'il ne fust repossé bien lourdement. A coups de
picque, de rançons* et de trect gardoyent la passée,
en cryant : Pize, France; et avoyent iceulx Pizans de
pommes de chau emsulphurées, lesquelles gectoyent
contre le visage les Françoys, qui les empouidroit et
brusloit, en manière que celuy qui en estoit actaingt
n'avoit plus povoir de faire armes. Toutesfoys, tant
fièrement combatoyent les Françoys qu'il n'y avoit coup
tant mortel qui ung seul pas les fist desmarcher.
Main a main, avoyent les ungs et autres a besongner
et tant furent les Pizans cherchez de près que, au
dedans de la brèche, entre les mains leur furent, par
les Françoys, a grans coups d'espée, copez deux rain-
cons, et deulx d'iceulx Pizans tuhez et une femme ble-
cyé, qui portoit des pierres pour deffendre l'entrée
(dont ilz batoyent les Françoys, tant qu'ilz estoyent
tous estonnez de porter les coups ; toutesfoys, force
de harnoys, contre ce, de moult les servoit, mais au
i. Rançons, bâtons armés d'un fer à deux oreilles recourbées.
310 CHRONIQUES DE LOUIS XIÏ. [Juillet 1500
povoir du souleil ne povoit résister, car ceulx qui
estoyent a repos ombrageux et a souhet legierement
vestus ne povoyent la challeur supporter). Moult fut
dur l'assault : car les cappitaines françoys, pour sous-
tenir la charge et recréer les lassez, longtemps a la
brèche tindrent le pié ferme et tant que, a ceste charge,
furent la blecyez Aulbert du Rousset, le seigneur de
Sainct l^rest et Jannet d'Arbouville, capitaines ; et est
a pencer que, avecques ceulx, plusieurs autres aux
coups rancontrer se trouvèrent. Que dirayje? Plus de
troys heures dura l'assault, moult rudement donné
par les Françoys, mais tant vigoureusement par les
Pizans deffendu, que aux Françoys donnèrent a
cognoistre que, pour ce jour, ne voloyent que les Flo-
rentins cryassent sur eulx Ville gaignée. Et, voyans
les Françoys que le desavantage leur tournoit sur le
doz, cessèrent l'assault.
La nuit ensuyvant, au rampar misrent les Pizans la
main tant a proffit que, premier que jour esclarcist,
autour de la ville n'avoit de plus seur endroict.
Le lendemain, commancerent les cannonniers fran-
çoys de rechiefa faire une autre baterye, plus grande
que la première, et de plus en plus fort assaillir la
ville, dehberant de jamais de la ne desemparer que
entre leurs mains ne l'eussent mise. Mais autrement en
fut ; car les Suyces, qui la estoyent pour le Roy, vou-
lurent soubdainement avoir argent, ce que pour l'heure
ne fut prest. Comme ceulx qui a leur vouloir sont
subgectz, sans vouloir avoir ung seul jour d'actente,
tous ensemble prrndrent pays et s'en allèrent ; et, au
desloger, les Françoys que par les chemins trouvoyent
a l'escart, tuhoyent et assommoyent, comme si guerre
Juillet 1500] DU SIEGE DE PIZE. 311
deslyée leur heust donné povoir de ce faire; ce qui
estoit bien a eulx faict ung si mauvais tour, que c'es-
toit assez pour devoir desgoster le Roy de leur service.
Les Gascons pareillement se mutinèrent et la plus-
part d'iceulx habbandonnerent le siège.
Lé Florentins, qui avoyent promys d'avitailler l'ar-
mée et fournir l'artillerye d'affûtage et autres néces-
sitez de tout, ce ne firent riens, si n'est que au siège
envoyèrent des vins possez, tant aigres et reboilliz
que nul n'en povoit boire ; et, si de Lucque ou de
Pize mesmes les Françoys n'eusent heu vivres, au dan-
gier de mortelle famine estoyent habbandonnez. Le sei-
gneur de Beaumont, lieutenant du Roy, considérant
tous ces destours , et soy doubtant de l'artillerye,
avecques les capitaines de l'armée voulut l'affaire con-
sulter ; lesquelz furent tous d'avys de lever le siège,
veu que l'armée de plus de la tierce partye de
souldartz estoit amaindrye et que les Florentins,
pour lesquelz ilz estoyent la allez, leur failloyent a
toutes promesses; et ausi que les Pizans, qui de tout
ce estoyent advertiz s'esvertuoyent de plus en plus ; et,
pour ce, fut advisé que l'armée se mectroit au retour;
et, le jour ensuyvant, sixiesme de juillet, les Françoys
levèrent leur siège et se misrent a chemin pour eulx
retourner droict a Millau.
Plusieurs laquays, las et altérez pour la grant chal-
leur qu'il fasoit lors, et autres qui a l'assault de Pize
avoyent estez blecyez, ne peurent suyvre le train de
l'armée, mais demeurèrent la couchez et estanduz, a
la mercy de leurs ennemys, attendant iceulx d'heure
en autre pour les venir assommer et leur copper les
gorges. Mais myeulx leur fut; car, après que l'armée
312 rURONIQlJES DE LOUIS XII. [Juillet 1500
fut esloignée, sur le soir saillirent de Pize, avec torches
et fallotz, les femmes de la ville, fasant la recherche
par les hayes et buissons, pour trouver les mallades
et blecyez ; et, tous ceulx qu'elles purent veoir et ran-
contrer, amyablement prindrent par les mains et doul-
cement les levèrent, puys, par soubz les bras, les en
emmenèrent peu a peu jucques a la ville et dedans
leurs ostelz les logèrent , ou furent tant trectez a
souhet et soigneusement pencez que oncques ne furent
myeulx venus ; et telz y avoit, qui, dedans leurs mai-
sons, ne se fussent si bien trouvez de moytyé près, car
de toutes vyandes et médecines, qui leur estoyent
saines et neccessaires, leur fasoyent prochas et admi-
nistroyent, voire continuellement jucques a ce que
du tout fussent en santé revenus ; et , après ce qu'ilz
furent en bon point et qu'ilz s'en voulurent retourner,
pour vouloir leur appétit assouvir, de plus, de l'argent
leur donnèrent assez pour faire plus de chemin que a
eulx, pour l'heure, ne restoit; ce qui fut œuvre tant
humain que plus de recommandacion mérite que d'estre
en mon papier descript^.
L'armée fîst sur les chemins peu de séjour et, sitost
qu'elle fut en la duché de Millan de retour, par les
villes et chasteaux furent les gens d'armes mys en
garnison .
Apres toutes ses choses, le Roy voulut retourner au
pays de France-; mais avant ce, voulant tousjours de
plus rainforccr sa duché de Millan et pourvoir au gou-
1. Cf. Buonnaccorsi. C'est en raison de ces faits que Machiavel
et Fr» de la Casa furent envoyés en ambassade en France.
2. Aux pays de la France propre. Cette expression trahit l'ori-
"ine de Jean d'Auton. Elle se retrouve dans 1p Rozier Hislorial.
Août 1500] DU SIEGE DE PIZE. 313
vernement d'icelle, Charles d'Amboise, seigneur de
Chaumont et grant maistre de France, et messire Ber-
nard Stuard, seigneur d'Aubigny, transmist celle part,
lesquelz, en cest affaire, ordonna ses lieutenans.
Le vingt uniesme jour de juillet, le Roy et la Royne
partirent de Lyon et vers Rouhanne se misrent a che-
min ; de Rouhanne a Marcillé les Nonnains, a Pierre-
fite, a Caune sur Loyre; et, la, se mist la Royne sur
la rivière de Loire et par eau descendit jucques a Bloys.
Le Roy tira outre droict a Ghastillon ^ a Montargis, a
Courtempierre-, et la séjourna par l'espace de quinze
jours, passant le temps a la chace des cerfz.
Lé doziesme jour du moys d'aoust, le Roy fut aux
champs chacer ung grant cerf, lequel courut moult tost
et, en le chassant a bride abatue, tumba son cheval
soubz luy si rudement que, parla roideur du cours et
force dudit cheval, a la choite se rompit une espaule,
dont fut griefvement malade, et fut adoubé par ung
nommé Louys Sainct Pic^. Apres qu'il fut en santé
revenu, vers le Puiseau^ se mist a la voye, a Milly et a
Mellung^, ou séjourna jucques a la fin du moys d'aoust ;
et, en l'entrant de septembre, s'en revint a Bloys, ou
estoit la Royne et, la, tout le moys de septembre fut
a séjour; et, a la fin dudit moys, heut vouloir de visi-
ter sa duché de Bretaigne et, pour y aller mieulx a
l'aise, luy et la Royne se misrent sur la rivière de
1. Châtillon-sur-Loing, fief du sire de Coligny.
2. Près de la forêt de Paucourt (actuellement de Montargis).
3. Chirurgien du roi, ancien chirurgien de Charles VIII {Htst.
de Charles VIII. p. 237).
4. Puiseaux (Loiret), chàtellenie du domaine royal, comme
Montargis.
5. Milly, Melun.
314 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Novembre 1500
Loyre, dedans une galyote, et ainsi furent jucques a
Nantes, ou séjournèrent quinze jours; et, après ce,
deslogerent, et prindrent le chemin de Montaigu, et
par le Bas Poictou trerent a Touhars^ a Chynon et a
Lisle Bouchart^
Le vingt quatriesme jour de novembre, fist le Roy,
dedans la ville de Tours, son entrée, tant magnifîcque
que long papier fauldroit pour en faire entière descrip-
cion. Le vingt sixiesme jour dudit moys de novembre,
la Royne entra dedans ladite ville de Tours, qui tant
honorable réception luy list que bien luy monstra le
peuple d'icelle que cueur, corps et biens vouloyent du
tout mectre soubz la sauvegarde de sa main^. Les
ambaxades d'AUemaigne furent la receues, ouyes et
despeschées. L'affaire des ambaxades d'Espaigne, de
Venize, de Florence et de Pize fut pareillement, la,
mys en conceil.
Tous les roys chrestiens furent en ce temps sur le
1. Château de Louis de la Trémoille.
2. Autre château de Louis de la Trémoille.
3. Jean d'Auton avait mille motifs personnels d'attachement à
la reine, qui le rendent un peu optimiste en ces matières. Ici,
cependant, il a raison. Au début du règne, les premiers débats du
procès de divorce du roi, qui avaient eu lieu à Tours, dans la
maison du doyen du chapitre, avaient un peu indisposé la popu-
lation ; ce premier sentiment fit bientôt place à un sentiment tout
contraire, à un grand dévouement envers Anne de Bretagne. On
voit, par le Procès du maréchal de Gié, que, sur tout le cours de la
Loire, personne n'était plus dévoué à la reine que les gens de
Tours. De son côté, la reine cultivait ce sentiment pour se ména-
ger la route de Bretagne. Le maréchal de Gié, qui avait des vues
tout opposées, obtint pour son fils la capitainerie de Tours, mais
la reine prit sa revanche en lui faisant imposer par le roi un lieu-
tenant à elle {Procéd. polit, du règne de Louis XII, introduction et
passim) .
Février 1501] DU SIEGE DE PIZE. 315
trecte de mectre gens d'armes sus, et faire grosses
armées, pour envoyer contre les infidèles Turcz, qui,
pour vouloir la terre crestienne usurper, la loy divine
anvantir, et les suppos d'icelle tiranniser, estoyent
sailliz de leurs pays a multitude si grande que le
nombre d'iceulx ne povoit estre de nul extimé ; et. ja,
avoyent couru la terre de Sainct Marc et prize une
ville nommée Modon ' , laquelle avoyent mise a feu et
a sang, et faict mainctes inhumanitez sur le peuple
chrestien. Par quoy le pape, chief de l'Eglise, voyant
que le bras séculier a soustenir si poisant faix pourroit
par trop estre foullé et que l'affaire touchoit general-
lement toute chrestienté, voulut que les membres de
l'Eglise supportassent une partie du poix de ceste
charge; par quoy fut la décime mise sus et payée; et,
avecques ce, a la requeste du Roy, pour subvenir a
la croisée, le pape transmist en France le jubillé, vou-
lant que l'argent qui la seroit donné fust mys en avant
pour la soulde des gens d'armes qui pour aller sur
lesdits Infidelles seroient ordonnez. Le Roy y elargist
tant son povoir que les chanaulx de la mer ramplist de
nefz et navires de guerre et, par la terre des Italles et
de Sainct Marc, fist marcher si grosse armée que ce
fut jucques au merveiller des crestiens et espovente-
ment des Infidelles'. Plusieurs gentilshommes de la
maison du Roy et autres se convyerent et vouèrent a
faire le voyage, sachant que en plus juste guerre ne
pourroyent exploicter les armes ne, pour auctre que-
1. Modon, Mélhone, dans la Haute-Messénie.
2. Dans la chronique suivante, on reviendra, avec plus de détails,
sur cette importante affaire.
316 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Mars 1.^01
relie defiendre, vivre plus a honneur, ne tant glorieu-
sement mourir.
Apres que le Roy heut a Tours séjourné dix jours,
luy et la Royne deslogerent et, de la, s'en allèrent a
Amboise, ou ne furent que deux jours^, puis tirèrent
droict a Bloys et, la, séjournèrent les moys de janvier
et de février ; durant lequel temps, les Estatz furent
tenus et les ambaxades ouyes.
Le troisiesme jour du moys de feuvrier, ung che-
vaucheur d'escuyerie, nommé Patris Kalenda, escos-
soys, dedans la vilie de Bloys fut déposé de son office
et, sur ung escharfault, par ung des autres chevau-
cheurs luy fut esraché le royal esmal, et luy bany du
royaume de France, pour avoir falcitîées les lectres
du Roy.
Sur la fin du moys de feuvrier, le Roy partit de Bloys
et, de la, fut a Loches, ou peu de temps séjourna ; de
Loches prist son chemin droict a Moulins, en Bour-
bonnoys, et la Royne quant et luy, jucques a la feste
de Nostre Dame de mars illecques demeurèrent-; et
\. Cela n'est pas exact. Le roi était à Blois le 28 (Chartes
royales, 28 novembre, Ordonnance de franchise pour le vin de la
reine). C'est la reine seule qui fait à Amboise une entrée solen-
nelle et un séjour. Amboise pouvait rappeler à. Anne de Bretagne
la vie et la mort de Charles VIII. Louis XII n'aimait pas Amboise,
peut-être par le même motif; c'est aussi à Amboise que s'était
jugé le procès de divorce. Louis XII avait abandonné le château
au comte d'Angoulême. Quant à la reine, son entrée solennelle,
au retour de Bretagne, était une démonstration contre le maré-
chal de Gié, capitaine d'Amboise et gouverneur du comté d'An-
goulême, qui contrecarrait ses vues d'indépendance. On remar-
quera que, déjà, à Tours, la reine avait eu soin de se faire faire
une entrée solennelle personnelle.
2. Le 25 mars 1501, fin de l'année 1500 selon .lean d'Auton.
Mars 1501] DU SIEGE DE PIZE. 317
durant ce, furent faictes les nopees du duc d'Alençon
et de madamoiselle Susanne de Bourbon, les ambaxa-
des, qui la estoient, despeschés, tenu parlement sur
l'affaire de l'armée que le Roy mectoit sus pour
envoyer sur les Turcz (qui a tous effors assailloyent la
crestienne gent) et, au parsus, les urgens affaires du
Royaulme deuement advisé.
Or, avez vous, sur tous, excellant bruyt,
Seigneurs Francoys, voix comune; le bruyt,
Par les angletz de tous les sept elimatz,
Loz vous accroist, prospérité vous suyt,
Bonheur vous quiert, adversité vous fuyt^
Renon vous faict d'honneur tous les amas.
' Quoy plus? la mer mect ses voilles et mastz,
Pour vous^ au vent, et ses portz vous prépare ,
La terre a vous se soubmect et se pare ;
Le ciel vous donne la saison opportune,
Nulle autre gent a vous ne se compare :
Louez en Dieu, et mercyez Fortune.
Hercules a maint fier monstre destruyt;
1. Anne de Bourbon avait beaucoup désiré marier sa fille à
Louis de Montpensier ( v. Procéd. polit, du règne de Louis XII,
p. 1162 et suiv.; La Veille de la Réforme). Louis était fils aîné du
comte de Montpensier et héritier des droits de la branche cadette
de la famille de Bourbon; sa conduite rendit l'alliance impossible.
Louis XII, alors, présenta et fit agréer son jeune cousin et pupille,
Charles d'Alençon, fils de son ancien ami, le comte René d'Alen-
çon. Les fiançailles furent célébrées le 21 mars, à Moulins, en
présence du roi, de la reine et de toute la cour. Par lettres
patentes de ce jour, Louis XII autorisa la transmission hérédi-
taire de toutes les terres de Bourbon à Suzanne, à laquelle il les
conféra comme suzerain. Néanmoins, le mariage n'eut pas lieu.
Pierre de Bourbon étant mort, Anne maria sa fille à Charles de
Montpensier, devenu l'ainé de la famille par suite de la mort de
son frère Louis, et qui fut, plus tard, le connétable de Bourbon.
Cf. Marillac.
318 CHRONIQUES DE LOUIS XII. [Mars 1501
Hector sur tous fut aux armes instruyt ; J
Alixandre eut du monde les primatz ; ,]
César conquist royaumes plus de huyt; J
Pompée en faictz de triumphes reluyt; g
Et Cypyon Cartagyens mist matz ; •]
Ores ont ilz, par procès contumas, .';
Perdus leurs ceptres, sans que nulz les repare. 'j
Qui a ce faict ? La mort, qui les sépare »
De ce monde, comme 1res importune ;
Mais, puysque a tant force vous en empare,
Louez en Dieu, et mercyez Fortune. |j
'•I
Si le destour de Gircès^ ne vous nuyl, ]
Vous povez bien seurement, jour et nuyt, :i
Aller aux Indes veoir le corps sainct Thomas"^; '
Vous avez ja submises a deduyt '
Les Italles et Naples^, dont s'ensuyt
Que bruyt en est au Quaire et a Damas.
Chacez les Turcz, comme vent le brumas,
Sy en terre les trouvez ou en mare,
Envoyez les exiliez en Megare '*,
Ou les menez bâtant jucques en Thune ^;
Et, si a fin mectez la gent barbare,
Louez en Dieu, et mercyez Fortune. ;
Prince, prenez le divin sauf conduyt,
1. La magicienne Gircé habitait ^a, situé, selon les uns, en
Golchide, à l'embouchure du Phase, selon les autres, au pied du
promontoire Circeii, en Italie.
2. Les Portugais pensaient avoir retrouvé à Meliapour, qu'ils
appelèrent San-Thomé, le corps de l'apôtre saint Thomas, qui
avait été prêcher l'Évangile chez les Parthes et jusque dans l'Inde.
3. On voit par là que la Chronique de 1500 fut écrite ou ache-
vée en 1502.
■4. En Grèce. J. d'Auton t'ait le sacrifice de la Grèce et réclame
Gonstantinople.
5. Tunis, que J. d'Auton abandonne aux Turcs, pourvu qu'ils
rendent la Terre Sainte et l'Egypte.
Mars 1501] DU SIEGE DE PIZE. 319
Pour délivrer vostre empire seduyt,
ConstanUnoble; vous avez forte hune.
Et, si vostre ost peult estre la conduyt.
Et le peuple a nostre foy reduyt,
Louez en Dieu, et mercyez Fortune.
\ A tous effors d'armes et de souldartz,
I" Terres et mers soubz lances et soubz dartz,
'< Vous faull courir et soustenir les hurtz
[ De Fortune, comme fermes et durs,
i Sans vous doubter d'enchentemens ne d'ars.
Vous avez tant de sagectes et d'arcz,
De palelTroys, de courcyers et hedartz,
Que c'est assez pour assaillir les Turcz,
A tous effors.
Mectez avant carnequyns et guyndartz,
Et ruez tant, sur ses payens pendartz,
Qu'il en soit bruyt a tous les temps futurs -,
Mectez a bas leurs bastilles et murs.
Et despliez sur eulz voz estandartz
A tous elTors.
Gy finist la cronicque du Roy très cristien, Louys
douziesme de ce nom, de l'an mille cincq cens.
PIÈCES ANNEXES
Mentions d'objets rapportés de Milan, par Louis XII, en'1499^
Ornemens d'esglise de cliappelle et paremens d'ausLel conle-
nuz oudict inventaire baillez par ledict maislre Jehan Benard a
Jehan Le Feuvre, tappicier de ladicte dame, pour mener en la
ville de Nantes comme appert par ung autre inventoire ou sont
contenuz autres tappiceries de Millau et autres ornemens d'es-
glise que ladite dame luy a commendé donnera plusieurs esglises
en Bretaigne. Ledict inventoire signé dudit Le Feuvre, le xi'^ jour
de janvier l'an mil 1111^ IIII^-^ et dix neuf...
1. Louis XII prit grand intérêt à la vie artistique de Milan.
Les Inventaires d'Anne de Bretagne mentionnent des tableaux
rapportés de Milan, mais sans indiquer la date de leur transport.
Les mentions que voici mettent dans un jour curieux les habi-
tudes d'économie de Louis XII : on conservait encore, en 1504,
les fromages qu'il avait rapportés de Milan en 1499, et quoiqu'il
lut retourné à Milan en 1501 !... Il est vrai que le nombre de ces
fromages nécessitait la location d'une chambre ad hoc.
Il est probable qu'il s'agit ici du fameux stracchino de Milan ou
de Gorgonzola; mais le stracchino ne se garde guère qu'un an.
Louis XII l'avait conservé ci/uj mis en le faisant soigneusement
habiller d'huile.
Louis XII ne rapporta pas que des fromages; il rapporta aussi
des artistes, Girolamo Pallavicino, évèque de Novare et poète, fr.
Giacondo de Vérone, l'architecte du Pont-Neuf de Paris Sur-
tout, il transporta de Pavie à Blois, d'oii elle passa à Fontaine-
bleau, d'où elle est venue à Paris enrichir notre grande Biblio-
thèque nationale, la célèbre bibliothèque de Pavie (Tiraboschi,
Storia délia litteratura italiana, t. VI, p. 129). M. le marquis
d'Adda, sous le nom de « un bibliophile, » a publié à ce sujet une
PIÈCES ANNEXES. 321
Et est assavoir que en sondiL inventoire sont contenues cer-
taines tappiceries et autres choses qui ont esté apportées de Mil-
lan et de Meun sur Yevre, qui seront plus amplement spécifiées
ou chappitre des tappiceries, et aussi des litz de camp qui seront
declairez ou chappitre des extencilles et lis de camp'.
(Extrait d'un Iiivenlaire d'Anne de Bretagne de 1500, in fine; ms.
fr. 2-2335, fol. 70 v°.)
« A Adrien de Dampierre, sommelier de la panneterye dudit
seigneur, la somme de trente livres tournoys a luy ordonnée
par ledit seigneur, tant pour la garde des fromaiges de Millau,
qui lui ont esté donnez depuis cinq ans en cza, iceulx avoir
netoiez et fourny d'huille pour les habillez, que pour le louaige
d'une chambre pour mectre iceulx fromaiges, pour ce, ladicte
somme de xxx 1. t... »
(Extrait du Compte des Menus plaisirs de Louis XII, de 1504: uis.
' fr. 2927, fol. 74.)
notice fort intéressante intitulée : Indagini storiche, arlistiche e
bibliograftce sulla libreria Visconieo-Sforzesca del Castello di Pavia
(Milan, 1875), qui a, toutefois, besoin d'être complétée. L'inven-
taire de 1426, publié par M. d'Adda, comprenait 988 manuscrits;
mais ces manuscrits n'ont pas été tous emportés par Louis XII, car
nous possédons un autre catalogue de la même librairie, établi le
G juin 1479 par le bibliothécaire Facino da Fabriano, par ordre
systématique de matières, suivant l'ordre de classement de la
salle, et avec le plus grand soin (ras. lat. 11400). Or, à cette
époque, la librairie de Pavie ne contenait plus que 950 manuscrits,
dont 824 seulement de l'ancienne bibliothèque, et 126 provenant
de la bibliothèque du duc Galeazzo Maria, réunie à la librairie de
Pavie le !«•■ octobre 1469. Ainsi, de 1426 à 1479, la bibliothèque
de Pavie s'était, non accrue, mais diminuée de 164 manuscrits. Il
faut ajouter qu'en 1498 l'historien Gorio fut autorisé par Ludovic
le More à y emprunter tous les manuscrits dont il pouvait avoir
besoin pour ses travaux.
Du reste, en enlevant cette bibliothèque, Louis XII suivait la
tradition; le roi de Naples, Alphonse d'Aragon, dans les sacs des
villes, se faisait réserver tous les livres comme sa part royale du
butin. Charles VIII, en 1495, avait rapporté de Naples, non seu-
lement des objets d'art de toute sorte, mais 1,500 manuscrits ù
miniatures (M. d'Adda).
1. Ces derniers mots, depuis qui seront, sont raturés.
1 21
;j22 CHRONIQUES DE LOUIS XU.
Tableaux.
Autres de plusieurs personnaiges lirez au vif prins sur ledit
Inventoire contenu ou derrenier article précédant, faict es pre-
sances desditz Peguineau et Signac, par Nycolas de Laval et
Jacques Foussedouaire, noctaires jurez des contractz de Tours,
ledit xxv'^ jour de juillet mil IIl^ 1111'='= et dix neuf.
Ung tableau, paint d'or bruny et de aseur, sur boys, ouquel
a ung visaige d'une dame de Naples ayent le chief tout blanc.
Ung autre tableau sur boys paint, d'une autre femme de
Ytalie ayent les cbeveux trousez, et dessus ung chappellet faict
en fasson de perles.
Ung autre tableau, paint sur boys, ou il y a le visaige d'une
femme, et au dessus dudit tableau est escript Genevra, dont
les bors dudit tableau sont pains d'or bruny.
Ung autre tableau paint sur boys, d'une femme ytalienne,
aussi paint d'or bruny par les bors, au douz duquel est escript
Sulins.
Ung autre tableau, paint sur boys, d'une femme de fasson
ytalienne.
Ung autre tableau, paint sur boys^ ouquel a une femme damoi-
selle habUée a la fasson de France a hault atour.
Ung autre tableau, paint d'aseur sur boys, les bors pains d'or
bruny, ouquel a ung visaige de homme habile de drap d'or a la
fasson de Venise,
Ung autre petit tableau, paint sur boys, a ung visaige de
homme.
Ung autre petit tableau, ou est la nalivité Nostre Seigneur et
les Troys Roys, paint sur papier collé sur boys, de petite valeur.
Ung autre tableau, paint sur boys, en fasson d'un Jacobin
tenant ung palme en sa main.
Deux autres tableaux, pains sur boys, enchascun dcsquieulx
a ung visaige de homme, la teste nue, ayent l'ordre de toison.
Ung autre grant tableau, paint sur boys, auquel a le visaige
d'un homme a bonnet rouge a la mode ytalienne.
Ung autre tableau, paint sur boys, ouquel a ung visaige de
homme a ung habilement noir sur la teste, au bout duquel
tableau est escript Johannes Ambrosius.
PIÈCES ANNEXES. 323
Ung autre tableau, paint de noir sur boys, ouquel a ung
visaige de homme ytaliain,
Ung autre tableau, paint sur boys, d'un jeune enlTent ytalien.
la teste nue et perucque jaulne.
Ung autre tableau paint sur boys, ouquel a ung visaige de
prélat, ayent bonnet rouge et ung surpcliz sur une robbe rouge.
Ung autre tableau, paint sur boys, ouquel a ung visaige d'un
homme ytalien, iceluy tableau faict a roses tout autour et les
hors d'or bruny.
Ung autre tableau, paint de noir sur boys, ouquel a ung
visaige de homme, a grant perrucque, a bonnet rouge et plumes
d'aigrete dessus.
Troys pommes de boys a tendre pavillons, painctes d'or et
autres colleurs.
Ung autre tableau, paint de noir sur boys, ouquel a ung
visaige que l'on dit estre du s*" Ludoviq.
Ung autre tableau semblable, ouquel a le visaige d'un homme
ytalien, au bas duquel est escript Philippus Maria.
Ung tableau, paint de noir sur boys, et d'or bruny par les
hors, ouquel est le hault d'un homme a la fasson d'Italie.
Ung autre tableau, paint d'aseur sur boys, ouquel a ung
visaige de homme ytalien, et au bas d'iceluy est escript Philip-
pus Maria, et a le visaige noir.
Ung autre grant tableau, paint sur boys, tout doré, ouquel a
ung relligieulx de sainct Françoys a genouz.
Deux autres tableaux, fermans en fasson d'un livre, qui sont
pains dedans et dehors, servans a astrologie et a cogncistre le
cours de la lune et du temps.
Ung autre grant tableau, d'environ quatre piez en carré,
richement paint en son estuy, apporté de Naples.
Ung petit coffre faict de senteurs en fasson d'un ancrier,
ouquel y a plusieurs lietes.
Ung petit dressouer de senteurs.
Cartes marinnes et de pays contenues oudit inventaire.
Une carte ytalieune, paincte sur toille blanche, de petite
valeur.
324 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
Huit autres vielles cartes, de pays, et les autres marinnes. dont
y en a sept en parchemin, une en papier.
Mappemonde.
Une grant mappemonde, rouUée en parchemin, qui a esté
prinse sur l'inventoire faict par lesdits Peguineau et Signac a
Tours le xxnii« jour de juillet mil III^ 1111'^'= et dix neuf, en la
maison de Victor Gandin, argentier, de plusieurs livres comme
sera declairé cy après ou chapitre des livres, le tout estant en
la maison de mondit s'' le gênerai de Beaune.
(Extrait dua Inventaire d"Anae de Bretagne, de 1499 ; lus. fr. 223351,
fol. 109-111.)
n.
AscA.yio Sforza a Ludovic le More.
Rome, 2 avril U99.
111""' princeps et Exc"^ domine, frater et pater honorandissime.
Quesla matina, finita la missa et trovandosi cum N. S., li
Révérend'"' cardinali de IVapoli. S'^ Croce, Capua, Borgiaet io,
Sua S'^ intro in rasonamento de li avisi quali se haveano qui,
a particulare persone, che a Lione fusse pubblicata la lega fra
Sua S'a, il Re di Franza et Yenetiani, dolendosi summamenle
de questi avisi, li quali affîrmava, etiam cum sacramento, che
erano falsissimi, perche Sua S'* non havea mandato in Franza
facultà alchuna per intrare in epsa lega ; subiungendo che la
perseverava in proposito de quello me havea dicto li di passati, et
che, quando li sia datto da la Regia Maestà et da la Exc^ Vostra
quello ha recerchato, la se uniria cum signori Raliani et faria a
benefitio loro; damnando molto Francesi et monstrando mala
contenteza depsi ; ma, quando signori Raliani non li volesseno
fare quello ha recerchato, in questo caso saria cum Francesi et
intraria in liga et faria omne altra cosa. Dal Révérend"'" cardi-
\. On trouve au même ms., fol. 249, un Inventaire de la tapis-
serie apportée de Milan. Cet inventaire est daté du 6 septembre
1507 et comprend des tapisseries rapportées dans le voyage que
Louis XII fit cette année-là en Milanais.
PIÈCES ANNEXES. 325
nale de Napoli et subsequentemente da li altri signori cardinali
présent] et da me fu confortata Sua S''' ad persistere in lo bono
proposito, quale demonstrava, per essere cosi conveniente alla
dignità suprema quale Leneva. Et in discorso Sua S'* tochô che 11
preparatorij, quali facevano Francesi per venire alli damni de
Italia, non si facevano de dinari de Francesi, ma de qualche
s""* Italiano, cignando de Venetiani ; subiungendo Sua S'» che, de
qui a sabbato, se persuadeva veneria la resposla da la Regia
Maestà, V. Exc^ et S' Fiorentini, et alhora se porria risolvere
de le cose rasonate. Alla Exc^ V^ me recomando. Rome, 2 apri-
lisU99.
Frater, filius et servitor, Ascanius Maria.
cardinalis Sfortia vicecomes.
(Au dos :) Ill">o principi et Exc""^ domino fratri et patri hono-
rato, domino Duci Mediolani, etc.
(Orig., ms. ital. 1592, fol. 250.)
m.
AscAXio Sforza a Ludovic le More,
Rome, 4 mai 1-^09.
WV^" princeps et Exe""' domine^ frater et pater honorandis-
sime, Parlando li oratori regij con N. S., Sua S'» li ha dicto,
secondo mi, hano facto intendere epsi oratori esser ce lettere
chel raatrimonio de Libret con Yalentia, anchora chel non fusse
concluso, non dimeno essere in boni termini, et che epso Yalen-
tia ha acceptato le lance et cominciato ad rescotere le intrate
del stato suo, talmente che si po dire esserse fermo la ; et che,
intrandose in rasonamento se Francesi erano per fare impresa
in Italia, sua Beatitudine disse che h pareva possere affirmare
che la non se faria per questo anno, ben che, quando la se
facesse, la M'=^ R^ non havea da havere paura per che se faria
contra la Ex. V. : con subiungere Sua S'^ che, volendo la M'* Sua,
se ne poteria assecurare in tucto, et, benche non lo exprimesse,
non di meno si posseva bene accorgere chel voleno inferire che
la M'* Sua si havesse ad distaccare da quella. Al che fu resposto
da epsi ori oportunamcnle quelle che, altrc volte, la M'^ Sua li
326 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
ha ordinalo, cioe de volere liavere omne fortuna comune con la
Ex. V. Da bon loco se intende che Mons. de Libret domanda a
N. S., ultra el fare cardinale el flgliolo, centomilia ducatl per
comprare stato a Valentia et moite altre cose, se ha consentire
al matrimonio de la figliola con epso Valentia, delche Sua S'* si
trova in grande displicentia, et chel p'" Mons. de Libret domanda
anchora al Re de Franza cose che ascendeno a la valuta de cento
cinquanta milia ducati. A la quale domanda Sua M'* non pare
che sia per condescendere. Mi e dicto anchora da bon loco esserce
littere ad N. S. de Mons. a Legra, quale e apresso Mons. Valen-
tinese in Franza, per le quale li significa che con Sua S'^^ non
vole procedere con duplicita, dicendoli che le cose del parentato
de Libret non li pare siano piu per reuscire quanto hano facto
quelle de la Ogliola del S™" Re Federico. Se intende etiam che
Jo. Jordano Ursino, havendo domandato dinari al Re de Franza
et essendoli denegati con dire che non vole spendere dinari fora
del suo Regno, ha preso licentia da Sua M^ et si e partito per
venire in qua, malcontento. A la Ex. V. mi raccomando.
Rome, 4 maij 1499.
Frater, fiUus et servitor, Ascanius
Maria, cardinalis Sfortia, vice-
comes, S. R. E. vicecancellarius.
(Au dos :) 111'"° principi et Exe™" domino fratri et patri hono-
rato, domino Duci Mediolani, etc.
(Orig., ras. ital. 1592, fol. 254.)
IV.
AscANio Sforza a Ludovic le More.
Rome, 0 mai -1499.
Extradus Zifre /?""' Z>. Vicecancellarij ad 7//™"™ D. Duccm
Mediolani.
111'"" princeps el Exc'"^ domine, frater et pater honorandissime.
Gum singulare piacere ho veduto quello che la Exe" V'' mi
scrive per le sue de 25 dil passato, col summario de littere de
PIECES ANNEXES. 327
Venelia, continenLe, trà li altre cose, li efîecti de quella signo-
ria inclinali alla observatione dil Laudo, parendomi che le cose
comminciano ad pigliare quelle assello quale ricerca el bisogno
présente per la commune quiète; et judicaria che non fosse se
non a bono proposito che la Exc-^ V% per la sua summa sapien-
lia, lenesse modo de intrmsicarsi più che la po cum Venetiani;
perche, intendendosi bene cum epsi, la se poteria assicurare che
Francesi non veneriano ; et, quando bene laExc-^ V. non potesse
havere piena confidentia de Venetiani, giovaria almanco lo
intrinsecarsi bene cum loro che Francesi, quali ne slano in
umbra de non essere gabati da Venetiani, andariano più rete-
nuti, judicando che epsi Francesi, mancando el fundamenlo de
Venetiani , non se metleriano ad fare impresa : et in questo
parère mi confirmo tanto più per domandarmi spesso N. S'* cum
instantia quello che io credo che siano per fare Yeneliani et se
agabarano Francesi, como monstra credere et dice publicamenle
che farano; il che la S'* Sua fa cum induslria a ciô che Vene-
tiani tanto più habino ad perseverare alla devotione de Francesi,
como quello che conosce che epsi Francesi non siano per fare
impresa, mancandone Venetiani, per non haverne loro molta
inclinatione, se non tanto quanto sono stimulali dà altri. Et
chel sij vero che Francesi naturalmente non inclinano ad fare
impresa, lo dimonstra quello chel cardinale San Dionysio ha
facto intendere a Sua S'* in nome del Rè de Franca, cioè chel
saria bene che la mandasse uno legato in Allamagna per com-
ponere le differentie quale hano Seviceri cum la Cesarea Maestà.
Alli quali mancandoli lei, la prefata Maestà e per debellarlj, il
che li rincresceria molto, et accitandoli, se veneriaadirritarela
Cesarea Maestà contra, cum lo imperio. Et per questo conforta
Sua S** ad mandarli uno legato cum proponerli che, composite
quelle cose, si porria attendere più facilmente aile provisione
necessarie per fare impresa contra Turchi. De la quai ambas-
sata, partito el cardinale de San Dionysio, la Sua S'* ha dimons-
trato displicentia grande, parendoli che quello Rè, cum andare
preponendo simili partiti de fare impresa contra el Turcho,
monstri poca inclinatione alla impresa di Itaha. Alla Ex'' V. mi
ricommando. Rome, 5 maij ^499.
(Orjg., ms. ital. 1592, fol. 256.)
328 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
V.
PuiLiBEra" Naturel, ambassadeur de l'Empereur, a Maximiliex.
Rome, 'l 6 mai 1499.
Sire, humilissimamente jo me recomandoa vostrabonagralia.
lo vi lio scrilto da -J fi zorni in qua cinque on sey volte e de tutte
le cose longament, et specialmente de le trame che menael papa
e Re de Franza de trovar modo de fare qualche pace tra voy
e li Suyceri, perche el vede che voy haveti lavantagio. lo sonno
ben securo, comme vi ho scritto, se li Suyceri havesshio taie avan-
tagio que voy haveti, che luy non vi parleria niente de paxe,
ma el contrario luy despenderia assay per aiularvi a mettere la
dove li vostri inimici vi desiderano. lo prego Dio che vi dona
bona conlinuanza de Victoria come deraonstra bon commencia-
mento, perche, se una fiata voy veneti afin de questa guerra
per forza, il ve sera una perpetuale gloria et una grande e
maravegliosa secureza per voy, per Monsignore vostro fîgliolo,
per tutto l'imperio, per Italia e per tutti vostri parenti e subiecti.
lo fui, heri sera, longamente insiema con N. S, P. le papa,
insema col quale jo ho havuto grande e stranie parole. Luy
desidera que voy faciati la pace a quello fine che lui Suyceri
non siano impazati ad aidare el Re de Franza in le sue facende,
tant in Italia come contra voy. lo li ho ditto integramente che
questa causa desus scripta era quella che lo moveva et che la cha-
rita papale non lo moveva niente, et che voi ben integramente le
devevati havere e havevati per suspecto, et che voi eravati ben
advertito de li brevi che luy haveva scritto al Re de Franza per
indurlo a secorire li Suyceri e persuaderli che questa era le
valianza o valore de tutte le sue impvese et principalmente per
venire in Italia et che, senza essi Suyceri, el ne poleva fare
grande cose. Et après que luy non li ha bonamente possuti suc-
cerrere fin a questa hora, et che lo tempo passa, sicomeel dicto
Re haveva pregalo Sua S'* a mandare uno legato denvers voy
per Irovare mode de fare questa paxe et che Sua S'* haveva facto
questa opéra per le lettere del dicto Re et per suo amore et non
per altra charita, el vi haveva scritto uno brève, et etiam al suo
PIÈCES ANNEXES. 3-29
legato, per convertirvi alla pace, et che jo vi haveva adverlito
del tutto, ma che era certo che, ne per soi brevi, ne per soi
legati, voy non faresti cosa alcuna ma, per soi deportementi chel
ha fatlo con voy e col imperio, jo credeva Qrmamente, se voi
fosli deliberato a fare dicta pace, che, incontinente che luy se
intromettesse, che voy cambiaresti proposto al contrario, donde
certamente jo lo fece remanere tutto esbayto, perche el ge pare
che voi non intendati sue coperture et que el secreda che luy,
solto umbra de carità, vi debia far lassare Timpresa. E dopo chel
venevaadscorozarsi, jo li remonstray la pocha extima chel haveva
fatto per el passato e faceva ancora de V. M** et de Timperio,
ma che, in brève, il conosceria il vostro malcontentament del
imperio piu chel non ha fatto del Imperio. El me respose tanto
de belle parole chio non ne saper ia tanto scrivere in de folij de
papiro et, sel facesse la mita, faria una bella cosa. lo vi ho volute
advertire de tuite, afin que V. I\r* gli facia tal pensament che
per sua prudentia ella e acostumata di fare e che 11 pyara con-
venable adcio che bene rigorosamente, con tutto honore, sia
resposto a soy brevi que il vi ha mandato. Sovray ne, Signor,
jo prego Dio che vi dona aide de vostri nobilissimi désire. A
Roma, questo xvi de maij.
A questo zorno e arrivato una posta al papa, che li ha por-
tato novelle certe corne, el primo zorno de questo mese, il mari-
tagio de suo figholo e fatto insiene con la fîgliola de Mons. de
Allebrel, che e signo chel Re de Franza se vole aiutare del Papa
et ha intentione fare qualche progrès in questa Italia.
Vostro humihssimo servitore et subiecto,
Filiberto Naturel.
''Au dos :) Sacre Cesaree Majestati.
(Orig., ms. ital. 1592, fol. 257.)
VI.
CÉSAR GdASCUS, ambassadeur de MlLAX, A LUDOVIC LE MoRE.
Rome, 21 mai ^1499.
111°"' et Ex""" Signore mio. Dopoi el rasonamento havuto cum
nostro signore sopra la abbatia de S'" Simpliciano, quale inten-
330 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
dara la Ex^ V. per le littere scripte in nome del R'"" et 111'"'' Sig''^
Vicecancelliero , sua S^* mi comunico le littere venute de
Francia sopra la conclusione del raatrimonio del Duca Valen-
tinensis, legendole lei propria de la continentia che la Ex* V.
intendera per altre littere del prefalo sig''' Vicecancelliero.
Et havendoli io comunicato li avisi venuti de Alamania,
excepte uno capitulo, quale legendo passai studiosamente,
perche non paresse che la Ex^ V. cerchi di provocare la Gesa-
rea M'^ contra Venetiani, parse che Sua S'* eslimase mollo dicti
avisi, et ne restasse supesa; per il che Borgia, che li era pré-
sente, disse che non manchava altro salvo che Francesi dimons-
trasseno ancora loro la sua posanza, et, al opposito de questo
stendardo impériale, explicassero ancora loro quello stendardo
miraculoso che hanno, cum lo quale fu recuperata la Francia de
mane de x\nglesi, dicondo questo quasi in vilipendio deh avisi
venuti et in gratifîcatione de N. S'^ Li respose che queste cose
de Alamania erano gente darme in essere ne la quai si trovava
la Cesarea M'^, la unione de tutlo lo imperio, lo ajuto de lo
Archiduca de Burgogna et 50 m. persone bone in circa cum le
arme in mano ; le quale cose se potevano vedere senza miraculi ;
ma che li Suyceri, et chi li ajuta expectarano li miraculia suo
piacere li quali poteriano essere tardi; N. S. alhora si volto
virso Borgia, dicendoli : Non dicet cosi, per che e grande cosa
la unione de limperio e molto li pensoe. Poi me domandoe, se
credeva che tra lo imperio et Suyceri sequiria compositione, li
rispose che, per essere lo imperio animato contra loro et per
trovarsi la Cesarea M'* potentissima, cum occasione de casti-
garli demolti soi errori anliqui et novi, io vedeva la cosa molto
dura, et che Suyceri a questhora se trovano molto mal con-
tcnti, et non desyderano altro che pace, et che la Ex^ V., se
inlerpona cum la Cesarea M'^ pel tal eflecto non vedendoli
meglior mezo, ilche, quando sequisse, restariano in perraetuo
obligo cum la Ex'' V., la quale parola fu molto eslimata da
Sua S<% et io là disse studiosamente per darliche pensare a
piu efTecti, et per mettere la Ex^ V. in reputatione che quella
in piu modi se possa valere contra Francesi. Sua S'^ disse
che questa saria bona cosa, et che anchora lei havea scripto per
inlrodure la pace. Al che respose : Pater Sancte, sin qui se fa
PIECES ANNEXES. 331
computa senza Ihosle, ce va altro che brevi. perche questa male-
ria ha Iroppo longa la coda. E cosi sludiosamente lassai sus-
pesa Sua S'*, la quai slatim subiuiise : bene, e di Francia çhe
cosa haveti ? Li rispose che de queste nove de Francia piu con-
venienLemente io ne domandaria a Sua S'*, la quai ne havea
cavallari freschi. Mi disse : Per la fede raia. domine orator,
quelle cose Francese sono raolto et mollo refredate; et credatis
raihi, perche io so quelle cose, et so quello chio dico : per
questo anno voi non ne havereti allra molestia, venerano bem
forse qualche gente in Ast de lordine vecchio, ma non per
far effecto de momento, et ne posseti essere securi per questo
anno. Li risposi che venessero pur Francesi a suo piacere, per-
che trovariano riscontro et le cose in altro termine che non li e
persuaso, et che pocho se estima queste loro minacie, perche il
dominio de la Ex^ V. non e stato de prendere cum le crida, et
che trovariano la Ex^ V. bem proveduta de génie darme et de
denari, cum li lochi forlificati, cum lamore efc devotione de li
populi soi, ali quali Francesi sono in odio piu chel diavolo, et
cum tai apogio de potentie Italice et externe che poco li potevano
nocere Francesi, li quali, per tutti li respecti, venendo adesso,
veneriano cum loro desaventagio a piu de mille per centanaro
dal solito, bemche, anche per et passato, havesseno havuto poco
honore de la impresa loro. Sua S^» ^ inteso questo, mi domando
che gente darme haveva la Ex* V. Li rispose che havea 1 700
homini darme et ^200 cavalli legieri, la piu belia compagnia
che fusse gia grande tempo in Itaha; li quaU tutti, a quella
hora, dovevano havere havuto la imprestanza. Sua S'^ , paren-
doli el numéro grande, me domando de h capi, et jo ne fece
quello discorso mi occorse, perche intendese essere cosi el vero,
signifîcandoli la fameglia nova de casa de h 200 homini darme
novamente facta da la Ex" V. Poi Sua S*^ mi domando se la Ex^
V. haveva denari assai. Li rispose che, poi la parti ta de Fran-
zesi de Italia, quella haveva posto insieme uno milione doro :
la quai parola udita. Sua S'^ si voltre a Corgia et al cardinale
Cesarino, che li erano presenti, cum admiralione, dicendo :
Quesla e una grande cosa ! Io subiunse : Non so mo che dinari
havesse in riservo Sua Ex'' in ante, per lassar Sua S** cum piu
admiralione; la quale disse poi bem qui non ce e salvo uno péri-
332 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
culo, perche questi vostri soldai! . como se afronlano cum Fran-
cesi, non stano aie bote. Li respose che se ne era vedulo expe-
rientia al contrario in li tempi passai! et maxime in questanova
guerra di Novara, dove le gente de la Ex^ V., a manclio numéro,
sempre haveano facto stare Francesi cum la briglia in mano, et
lo fine di quella guerra sequito cum vituperio de Francesi le
dimonslrava, narrandoli como sono stati tractati piu volte Fran-
cesi a casa nostra. Dove che Sua S*^, cum diligentia, mi
domandoe del sito de .\lexandria, de Novara et de quelli lochi,
et che forteze haveano li loci de quelle confine, de la dispositions
de li homini verso la Ex- V. Al tutto respose opportunamenle,
exponendoli le forteze facte poi la partita de Francesi in questi
loch!, et, in grande discorso de parlare cum piu rasone, li fece
intendere el poco fundamento che possono fare Francesi in
quello stato, facendoli intendere el bono modo del governo de la
Ex" V. cum li subditi soi, el la facilita de le audientie, et la sin-
cerita sua ne le cose de justitia, la celerita de le expeditione, el
quelle parte me parse per mio debito dovere laudare in la Ex-^ V.;
concludendoli che, se mai fu principe amato in quello stato, la
Ex" V. e quella al présente, in modo chio lassai con poco bono
stomacho. Et Sua S^*, ultimamente, mi disse che non mi voleva
piu tenere in parole et che delà abbatia de S*° Simpliciano par-
laria cum el Sign" Vice cancelliero. Del quai rasonamento mi e
parso dare aviso a la Ex" V., bemche questa sia una longa fa vola
da légère dopo pransso. A la Ex" V. humelmente mi racomando.
Rome, die 2i maij -1499.
Exf^s D. V. Servulus, Cxsar Guaschus.
Postcripta. 111™° et Ex°'° Sig" mio. In queslo rasonamento,
Sua S'* mi domando se jo intendeva cosa alcuna del Turcho. Li
disse che se intendeva como el Turcho, ultra lo apparato grande
del exercito maritimo, mandava ^5 m. persone per terra verso
Stutri, da unde se poteria vollare a diverse imprese; de laquai
nova Sua S'* se ne resenti mollo etdimonstro dubitare assai. lo
li disse : Pater sancte, quesla e una mala materia per piu res-
pect! faci el Turcho che impresa si vogli in Ghristianila, et, se
mai fu periculoso uno tal movimento, adesso e periculosissimo,
per essere le cose de Ghristianila in cosi pocha inteligentia et in
PIÈCES ANNEXES. 333
lai disordiiie che, inanle se accordino li potentat! Christiani cosi
in Italia como fora de Ilalia, nel modo de la defensione, sel
Turcho ha mal animo, se trovara havere facto tal progresse che
guai a uoi. Tocha pur la sorte dove si voglia, e pero a la S*^ V.,
como a capo de Cristiani, et al Sacro Gollegio aparteue advertire
a questo caso, et non lassare transcorrere le cose a luoco che
tutti ne siamo mal contenti et che, a giorni soi, V. S** vede una
tal ruina come poteria sequire; ognuno sin qui dorme, ma
poteriamo essere sue gliati . Sua S'» , quasi suspirando e pen-
sando al caso, rispose che jo diceva la niera verita, et molto li
pensana. De provisione verbum nullum. Et cosi credo che poco
li pensara che non fa altro. E dicendo Borgia che, el giorno in
ante, era stato cum io oratore veneto, el quai non faceva le cose
cosi periculose, et diceva che le cose del Turcho non erano di
lanto momento quanto, per qualche potentato Italico, se ne
spargeva fama, per valersi a soi propositi de la opinione che
Venetiani fussero impauriti de le cose del Turcho : li rispose
che li movimenti del Turcho non potevano essere grati a poten-
tato alchuno christiano in Italia ne fora de Italia, perche, quando
questa impresa premesse Venetiani, volendo ognuno fare sue
debito per obviare al comune periculo de christianita, tutti li
potentati erano per sentirne caricho e graveza non picola, et che,
jo, era del contrario parère del oratore veneto, perche in questa
materia, ne la quai si tracta del periculo universale de chris-
tiani, bemche tochase principalmente a loro, jo non teneria el
maie occulto sotto le peze, anci, per fare resentire ognuno,
demonstraria el periculo magiore, perche se accélérasse H remedij.
N. Signore rispose che jo diceva el vero et che lo oratore veneto
mai havia voluto confessare chel suo ambassadore fusse stato
hcentiato dal Turcho, dicendo che era piu acarezato che mai,
et nondimeno Sua S'^ havia notitia chel Turcho lo haveva licen-
tiato vituperosamente, et cum comandamento che non alogiasse
piu de una nocte in uno loco. Iterum a la Ex-^ Y. humelmente
mi racomando. Datum ut in litteris.
Ex""^ D. V. servulus, Caesar Guascus.
(Au dos :j 111™° principi et Exc™° domino meo unico, domino
Ludovico More Sfortie Anglo, Duci Mediolani, etc.
(Orig., ras. ital. 1592, fol. 258.)
334 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
VII.
AscA.xio Sforza a Ludovic le More.
Rome, 3^ mai -1499'.
jljme Princeps el Exe'"" Domine frater et pater honoratis-
sime, N. S. . trovandosi in rasonamento col R"" Cardinale de
Sena et me de le cose de! Turclio, usô alchuni termini de parole,
per li quali volse inferire che li movimenli depso Turcho pote-
riano essere causati da la R'' M^ et da la Ex'' V^, et intendendo
poi chel oratore veneto havea liavuto ad dire al oratore R", par-
landosi de li preparatorij depso Turco, che ce erano de mali
christiani, sono venuto in dubitatione che N. S. non habia cer-
chato de persuadere al oratore veneto che questi movimenti se
faciano dal Turcho cum saputa et intell igentia de la R-"* M'^ et
V. Exe, la quale mi è parso advertire de questo. Et alei me
recomando. Rome, ultimo maij 4499.
Frater, filius et servitor, Asc. 31^, cardinalis
Sfortia, vicecoraes, S. R. E. vicecancel-
larius.
(Au dos :J lU'^o principi et Exc™° domino fratri etpatri hono-
rato, domino Duci Mediolani, etc.
(Orig., ras. ital. 1592, fol. 263.)
VIII.
Ce'sar Gijascus, ambassadeur de Milan, a Ludovic le More.
Rome, 3 juin -1499.
II 1"" et Exc^o Sigs mio. Non obstante quello havera inteso la
1. Le 25 mai, Ascanio Sforza rendait compte à Ludovic qu'il
avait fait, ce jour-là même, auprès du pape les plus vives ins-
tances pour l'affaire de l'abbaye de S. Simpliciano, mais sans suc-
cès. Le pape dit toujours qu'il a donné l'abbaye au cardinal Bor-
gia et le cardinal répond a che prima era per morire che le
resignasse. » (Orig.,id., fol. 262.)
PIECES ANNEXES. 335
Exc^ V. proximamente per littere dei R"" et 111""° sig. vicecan-
celliero circa la materia de lo accordo tra le Alteze Régie de His-
pania et N. Signore, novamente ho ritracto dal R°*° cardinale
Alexandrino che dicto accordo non e ancora sequito, bemche
Sua R™^ Sa ha opinione che sequira ; et questo e perche N. S"
non responde absolutamente a le Alteze régie circa el mandare
via li Fioli et le altre cose ricierchate ad Sua S'*^, quello che la
Exe* y. havera veduto per lo exeraplo de le littere mandate al
Ser™° Re Federico per lo oratore suo sopra el parlare del R™"
cardinale de Gapua. Ma risponde Sua S'* che ringratia le Régie
Alteze de 11 boni ricordi, et che queste cose fara, ma quando a
Sua S** piacera, la quai non se astringe ad prefînitione alcuna
di tempo; et che de le symonie, risponde non essere vero et,
quando tal cosa se faci, non e de sua mente ne de sua conscien-
tia \ Bt che Sua S'* vole, ante omnia, la possessione de la eccle-
sia de Yalentia per Borgia et de Goyra per Gapua ; ma, che del
concédera lo indulto ricierchato a lo archiepiscopo di Toleto per
poter disponere de li benefîcii. et de fare uno cardinale ad ins-
tantia de quelle Régie M^'i, Sua S'^ non faria difficulta. Bem fa
difficulta de concedere lo arbitrio ricierchato de reformare tutti
li monasterij de Hispania, al che dice el prefato cardinale che
Sua S'* se rendara molto difficile ; perche la reformatione de li
monasteri, corrigendo la vita de li tristi, e bem cosa laudabile,
ma el reformare le intrate loro et li béni, corao vorriano le Alteze
Régie che fusse concesso arbitrio a tre vescovi, e cosa perni-
liosa, ne la quale quelle Alteze mirano solo a guadagno, como
hano facto de la extinctione del raagistrato de 8*° Jacobo et deli
altri de grande intrata, li quali hano aplicati a la Corona, et
como se dice che fano deli vescovati grossi, li quali quelle Alteze
dano a fratri et persone ville, che se contentano de poca cosa,
et loro goldeno el resto. In summa, accenna Sua S^ R°>^ che le
Alteze Régie fano mercantia de questi movimenti et che, al fine,
queste loro domande se resolverano per la satisfactione de le
loro particularita, a le quale pare che mirano in effecto et non
a la emendatione de la Sua S'* : subiungendo che questa mate-
ria e mosta in grande parte per el sdegne conceputo da le Régie
W^ per el caso de Valentia et che el Re de Franza, el quai è
stato causa de questo maie, se adoperara anche per darli reme-
336 CHRONIQUES DE LOUIS Xll.
dio, perche Valenlia e marilato et non puo piu reasumere el
capello, et che gia piu di sono in Hyspania ambassatori de
Franza, li quali, tra le altrecose, lianoprincipalmenlecommis-
sione de mitigare li animi de quelli reali cum N. S" et exlinguere
el sdegno conceplo per dicLo caso de Valenlia.
Ho ritracto ancora che el Rè de Franza da per dotte a la figliola
de Libret, raogliere de Valentia, franchi 60 m. et non piu, et
30 M. lire da el pâtre; et che N. S'= e obligato comprare stato a
Valentia in Franzia per 1 00 m. ducati et, de présente, lire manda
25 M. et che el Re de Franza ha suplito a Valentia la intrata,
quai 11 havia donata sino alla summa de scuti \2 m., perche
quelli stati che havia havuto non erano de intrata a quella
summa. Del tutto me e parso dare avisa a la Exe'' V^, havendo
prima participato el tutto cum el R""" et 111"'° Signore Vicecan-
cellero, come anche facio omne altra cosa. A la prefata Exc^ V.
humelmente mi racomando. Rome, 3 junij -1499,
Exe""' D. V. servulus, Cœsar Guaschus.
(Au dos :) Ill°>° principi et Exc^o domino meo unico domino
Ludovico More Sfortie Anglo Duci Mediolani, etc.
(Orig., ms. ital. 1592, fol. 264.)
IX.
CÉSAR GUASCUS, AMBASSADEUR DE MlLA.\, A LddOVIC LE MoRE.
Rome, 23 juin U99.
111""^ et Exc"'^ S''^ mio. Per exequire quanto la Exc^^ V. mi ha
commisso, per le sue de 5, circa la abhatia de S'" Simpliciano,
sono stato di novo cum N. S''^ et li ho parlato vivamente, pré-
sente el R"'" Rorgia ' , secundo el tenore de le littere de la Exc" V.,
ampliando el parlare in quella scntenlia et non prclermellendo
cosa alcuna la quai judicasse al proposito. Sua S'* parsse incli-
1. Le 13 juin, Ascanio Sforza avait écrit à Ludovic pour lui
faire part do ses nouvelles et vives instances dans l'abbaye de
S. Simpliciano. Le cardinal Borgia réclamait 9,000 ducats pour
l'abandonner.
PIECES ANNEXES. 337
nare a volere che Borgia acceptasse qualche natura di assetlo,
parendoli pur che la Exc' Y. havesse, dal canto suo, grande
justificatione per havere prima domandato quesLa abbatia, ultra
li altri respecti. Niente di mancho, perseverando Borgia in dire
che non voleva accordo alcuno, et che mai lassaria questa abba-
tia, pregando Sua S'* che me volesse chiarire una volta de la
mente sua ad cioche ogni di non havesse molestia di questo
facto, et subiungendo alcuno parole in significare a N. S""^ chel
parlare de questa materia procedeva da mia importunita et che
le littere sopra questo caso se facevano qui in Roma : Sua S'* si
resciolse in dirmi che li era piu caro Borgia che septe cardinal!
da Este, et che, havendoli una volta facta gratia di questa abba-
tia, non era per mutare volonta ne per astringerlo a cosa alcuna
contra sua voglia ; et questa me disse essere la sua ultima reso-
lutione. Per il che replicai moite parole in persuadere cosi a
Sua S'*, como al R'"° Borgia, che dovessero compiacere a la
Exc^ V. de questa abbatia, per che ne fariano guadagno a mille
per cento; et, vedendo la dureza loro, li subiunse, voltandomi
verso Borgia, che, per chiarirlo ancora, jo li faceva intendere
che tanto era per havere mai la possessione di questa abbatia
cum queste modi quanto era per haver la possessione del cas-
tello de Porta Zobia de Milano. Et li mostrai et legei la littera
de la Exc* V., perche megUo intendessero che quello che jo par-
lava procedesse da sua intentione. Et, usando Borgia qualche
parolle. piu presto conveniente a la seta che a la prudentia che
ricerchava el loco suo, per farmi intendere che procederia cum
censure per havere la possessione, li risposi che Sua S'* R'"-'
dimonstrava nel parlare non havere notitia de la Exc^ V. ne del
stato suo, et non intendeva chi fusse la Exc^ V. ne che cosa si
potesse, perche, se conoscesse bene la Exc^ Y., parlaria cum
piu modestia-, subiungendoli che se poteria acumulare tante
impertinentie et fare tante cose che uno giorno ne sequiria
qualche cosa che non piaceria ad ognuno ; et cosi mozai el par-
lare mio cum S. S'"-''. Doppoi, N. S« se resenti et si dolse che la
Exc» \. havesse opinione che Sua S'* chiamasse Francesi in
Italia', excusandosi cum moite parole et detestando questa
i. Une lettre du 22 juin avisait IauIovIc que le pape avait
I n
338 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
Opéra, como non convenienle ad uno pontifice, maxime conlra
la Exc^" V. , a laquai confessava havere molli oblighi, et disse che
non era per manchare del debito et oflitio suo, se bem Yalentia
fusse in Franza et, como Franeese ormai et dedicatoali servitij
del Re, fusse constreto servirlo cum la persona sua. Per il che,
jo H risposi, cum moite parole, in elTecto, che era il vero che
una tal opéra saria aliéna da loffitio suo et da la observantia
quai sempre ha havuto la Exc^ V. a Sua S'*, et che la rasone
non voleva gia, questo, maxime perche Sua S^^, al fine de una
tal impresa, non posseva consequire, se non travaglio el damno
da omne canto, ma che, essendo sporto da ogni parte a la Exc^ V.
questo animo di Sua S''* et vedendosi reuscirne efiecli insoliti cosi
nel caso di questa abbatia como in qualche altra cosa in la quale
S. S** dimonstrava havere mutato animo verso la Exe V. , non
era cosa inconyeniente che epsa fusse intrata in qualche rasone-
vole suspecte, como anche jo credeva che faria Sua S'^ quando
fusse nel suo loco : nondimeno, chio faria lestimonio del bono
animo de Sua S'* et de la excusa lione sua a la Exe» V., laquai
mi persuadeva che del tutto faria juditio secundo lopere et non
prestaria orechie a parole daltri, quando cum li efîecti Sua S*» cor-
respondesse al bono animo, quale dimonslra in parole. Et cosi
lassai Sua S'^, non parendomi che fusse ad alcuno bono propo-
sitolassarla in tutto in difidentia de la Exc-^ V. Pur, de la abbatia,
ne per bone parole, ne per aspere, potei cavare altro cons-
tructo. La Exe-' Y. forsi prendera admiratione de questa reso-
lutione, atteso che N. S''% li di passati, ha dato qualche accenno
de volere assettare questa materia : ma questa varieta la Exc" V.
atribuira a la natura sua, o vero a la importunita de Borgia, o
vero a la conditione de li tempi, et non a negligentia o colpa
mia, non havendo prelermisso officio ne diligentia ne opéra
alcuna senza rispecto in questo caso, del quai ho piu passione
che non habbia el R"^" Cardinale da Este o la Exc^ V. A la quai
déclaré que les Français allaient tout à fait marcher on avant et
que déjà les principaux capitaines étaient à Asti. On attendait à
Rome l'évèque de Melphe (Amalfi) et le majordome de Valence :
« Heri, Sua S'* cavalco ad la improvisa per Roma et fora, multo
allegra. »
PIÈCES ANNEXES. 339
el lutlo sia per aviso el a quella humelmentc mi racomando.
Rome, die 23 junij <499.
Exc'"'^ dominationis vestre servulus,
Cœsar Guaschus.
(Au dos :) 111™° principi et Exe""" domino meo unico domino
Ludovico More [Sforcia] Angle, duci Mediolani, etc.
(Orig., ms. ital. 1592, fol. 269.)
X.
CÉSAR GUASCUS, AMBASSADEUR DE MlLA?*, A LUDOVIC LE MoRE.
Rome, 15 juillet U99.
lll""" et Exe™" S* mio. Essendo andato a palazo per comuni-
care a N. S. li boni progressi de la G-^ M'' per la nova liavuta
de Coyra per ordine del R"" et 1'"° Sig. Vicecancellero, et ritro-
vandomi cum el R'"'' Capua, inante chio fusse introducto da N. S.
sua R"* S'^ introe in qualche rasonamento de le occurrentie
présente et, circa le nove del Turcho, mi domandoe se era pur
vero ehel Turcho havesse facto incursione a Zarra et ropto guerra
contra Venetiani, interogandomi dequesto cum uno certo modo
chio comprese el sentimento suo essere che la Exe» V. fusse
causa de questa roptura et movimenti del Turcho contra Vene-
tiani. Si corne N. S. piuetpiu volte me ha accennato, indiversi
rasonamenti, havcrne suspecto et come Sua S'* ne ha parlato et
parla cum altri dandone caricho a la E. V., per il che aveden-
domi, jo del tracto li rispose che cosi se intendeva pur che da la
E. V. non se ne haveva altre nove. Etli subiunse: Monsignore,
jo ve voglio parlare liberamcnte, come a mio costume. N. S. me
ha dato parechie puncte de queste cose del Turcho et voie pur
che si creda ch' el Duca de Milano habij provocato el Turcho con-
tra Venetiani. Il che e alienissimo da la verita, e pero Sua S'* fa
maie a darli questo carico et spargere questa fama, la quai e
falsissima : dilche S. E. ha causa non picola di dolersi di Sua
S^, la quai in questo non puo dimonstrare effecto alcuno di
bon ta, ne havere mira alcuna che sij a bon proposito in le cose
de S. E', affirmandoli cum ornne efficatia che la Exe. V. non era
3iO CHKOMQUES DE LOUIS XII.
coiiscia ne causa de questa loplura, et diseorrendo, per moite
rasone, clie. si corne questo non era vero, cosi anclie non dovea
parère verisimel a chi havea sentimenlo, subiungendoli che mi
credeva che, quando la E^ V. fosse ricierchata per obviare a li
progressi del Turcho, essendo libéra da 11 movimenti de Fran-
cesi, faria offltio de bono Christiano, cosi in favorede Veneliani
como daltri, cum quella prompleza dovesse fare alcuno altro
principe christiano. Al che Sua R™* S'^ mi rispose che Venetiani
erano quelli che se dolevano et davano questo carico a la E^ V.
ma che lui credeva che S" Fiorentini, essendo li mesi passali
dcsperati per le cose di Pisa, fussero quelli che havessero incitato
el Turcho a damni de Venetiani. lo li rispose che de la E. V.
sapeva del certo, quelio chio diceva et che anche credeva, che
S' Fiorentini non fossero transcorsi a simili effecti, se ben h fusse
stata data grande causa di mala contenteza. Sua R™* S'-"» replico
che questa nova del Turcho poteria forse essere causa chel Re
de Franza veneria in persona in Italia et cum magiore sforzo
che non havia deliberato, dove che vedendo jo la mira sua per
cavarlo meglio li rispose chel Re de Franza in ogni modo havea
deliberato quelio voleva fare circa le cose de Italia, et non biso-
gnava tirarlo cum questa via, perche h era pur troppo disposito
e cura Turcho o senza Turcho. Sua R™'^ S-^ mi replico, dicendo :
Non direti cosi, perche saria una grande cosa quando venese in
Italia cum questo favore et sotto pretexto de obviare a li movi-
menti del Turcho, per il che comprendendo jo che questa era
farina de N. Signore, elqual, o per se medesimo, o per instiga-
tione de Venetiani, cum questo colore ha designato tirare adosso
a la Exc'^ V. cum magiore impressione el Re de Franza, dubitan-
dosi che la impresa quai ha deliberato fare el Re non li succéda
non passando la persona sua e non havcndo magiore sforzo di
quella se rasona, attente le galiarde provisione che si intende che
fa la Ex-' V. Li rispose : Monsig'^ a mancho parole intendaria uno
niuto che non parlasse, ma sel sara cbi voglia sotto pretexto de
queste calumnie, et cum questa occasione del Turcho, tirar foco
adosso al Duca de Milano et a la M^» del Sig. Re, debbe anche
advertire a fare per modo che luno et laltro non faciano del
desperato, per che ancora altri se saperiano valere de questa occa-
sione oL ohlfito casu frahere ad consilium, per che l'ultima cosa
PIECES ANNEXES. 341
che vorano fare luno el laltro sara perdere slato, subiungeii-
doli: Per Dio se laudera a disordiiiare, disordinaremo iino giorno
lanlo che li ne sara per ogniuno, el cosi mozai el parlare, volendo
luno et laltro andarc da N. Signore. Al quai liavendo io commu-
nicato la nova de Goyra, présente el R'"" Capua et el R™" Borgia,
Sua S'* subito introe in queste cose del Turcho, et disse chel di
inante lo orator Yenelo li liavia signiPicato li progressi del Tur-
cho, quasi cum le lachrime a H occhij, bemche sua Mag^* non
havesse lettere publiée, ma che uno proltonotario veneto, che sta
qui in Corte, homo de bona case et zentilhomo venetiano, havia
havuto iitterc molto fresche da li soi de queste coss, le quai erano
conforme a li avisi mandat! da la Ex''=* V., bemche jo demons-
trasse non haverne aviso alcuno, et disse Sua S'^^ che stava di
mala voglia de queste nove et clie Zarra non era lontana da
Anchona se non cento milia, et chel oratore veneto se dole et
dubita che la Ex^ Y. sij causa de questa roplura, dicendo alcune
parole tra h denti, per le quai Sua S'* dimonslrava credcre el
medesimo, suhjungendoli che voleva elegere qualche cardinali
che havessero cura de queste cose. Jo li rispose resentendome
vivamente : Pater sancte, la Sanctita Vostra piu et piu volte mi
ha tracto certe puncte, et vole pur che si creda chel Duca de
Milano facij venire el Turcho, et perdonami quella fa maie a
darli semel carico, perche el Ouca de Milano e Principe Chris-
tiano, et da lui non procède senou bone opère. La S** V""* sa
chio gia piu giorni h disse che offitio suo era, corao pastore
universale de Christiani, fare qualche bono pensamento sopra
queste cose del Turcho per provederli, et per non lassare
transcorrere le cose a loco che ogniuno havesse causa de pen-
tirse de haverle cosi poco estimate, maxime perche, essendo
li potentati Christiani in quella poca intelligcntia che si vede,
omne tentamento che facesse el Turcho al présente li poteria
succedere inante che per Christiani fusse pur consultato el modo
de resisterli, non che facto li preparamenti, et posto exercito
insieme per obviarli, ma la S'* V. non li ha mai posto bocha.
et el Duca de Milano piu et piu volte ha scripto, maravigliandosi
che la S'* V. non prendesse lo assumpto de fare qualche provi-
sione a questi movimcnti, et sene passasse cosi sobriamcnle iu
cosa di tanto momenlo, et di questo se poteria fare vedere a la
342 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
S'* V. piu litière de Sua Exc^: ma, poiche la S'» V., a chi locha
prlncipalmente questa cura, et Yenetiani, li quali sono piu vicini
al foco, non ne parlano ne mai hano richesto Sua Exe» cosa
alcuna, epsa ancora lei sene passa, essendo el stalo suo silualo
In loco che questo foco e prima da Loccare altri che Sua Exc%
poiche li altri dimonstrano non curarsi de questi movimenti,
afirmando a Sua S'* , cum omne efficalia, che la Exe» V. non era
conscia ne auctore de questa roplura del Turcho, sino a dirli
chio dava liberta a Sua S'* che, se mai trovava che la Exe» V.
fusse stata causa de li movimenti del Turcho^ me facesse gitare
da una fmestra alla quai eramo vicini, et pero che facevano grande
maie quelli che davano simel caricho a la Exc-^ V., subiungen-
doli chio mi maravigliava de Veneliani che havessero questo
suspecto, del qua le pero se potevano bem chiarire, perche, o vero
temevano el Turcho per la sua potentia grande estimando che
si fosse mosso contra loro per ampliare la fortuna sua, o vero
che temeno questi movimenti, dubitando che non li fosse tirato
adosso da altri, et pero se credevano chel Turcho se fosse mosso
per propria dispositione, se loro non li possono resistere, soli
debbeno ricierchare aiuto da li altri potentati christiani, et tro-
varano che la Exe' V., quando sij asecurata de le cose francese,
non sara mancho prompta a la conservatione loro che sij altro
potentato christiano, et se anche credcno chel Turcho venghi
ad damni loro, conio instigato da altri, (|uesto verisimelmente
debbe procedere da qualche causa, et pero quando li fosse offitio
loro era di rimoverla, et trovariano ogniuno bem disposlo alla
conservatione loro et de la religionc christiana, ma jo non mi
persuadeva chel Turcho fosse instigato ad questi movimenti da
christiano alcuno, et che Sua S^^ , sotto pretexto de questo dubio,
non dovia pretermettere de dare forma ad provedere ad questo
caso et invitare la Exc^ V., insieme cum li altri, alla deffenssione
delà rcligione christiana, perche vedaria queilo ii saria risposto.
Sua S'* mi rispose : lo non sono quelio che dia questa imputa-
tione al duca de Milano, sono Veneliani chel dicono : ma che
voleti chio facia ? questa e una grande cosa, lo vedo pur le cose in
mal essere, si che non so che fare. Li rispose subridendo : Adun-
cha, periamo tutti el non faciamo provisione alcuna ! Et reasu-
mendo el parlare, li disse : La S'» V-' e di tal prudenlia et de lai
PIÈCES ANNEXES. 343
cetla che anche a questo caso doveria sapere trovare quella
provisione, verisemelmeiiLe se li debbia acoriiodare, Sua S'* mi
rispose e che Li replicai se pur che la S'* Y. lo ricercha da me,
glie lo diro, offitio suo saria vedendo tutla Alamania in arme,
la Franza in arme, li polentali italici in suspeclo, et in poca
intelligentia, instando lanno jubileo cl instando uno periculo
eminenLe a tutla Ghristianila como quello clie si vede per li
movimenti del Turcho, unire insieme li principi chrisliani el fare
deponere le arme a chi le prende per exequire li apelili soi immo-
derali et fare cessare li rispecti privati per el bene publico de la
religione chrisliana, perche, se li dinari e le forze che se consu-
merano per queste cause private se vollassero al beneficio puijjico,
se poleria facilmente confundere due potentie simile a quelle
del Turcho, et questo e il modo achi cl vole inlendere. El R"'°
Borgia, quai era présente, rispose che Venetiani havevano solo
una speranza nel Re di Franza che li aiulasse, et N. S'"'' subiunsse
che Venetiani cerchavano che l'ai-mata quai si faceva in Franza
per Rode se conjungesse cum la loro per loro aiuto, subjungendo
che Venetiani dubitavano del Friuoli dove mandavano gente, et
che era necessario chel Re di Franza venesse per succorrerli in
FriuoU, et per le cose loro da quelle bande : per il che, compren-
dendo io chel parlare de Borgia el del N. S'^ bemche non saprisse,
era conferenle cum el parlare del R™° Gapua, el quai liavia par-
lato plu chiaro, et che costoro designavano chel Re de Franza
facesse magiore impressione adosso la Exe» V. sotto prclexlo
de queste cose del Turcho, li rispose cum ironia, demonstrando
sentore del tracto : Adunque, per succorrerli in Friuoli, el Re de
Franza venera prima a Milano et, tolto quelio stato, polera poi
facilmente dar succorso a Venetiani in Friuoli. N. S""*^ rispose :
Ghe voleti che faciano Venetiani ? Loro dicono che voi dali dinari
al Turcho per farlo venire ad damni loro. Li rispose : lo dico
che la S'*^ V. farebe meglio a pensare a li remedij contra el Tur-.
cho, perche el Duca de Milano el anche la M''* del Re non ne
sano cosa alcuna: et pero la S** V., per questo dubio, non deb})e
cessare de melterc capo a fare provisione ad questo caso lanto
importante, perche trovara che non saremo Turchi ne Mori, el
se debbe ricordare la S^» V. che la bona memoria del Re Alphonso,
bemche havesse laqua sopra el capo et fusse in apertc perdi-
344 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
tione del stato suo, non volsse pero chiamare Turchi et la rasone
non vole che Venetiani ne altri credano chel Duca de Milano
facia venire el Turclio, perche questa saria impresa o da despe-
rato 0 da insano, et, per gratia de Dio, Sua Exc^ non e a questl
termini, perche, cum le forze proprie et cum loaiuto de li araici,
spera pur poter resistere a Francesi, et anche e tanto prudente
che conosce che, quando el Turcho facesse grande processo con-
tra Venetiani o vero altrove in Italia, la Exc'' Sua haveria poca
securta del stato suo. Etrespondendomi Sua S** che se ne vedeva
pur li effecti havendo rotto el Turcho contra Venetiani, Lirepli-
cai chio non trovava questa consequentia neli mei libri che
havendo rotto el Turcho contra Venetiani la Exc» V. adunquene
fosse stata causa, maxime per che se vedeva el Turcho havere
rotto in altri tempi in manifesta pace contra Venetiani et con-
tra la M'a del Re Ferdinando. Sua S'* risposi queste parole : 0"^
orator, voi dicesti pur laltro giorno che tutta Christianità hru-
saria [)rima chel Duca de Milano per desseuno merlo. il che non
poteva essere senon per via del Turcho. Per il che jo li replicai
che, se hem se ricordava Sua S'», jo haveva dicto et diceva di
novo che se vedaria tutta Christianità in arme et in confusione
prima che la Exc» V. perdesse uno merlo de quello stato : per il
che Sua S'* mi rispose : Non vecurate perche el Duca de Milano
ha dicto pegio a lo oratore veneto, dicendoli che li faria venire
adosso el diavolo del inferno, et tante altre parole che dano pur
suspecto. Jo li rispose che havemo ad fare noi cum Venetiani et
che guerra ha el Duca de Milano cum loro, perche li habbia facto
venire el Turcho adosso, se hem la Exc* Sua ha aiutato Fioren-
lini in le cose de Pisa per fare tornare ad segno solito le cose
de Italia per securta del stato suo et per conservatione de la
libcrta de tutta Italia, per questo non li ha tolto niente del suo
ne li ha posto campo a terre ne a castelle loro, subiungendo :
Questo e pur uno grande facto che alcuni vogliano essere uditi et
risguardati aie offensione dallri, et el Duca de Milano sij calum-
nialo per la defensione, essendo sempre Sua Exc'' refugiiim
miserorum in aiutare li oppressi in omne turbatione de Italia,
questo e pur uno caso che non vuole essere inteso da chi el dove-
riainlendereetfavorire. Etpoili disse: ScmaravigliarialaS'* V.
che senza Turchi bastasse lanimo al Duca de Milano metterc
PIECES ANNEXES. 345
la Christianità in arme in una causa tanto justa quanto e la sua.
per la quai se offerto piu volte alla S^» V. de stare a rasone, et
li bastasse lanimo de dare da gratare al Re de Franza a casa sua
cura 200 M. 0 300 M. ducati chel spendesse, et pero non si
maraviglia la S** Y. dele parole de Sua Exc^" ne dele mie ! Et
replicandomi Sua S'* che non credeva che la Exc^ V. potesse
fare questo incomentiando ad discorrere eh' el Re de Franza
haveva pace cum li ser™' Reali de Spagnia et cura altri, jo stu-
diosamente li interrope el parlare et disse chio non voleva
inlrare in questi particulari, ma che sapesse Sua S'» che una tal
accessione quanto saria quella del stato de Milano a la alleza
del Re de Franza meritamenle dovea essere suspecta et formi-
dabile cosi al Re de Spagnia como a li altri potentati, perche ne
poteria succedere tal consequentia che cosi el Re de Spagnia
como altri potentati restariano o a sua descretione o ad grande
desaventagio, e pero fusse certa Sua S'* che la ruina del Duca de
Milano non saria grata ad ogniuno ne anche tolerata, ne dovea
essere grata a Sua S' , la quai, volendo voltare el bono libro, dovea
bem pensare che, quandotal inconvenienteaccadesse, restaria lei
et lassaria soi successori capelani de Francesi. Per il che Sua
S**, lassando de respondere ad questo parlare, si volto ad dire
che da pochi giorni in qua eramo piu galiardi et haveamo migliore
animo, joli domandai perche^ et, vedendo che Sua S*» mastichava
la risposta fra denti, li rispose subridendo : Pater sancte, jo ve
intendo voleti dire che siamo piu galiardi per remotionem obiec-
torum, perche se qualchaduno havea voglia di farci maie ha altro
che pensare : et dicendo Sua S'*: Jo conosco bene che vi senteti il
caldo apresso, accenando a le cose del Turcho, li rispose se li
era chi pensasse maie contra noi, non e dubio che questo caldo
ce serve, ma, volendo ognuno stare al suo de cpieste cose Tur-
chesche, nui siamo tutti fredi et malcontenti, ne ce piace li damni
dallri et questo rispose studiosamente perche Sua S^^ , li giorni
passati , parlando de Yenetiani in presentia de li r"' cardinali
Colonna, Borgia et Capua, mi disse che Yenetiani del stato de la
Exe* V. haveano facto secundo el dicto Et super vestem meam
miserunt sorfem, bemche jo alhora non volesse reuscire a suo
modo contra Yenetiani como comprendeva che desiderava Sua
S^a. Poi mi domando Sua S'* se la Exc" Y. teneva per certa che
346 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
Franzesi facessero la impresa contra lei de présente, et se la
Exc' \. faceva le provisione de présente, maxime de fantaria.
Li rispose che la Exc« V. teneva per ferma la impresa de pré-
sente e faceva provisione e de fanti e daltre cose, per modo che
ogniuno saria bem chiaro che non li manchava ne animo ne
forzaper resistere a Franzesi et chel stato di Milano, governato
da tal signore, non si pigliaria in tre mesi como altrui se voci-
féra. Et nel partire li disse che volunlere havea chiarito Sua
S^a de questo suspecto del Turcho, ad effecto che Sua S'^ et ogni
altro fusse fora de errore et adcio che, sotto pretexto de questo
dubio, non si lassasse de hene operare ne Sua S^'^ obmetesse de
provedere a questo caso de quella magiore importanza che dire
se possa. Il che replicai studiosamente, per essere piu chiaro del
animo suo : ma, como per questo discorso puo comprendere la
Exc* V., mai li puote cavare de hocha conclusione o senlimento
alcuno per el quai Sua S'* dimonslrasse havere a core la provi-
sione necessaria a questi movimenti. Anci la summa de tuttoel
suo parlare, per quanto si puo comprendere, dimonstra havere
cara questa occasione de Turchi et volersene servire del carico
quale dato alla Exc-» V. per tirar li magiore foco adosso, et conci-
tarli contra piu inimici, et al opposito dare magiore favore al
Re de Franza in questa impresa, cosi apresso li soi popuh como
apresso altre natione. La quai arte poteria essere stata investi-
gala cosi da Yenetiani como da Sua S'*. Et pero de questo raso-
namento prolixamento et fastidioso ho voluto dare punctuale
notitia alla Exc^ V., per advertirla de questi andamenti et adcio
che parendoli bem facto como forsi saria prevenire questa
malignita et scrivere a quelli potentati Christian! a li quali judi-
casse expediente in suo discariro, lo possa fare senza piu inter-
missione di tempo, per non lassare sortire effecto questi perni-
tiosi disegni.
Sua S'a nel discorso del parlare disse che la Sig"» non scriveva
gia di questo suspecto, ma che lo oratore suo sene doleva et che
publicamenlc sene diceva. La M" Rcgia lia scripto qui una bona
littera ali oratori soi, ordinandoli che se legesse in consistorio,
ma che non sene lassasse copia, per la quai se dole che li si]
dato carico de questc cose del Turcho, et che N. Signore habbi
lai opinione de Sua M'», et discorre moite rasone per le quai
PIÈCES ANNEXES. 347
ogniuno debbe essere cerlo che Sua M^^^ e aliéna de Lai proposito,
et demum se ofTerisse ad obviare a 11 movlmenli del Turcho,
cum lutte le forze sue, per quaiito potera, cum salveza del stato
suo in li presenti suspecli. 11 tutto sij per aviso de la Exe V.,
alla quai humelmente mi racomando. Rome, die 15 julij -1499.
Ex""® Dominalionis vesLre servulus,
Cœsar Guaschus.
(Au dos :) 111""' principi et Exc"'° domino meo unico domino
Ludovico 31ore Sforcia Anglo, Duci Mediolani, etc.
(Orig., ms. ital. 1592, fol. 271.)
XI.
Rapport d'un ewoyk de Louis XII près des Ligues suisses.
Lucerne, 22 juin -1499.
Monseigneur, hier, au matin, se sont trouvez les ambaxa-
deurs de toutes les ligues, lesquelz m'ont donné audiance, et
leur ay dit la charge que avoye du Roy ; ovec ce, leur ay dit le
contenu des lettres que ledit seigneur m'a escriptes, commant
il est délibéré de commancer la guerre a Millan contre le s" Ludo-
vic et qu'il vouldroit bien qu'ilz envoyassent de quatre a cinq
mil hommes es terres dudit Millan pour y faire ladite guerre en
son nom, et qu'il les voulloit payer. Sur quoy, ilz ne m'ont
point fait de responce, mais m'ont remys du jour[dit] en huit
jours, en ceste ville de Lucerne, et la me doivent rendre res-
ponce, icelle que inconlinant et a dilligence la vous feray savoir.
Monseigneur, j'ay receu unes lettres que le Roy escript a
toutes les ligues, faisans mencion de l'artillerie et des vingt
mil florins qu'ilz demandent pour le premier quartier. Je leur
ay baillé lesdites lettres avant qu'ilz soyent partiz d'icy, affîn
d'en avoir responce a la prochaine journée.
Monseigneur, au jour que les ligues m'avoyent assigné audit
Lucerne, c'est trouvé ung homme de par le seigneur Ludovic,
avec lettres de créance; et a parlé aux ligues, et leur a dit com-
mant, par plusieurs foiz, ledit s"* Ludovic cestoit efforcé et
ofl'ert de Iraicter paix entre le Roy des Rommains et eux, et
que estoit délibéré se y employer et tellement qu'il avoil
348 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
eu conscentement du Roy des Rommains de traicter icelle paix,
laquelle il voulloil traicter pour l'amour des ligues, en se excu-
sant très fort envers lesdites ligues certaines leist aide et
confort audit Roy des Rommains; et, sur ce, a depesché ung
arcevesque qui s'en vient icy par devers lesdites ligues pour
parler et traicter de paix; et, a ce j'entends, ledit s'' Ludo-
vic c'efforcera de fere ladite paix et espargnera argent ne
autre chose qu'il puisse fmer. Il se conduict de ses affaires de
par deçà de deux ou trois maulvais garsons qui sont de
ne qui secrètement lui conduisent tout son cas.
Mons , si le Roy eust eu quelques nouvelles des arabaxa-
deurs qu'il a envoyez devers le Roy des Rommains, il seroit
très bon en advertir les ligues, car ilz desireroient fort que, si
paix se y doit trouver, qu'elle se trouvast par le moyen dudit sire.
Mons"", a ce matin sons venues nouvelles du quartier de la
ligue grise, ou est assemblée l'armée des ligues, commant le
Roy des Rommains c'est retiré en ses paysdelacontédeThiroI
et a une très grant armée sur la frontière de la ligue grise,
mais elle est a huit ou neuf lieues de celle des ligues; et est
venu le s"" Ludovic en une vallée, sur les frontières, qui s'ap-
pelle Feltelin % et la ce son[t] trouvez le Roy des Rommains et
lui, et ont parlé ensemble ^. 11 semble, a veoir les façons du
Roy des Rommains, que par le moyen dudit s"" Ludovic il
vueille bien avoir paix.
Mons', l'ambaxadeur du quenton d'Ure m'a prié que jead[ve]r-
tisse le Roy que le plus tost que faire ce pourra il commancela
1. VaUeline.
2. Le roi des Romains alla en effet dans la VaUeline au com-
mencement de juin et Ludovic à Tirano.
Une ambassade au roi des Romains était partie en même temps
que l'ambassade pour la Suisse, vers le 20 mai (Marine Sanuto,
II, 792). Cette ambassade avait pour mission d'interposer ses
offices pour négocier la paix entre le roi et les Suisses (id., 910).
Le roi n'en reçut de nouvelles que vers le 15 juillet. L'ambassade
avait été bien accueillie, mais aucun pourparler sérieux ne s'était
encore engagé (id., 960). Les quatre ambassadeurs français pro-
noncèrent un beau discours public sur les intentions pacifiques de
la Franco; en n'alilé, ils pressèrent peu les négociations.
PIÈCES ANNEXES. 349
guerre et asprerae[ntj-, car il lui semble que, en ce faisanl,
toutes les cntreprinses dudit s"" LudoLvic] tourneront a néant.
Ledit ambaxadeur en a escript. par plusieurs foiz, au s"" Jehan
Jacques, pour en advertir ledit s'^
Mons--, le Roy a escript a mess" des ligues qu'il renvoyé
mons' de Sens par deçà; ses bons serviteurs en sont bien
joyeux, car ceulx de Berne, de Suyches et de Ondervalde, en
tous lieux ou on parle des affaires dudit s', ne finent de deman-
der six mil francs, disans que mondit s'' Sens leur a promis.
Je leur ay tousjours dit que, si on leur avoit promis, qu'il leur
seroit tenu. Par quoy, mondit s'' de Sens venu widera ceste
cause. Il est requis que hastiez ledit s"" de Sens le plus que
pourrez, affin qu'il se treuve de par deçà quant l'arcevesque qui
vient de Millan sera icy et avant qu'il ait eu audiance.
Mons'', sur le tout me manderez vostre plaisir pour Tacom-
plir et priant Dieu qui vous doint bonne vie et longue. Escript
a Lucerne, ce dimenche xxn^ jour de juing.
Mons% a ce que je puis congnoistre depardeçajefaizdoubte
que le Roy ne fine point des gens de se quartier, pour ce
que leurs ennemys se préparent si très fort qu'ilz se attendent
bien avoir a besongner de tous leurs gens s'il ne se ..ouvoit
quelque trêve ou paix. Je n'en sauroye savoir a la vérité jusques
... la journée prochaine, qu'ilz me doivent faire responce de ce
que je leur ay deparlé.
Vostre très humble serviteur,
(Orlg., ms. fr. 2928, fol. 43.) Louis Fouegelij-,
XII.
Les capitaines de l'armée royale aux lieutenants du roi.
^5 mars (^îiOO).
Messeigneurs, nous avons veu tous ensemble les lettres que
1. C'est par Trivulce que Louis XII était au courant des affaires
de Suisse : Trivulce, comme comte de Mcsocclio, confinait à la
Suisse et se maintenait avec elle en rapports continuels. Trivulce
se trouvait alors à Asti.
2. La signature autographe est ainsi conçue : « Ls f" Gely. »
350 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
avez escriptes a Mons"" dWlegre, et avons cslé bien joyeulx de
congnoislre le bon vouUoir que avez de nous secourir.
Messeigneurs, notre advis est et nous semble que si mardi
vous vouliez venir loger a Vespoula ' , que vous y serez aussi
seurement logez en troys heures que la ou vous estez, et donrez
de la craincte beaucoup a voz ennemys et si leurs Souysses les
abandonnent vous leurs ferez la plus grand oultraige qu'il
auront jamais, sansactandre plus de gens. Et, au regart de nous,
si ne leur vient aultre artillerye que celle qui est devant nous,
ilz ne nous sauroint faire dommaige-, mais il nous semble que
pour le mieulx devez venir a Vespoula, et, si le faictes, ilz ne
partiront jamais de devant nous que vous ne les rompiés, qui
sera le plus grand honneur que pourriez jamais avoir, sans
aclandre aultre secours, et s'il est besoing que veniés aulx faulx-
bours, nous le vous ferons bien assavoir tout a temps; au regart
des gens que nous vouliez envoyer, nous nous en passerons
bien pour ceste heure et de l'argent aussi, mais que ne faillez
point au jour.
Messeigneurs, je prye a Dieu qui vous doint ce que desirez.
Escript a Novarre ce dimenche ampres midi, xv^ de mars.
Messeigneurs, nous vous prommectons nostre foy que si
délogent que nous serons bien près d'eux, et vous jurons Dieu
que ce ne sont que canaille.
Voz très humbles serviteurs,
Alegre. Conte de Musoc.
Saint-Prest. Pyere d'Atdye.
AdBERT de RoSSET. COURSINGE.
Robert Stdart. Chandee.
LouYS d'xVrs. Nicolas de Locvain.
E. DE Prye. Galeaz Palvesiiv.
(Au dos :) A Messeigneurs les lieutenans du Roy.
(Copie contemporaine, le te.vle d'une main de scribe, les signatures
d'une autre main qui y ajoute la note suivante : Monseigneur,
fuy fait toutes les »ignaiures sus l'original. — Arcli. de M. le duc
de la Trémoïlle.)
1. Vespolate.
PIÈCES ANNEXES. 351
XIII.
Le CÀRDixiL d'Amboise a Louis de li Tre'moille.
-16 mars (rdOO).
Mons'-, pour ce que Guyot s'an va devers vous, je ne vous
eseriré aultre choze, sinon que je ne seréjamesamon aise que
je ne vous aie veu et parlé a vous. Cependant, me recomman-
derai a rostre bonne seignorie, me recommandant avostre bonne
compaignie. Escript a Lyon, le xvi* de mars, de la main de
Vostre bon cousin,
G., cardinal d'Amboyse.
(Au dos :) A Mons. mon cousin, Mons' de la Tremoille.
(Billet autographe, orig., Arch. de M. le duc de la Trénioïlle.)
XIV.
Le co.\troleur François Doulcet a Louis de la Tremoille.
20 mars (1500).
Monseigneur, le Roy m'a envoie par deçà pour contreroller et
faire faire les paiemens de l'extraordinaire de sa guerre avecques
le maistre d'ostel Gourcou, et depuis quatre jours suis venu de
Mortaize ^ en ceste ville pour faire faire le paiement des Suysses
que le bailly de Dijon envoyera, auquel lieu le commissaire et
moy avons veu unes lectres que escripvez audit bailly pour
savoir de ses nouvelles.
Monseigneur, nous n'avons eu nouvelles nulles dudit bailly,
sinon par Fouguely 2, qui nous a escript par ung cappitaine de
Suisse que ledit bailly avoit eu quelque empeschement par delà,
mais que depuis il avoit widé son cas et que de brief, sans nous
mectre autre terme, il seroit par deçà bien acompaigné.
1. Mortara.
2. Agent de Louis XII en Suisse, l'auteur du rapport qui pré-
cède (p. 346 et s.).
35? CHRONIQUES DE LOUIS XIT.
Monseigneur, il a ja eslé envoie au camp a Morlaize, en Irois
bendes de Valleziens, xriii'^ hommes, eL dedans lundy prou-
chain y envoierons deux cappitaines, dont l'un est ja arrivé en
ceste ville, qui actcnd le reste de ses gens, et l'autre sera icy
demain, en la compaignie desquelz pourra avoir de ix<= a
M. hommes.
Monseigneur, ainsi que les bendes arriveront, a la plus grant
dilligence que faire ce pourra nous les vous envoierons;
avecques ce, s'il vient aucunes nouvelles dudit bailly, inconti-
iiant par ung courrier vous en advertiray. En me recomman-
dant très humblement a vostre bonne grâce et priant Dieu,
Monseigneur, vous donner bonne vie et longue.
Escript a Yvrée, le xx'= jour de mars.
Vostre très humble et très obéissant serviteur,
François Doulcet,
contrerolleur de la chambre aux deniers du Roy.
fAu dos :) A Monseigneur, Mons"" de la Trimoulle, lieutenant
gênerai du Roy.
(Orig. olographe, sur papier, trace de cachet rouge, aux Arch. de
M. le duc de la Trénioïlle.)
XV.
Ludovic le More aux habitants de 3Iilan.
Novare, 0 avril -1500.
Dux Mediolani, etc.
Uilecti nostri. Havendo noi havuto nova che li inimici, quali,
per quello cbe de le spie nostre ce era significato, havevano
designato de andare allogiare a Trecate, loco vicino a quatro
milia a questa cita, venevano cum tutto cl sforzo loro a questa
cita, subito a questa fama fecemo montare m' Galeaz, quale,
cum molti cavalli lezeri usciti alla via de li inimici circa uno
milio lonlano da questa cita et in contrato in loro, comenzoe a
scaramuzare; crescendo tuta via la voce del essere apropinquato
li inimici, uscisemo noi de la cita cum tutto lexercito. et,
PIÈCES ANNEXES. 353
ordinale le bataglie cum lartegliaria al loco suo, se adriciassimo
verso li inimici, cum proposito de fare experientia cum tulte le
gente achi piaceva a Dio dare total Victoria di questa guerra;
ma epsi inimici, vedendo cum quai virtu se corabateva conlra
loro da li noslri, et Irovando, contra Texpeclatione sua, como li
presoni, quali li havemo facto, ce liano dicto, che la persona
nostra era uscita cum tulle le gente, delractareno la balagliaet
se redusero in uno boscbo, al quale erano retirati, essendo gia
araazati et facti presoni molli et feriti grande numéro de loro et
de cavalli. In el quai boscho pare sia loro proponimenlo de stare
questa nocte per non lassarsi tirare a nécessita de venire aile
mane, benche, per quello che poi habiamo havuto, ricercando
li Suiceri suoi pane el vino et non essendone conduclo drelo, si
sono sparsi in diverse bande, el cosi hane facto assai de li
cavalli loro, non servendeno il tempo de fare altro per hogij :
el proposito nostro e de andare da malina a trovare li inimici
in epso boscho, o dovi sarano, el fare quanto sara in noi per
tirarli a conflicLo, nel quale, et per la confidenlia quale habiamo
in Dio per la juslicia nostra, el per la virlu quai dimonstreno
tulle queste noslre gente et maxime Suiceri et lancisnech, quali
hanojurato insiemi de non abandonarsi fin alla morte, spe-
ramo reporlare Victoria el de noi fare sentire nove grale a chi
desidera la restitutione nostra el la liberta de lutta Italia : in el
numéro de li inimici mal tractali, sono ra' Gaieaz Palavicino.
al quai fn morto il cavallo sotlo, et le spie, venule da li inimici
questa sira, dicano che lui e morto ^ el cussi affirmeno anche
li Francesi presi, quanlunchi dicono alcuni chel fratello sia
quello che e morlo; se dice anche che uno de li principali Tran-
cesi e ferito de uno passalore in uno ochio. De questo congresso
facto cum li inimici ce e parso darvine aviso, per che ne habiati
nolicia et, insiemi cum noi, senlirne quello piacere quale se
deve duna cosa tanlo bona, cum participarla ancora cum li
homini di quella nostra terra, et ringraliarne el nostro S« Dio
et pregarlo voglia conlinuarni in questa félicita infino alla per-
fectione de questa impresa. Novarie, 6 aprihs ^500.
(Signé :) B. Chai eus.
1. Il n'était pas mort et vécut même longtemps après.
I 23
354 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
[Au dos :] Nobili viro commissario el polentati Leuci, noslro
dileclo. Leuci.
Cito.
(Orig., papier, petit in-fol., ms. italien 1592, fol. 279.)
XVI.
LoiTis r»E LA Trémoille au Roi.
Novare, 9 avril (^500)^
Sire-, plaise vous savoir que, puis quatre jours en ça, je
ne vous ay pas gueres escript de voz afïaires, car je vouUoye
savoir comme il en iroit; aussi que j'estoye empesché a regar-
der comme ilz se conduisoient : el ont esté menez de telle sorte
comme je vous escripray.
Sire, nous partismes dimenche de Mortare et veinsmes cou-
cher à Vespella^ et, le lundi au matin, avecques trois cens
hommes, ailay veoir quelque logeys ou se pourroil loger vostre
armée-, et, le logeys revisé, je m'en ailay devant Novarre pour
savoir quelle contenance ilz tenoient, et envoyé mess" de Beau-
mont, de Sandricourt courre devant la ville avecques cinquante
hommes d'armes, et moy après pour les soustenir. Hz n'eurent
gueres esté loing que ung myen hommes d'armes, que j'avoye
1. Cette lettre a été imprimée, avec diverses corrections offi-
cielles, en édition gotliique de 6 feuillets, sans mention d'impri-
meur, sous ce titre : « Lettres nouvelles de Milan, envoyées au
roy nostre sire de par monseigneur de la Trimoulle touchant la
prise de Ludovic. Avec l'amende honorable faicte par les Milan-
noys au roy nostredit seigneur a la personne de monseigneur le
cardinal d'Amboyse, lieutenant gênerai du roy nostredit seigneur
au pays de Milannoys. » En tête est une gravure sur bois, repré-
sentant un parlementaire à cheval, les yeux bandés, sortant d'une
ville en armes. Cet imprimé contient : 1° la lettre de La Trémoille ;
2» un récit sommaire de la reddition des Milanais avec le résumé
du discours prononcé dans cette circonstance par Michèle Tonso.
M. de la Pilorgerie, dans son livre : Campagne et Bulletins ,
pièce n° 7, a publié aussi cette lettre, avec quelques variantes.
2. Texte imprimé : Chier sire.
3. Vespolate. Imprimé : Lespaillc.
PIÈCES ANNEXES. 355
envoyé a Tarcas ', la nuyt, me manda parungarchier que sans
point de faulle le More estoit hors, avecques son armée et artil-
lerie, et qu'il s'en alloit à Tarcas et qu'il nous venoit combatre.
Incontinant, le manday a mess" de Ligny et mareschal de Tre-
vorce ^ et qu'ilz vensissent, et que les nouvelles estoient vrayes,
qu'ilz venoient vers nous et que regarderoye .en temps, pen-
dant le camp, ou nous le pourrions combatre s'il venoit, et que,
s'il alloit a Tarcas, que je le garderoye tant que je le garderoye
de passer le Thesin.
Sire, ilz se mirent tous deux aux champs, et tirasmes le
chemin devers Novarre et Tarcas^. Nous n'eusmes jamais che-
vauché deux mille que mess"'* de Beaumont et de Sandricourt
me mandèrent qu'i s'en estoit retourné en la ville, pour ce qu'il
pensoit que toute vostre armée fust sur les champs. Inconti-
nant actendiz mess" qui venoient après, et regardasmes ce que
avions afîaire, et fut dit qu'il valloit mieulx venir a Novarre
que ailleurs et que, s'il nous vouUoit combatre, que le pays y
estoit plus plain et plus montaigneux pour nous que ailleurs,
et que nous aurions mieulx noz vivres de Yerseil. Et nous en
veinsmes, a belles enseignes desployées, a ung mil et demy de
ceste ville de Novarre, sans ce que jamais homme vint au devant
de nous^ et y demourasmes le lendemain, pour actendre noz
vivres, et aussi pour avoir des pionniers plus largement. Et, ce
jour la, fut advisé que yrions prendre une abbaye^ qu'ilz
tenoient, et est du costé des faulxbourgs de Millau, et que nous
la prendrions ou qu'ilz nous combatroient ; et, ce jour, y eut
de grosses escarmoches tant d'un cousté que d'autre.
Sire, le lendemain au matin, nous montasmes a cheval en
deliberacion de prendre l'abbaye et le combatre, s'il voulloit
venir deffendre; et n'eusmes jamais chevauché deux gectz d'arc
que toute sa puissance sortit a pié et a cheval, avecques toute son
artillerie, et se vindrent mectte en belle et grosse bataille devant
nous, et nous devant eulx, et marchasmes les ungs contre les
1. Trecate. Imprimé : lercas.
2. Imprimé : Trenail.
3. Imprimé : Tercas.
4. S. Nazzaro.
356 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
autres, en aussi belle ordre et en aussi bonne volenté de com-
batre que je veiz jamais gens marcber, et telle sorte que les
paillars se trouvèrent si gens de bien qu'ilz ne voulurent
oncques attendre la compaignée et si estoient, que lansquenelz
que Suisses, de xiii a xiiii'^, et de Lombars de un a v'"^ et
d'ommes d'armes, de Bourguignons et Lombars, environ m™ che-
vaulx. Et furentremissi lourdement en la ville qu'ilz se affoUoient
l'un l'autre en y entrant ; et, s'ilz eussent aussi bonne volenté
ce jour la comme je croy que avoient les vostres, je vous asseure
que se eust esté la plus cruelle bataille qui fut cent ans a, et
vous asseure, Sire, que vous estes tenu au cappitaine, gens de
bien et gens d'armes qui sont icy, car ilz avoient bonne volenté
ce jour la de vous fere service.
Sire, nous tumbasmes en une composition et, pour ce qu'ilz
estoient grans gens dedans nous, les laissions aller leurs bagues
saulves, par tel moyen que, si nous trouvions le More avecques
eulx, que nous le prendrions : ce qu'il fut accordé. Et feusmes
advertiz a ceste heure comme ilz ne vouUoient point tenir la
composition, mais qu'ilz voulloient enmener ledit More avecques
eulx. Sur quoy. Sire, il n'y avoit celluy qui ne feist la meil-
leure guère qu'il peut pour l'en garder; et envoyay le bastard
de Glerecte^, qui est de la compaignée du bastard de Bourbon,
et celluy qui porte mon enseigne, et le Petit Seigneur, qui est
de la compaignée de x\ubert de Ruffec^, pour tenir choppe
tout au long de la nuyt, pour veoir s'il y avoit en habit
dissimullé, et tout vostre ost en armes tout au long de la
nuyt, et montasmes a chenal une heure devant jour, et nous
meismes en belle bataille en nostre camp, délibérez que, s'ilz le
voulloient enmener par force, de les en garder. Et envoyasmes
pour renforcer ceulx qui estoient allez dehors, (jue je vous ay
nommez cy dessus, mons. d'Alegre, qui ne fut jamais aux
champs qu'il n'oyst demurer la porte par ou ilz s'en voul-
loient aller en belle et grant ordre et continuèrent a marcher
droit a Milan. Mons. d'xVUegre et iceux que y avoye envoyé
1. Imprimé : Quelque cinq ou six mille.
2. Imprimé : La Claiette.
3. Aubert du Roussel.
PIÈCES ANNEXES. 357
la nu}'t les commencèrent a gardoyer ' l'un d'un couslé
et l'aulre de Tautre. Et, a ceste heure la, feusmes advertiz
comme ilz s'en ailoient et commencasmes a marcher contre
eulx, de telle sorte que, s'ilz n'eussent esté voz Suysses qu'ilz
nous mandèrent qu'ilz ne voulloient point que l'on leur tuast
leurs gens et qu'ilz leur feroient bailler le More s'ilz l'avoient,
quMI me semble que nous les eussions deffaitz de gens de che-
val, et s'ilz estoient xi ou xu™ hommes. Mais il nous souffisoit
de trouver le More, si nous pouyons, et feusmes près de trois
heures a le sercher, et furent tous contrains et leur fîst Ion si
belle paour que tous s'accordèrent de passer, ung a ung, soubz
une picque. Et a ceste la fut trouvé. Et est la plus belle prise
que vous sauriez avoir 2. Il se remect a mons. de Ligny, soubz
quelque traiclé qu'il luy avoit fait le soir^ de quoy il me parla
1. Imprimé : Côtoyer.
2. Le récit de La TrémoïUe diffère du récit officiel, contenu
dans la proclamation de Louis XIl datée de Lyon, le 10 avril
(V. ci-dessus p. 266, note 3i, qui s'exprime ainsi :
« Le seigneur Ludovic s'en est fouy avec cent chevaulx et a
laissé et habandonné toute son armée et artillerie dedans nostre
ville de Novarre. Et, a l'heure que nosditz lieuxtcnans et armée
sont approchez dudit Novarre, est sorty d'icelle ville ung capitaine
des Bourguignons, appelle le capitaine Piètres, lequel s'est venu
rendre et a faict l'appoinctement de luy et de tous les autres
Bourguignons, pour estre a nous et a nostre service. Pareillement
dient que le baillif de Dijon estoit allé audit Novarre pour traic-
ter et practiquer les Suysses dudit seigneur Ludovic qui estoient
dedans en nombre de quatre mille, qui ne demandoient que paye-
ment. Et, au regart des lansquenetz, ilz ne scavent encores qu'il
en adviendra, car les Suysses de nostredite armée ne les vouloient
prendre a mercy. Toutesfoys, nosditz lieuxtenans mettront peine
que le tout se rendra a la moindre effusion de sang que faire se
pourra. »
En post-scriptum , le roi ajoutait que, suivant les dernières
nouvelles, « ledit seigneur Ludovic, en se cuydant sauver en habit
de cordelier, a esté prins; et, par composition, nous est demouré
toute son artillerie en la ville de Novarre et xix mille hommes
qu'il avoit s'en sont allez par ladicte composition. »
358 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
quelque chose au malin. Toutesfois il a tout rompu son sauf-
conduit, car il s'en fouyt.
Sire, vous en ferez ainsi que vous vouldrez. Car nous estions
tout a butin ce jour la, tant de gens de pié que de cheval, et me
semble que, s'ilz en eussent volu menger, que l'ordre y estoit
si bonne a cause du butin ', car les gens d'armes ne vouUoienL
haban donner leur enseigne pour aller au pilliaige; que, s'ilz
eussent voulu, ilz s'en fussent repentiz.
Sire, vous avez tout ce que demandez 2, et en estes bien tenu
a Dieu, car il y a cent ans que ne fut fait un plus belle chose
ne plus honnorable pour vous.
Sire, j'ay escript a monsieur le cardinal qu'il s'en viengne
pour donner ordre a vostre affaire, qui n'est que bon s'il est
bien mené, comme je suis asseuré que saura bien faire mondit
S"" le cardinal, et, mais qu'il soit venu, il vous escripra comme
tout ce portera. Touteffois, je suis certain que nous partirons
demain, tandiz que tout est en trouble, pour exécuter a fin de
vous garder ^ de longue guerre.
Sire, il n'est point encores conclud ou l'en yra-, mais, a ce
soir, nous trouverons avecques mons' le cardinal et povez estre
seur que l'on vous servira le plus dilligcmment et loyaument
que Ton pourra ^.
Sire, je ne vous sauroye escripre comme mess, de Beaumont
et de Sandricourt vous ont servy icy, et si en eust hier ung qui
vous feist ung grant service comme je vous diray. Et sur ce
point, Sire, prie Dieu qui, etc. Escript a Novarre, le ix* jour
d'avril.
Sire, il me semble que devez prendre le Mort entre voz mains
plus tost que plus tari et le mettre en une bonne grosse place,
afin qu'il ne vous escliappe point. Nous sommes tous a ])ulin.
Sire, il me souvient bien de la promesse que me feisles quant
je partiz. Ce fui que, quant vostre affaire seroit vuidé, que
1. Ce qui suit est supprimé.
2. Tout avez désiré.
3. Vous garder de la despence de longue guerre.
'i. Le texte imprimé porte ici un paragraphe par lequel La Tré-
moïlle s'excuse de ne pas avoir écrit plus tôt.
PIECES ANNEXES. 359
incontinant me envoyriez quérir ^ Je vous supplye ne me
oubliez pas ^.
Voslre 1res humble el 1res obéissant subgect et serviteur,
De la Trémoille^.
(Copie contemporaine, aux Archives de la Loire- Inférieure, E 235)
XVII.
Discours aux Milanais,
par Jean Lascaris.
(Avril 1500.)
Oratio ad Mediolanenses habita, qua lyrimum die, post eorum
deffeciionem insignem ac fœlicem de Ludovico Sforcia ejus-
que exercitu sub jucjum misso apud Norariam victoriam,
Reverendissimus Dominus Georgius de Ambasia, sacrosancte
Romane Ecctesie tituli sancti Sixli cardinalis, christ"" ac
invictissimi Ludovici XII, Francorum régis, in suis Mediola-
nensi ducatu et aliis terris et dominiis ultra montes gene-
ralis locumtcnens , arcem porte Jovis Mediolani ingressns
est*, tnagna populi et civium astante frequentia.
Reverendus dominus cardinalis, serenissimi ac christianis-
simi domini nostri Francorum Régis generalis locumlenens,
1. Louis de la Trémoïlle avait demandé à revenir aussitôt que
possible.
2. Le texte imprimé porte ici un paragraphe par lequel La Tré-
moïlle remercie le roi de l'envoi d'une lettre par Hedoard et pro-
teste de son dévouement.
3. A la suite de cette lettre, le texte imprimé porte : Et depuys
le roy a envoyé monseigneur de Cursot acompaignc de bons archiers
pour aller quérir le More et pour le amener en France.
4. V. ci-dessus, p. 269. Ce discours ne paraît pas avoir été pro-
noncé; cependant, la présence de son texte dans un ms. original,
aux armes du cardinal d'Amboise, lui donne un certain caractère
d'authenticité; nous pensons qu'il fut écrit par J. Lascaris, qui,
très probablement, l'avait préparé d'avance à l'usage du cardinal.
Mais le cardinal ne s'en servit pas et préféra ne rien dire. Cf. les
indications données en tête des pièces XVIII et XIX.
360 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
non salis admirari potest superbiam et temerilatem veslram.
qui, omnium qui vivunt ingratissimi, non impetrata venia,
presentiam suam adiré ausi estis; illam etiam scelestam, teler-
rimam ac factiosam infidelium civium vestrorum in Sacralissi-
mam Regiam Majestalem, cunctis mortalibus notam et mani-
festam, vana et fucala oralione tegere ac excusare non verentes,
lamquam si cum pueris et mulieribus colloquia haberetis.
Sed animadvertite, quaeso, quid sevum aut atrox in vos ipsos
satis exerciri potest, qui ea consulto admisisti[s] ul omni bar-
hara sevicia et crudelitate digni essetis. Consensisti[s], inquam,
qui defTeclioni et rebellioni contradicere ac resistere poteratis.
Sed sperabatis Ludovicum Sforciam majori manu venturum et
una nobiscum regios exercitus gallicamque gentem oppressu-
rum : secus ac rati estis evenit. Non omnes hominum cogita-
ciones Deus optimus maximus semper ratas facit : est enim
equus bellorum arbiter, justus fœderum uitor et violate pacis
acerrimus vindex.
Quod si méritas scelerum vestrorum pientissimus Rex expe-
leret pœnas, jure et victorige arbitrium et omnia extrema, quae
soient in direptionibus urbium victi a victoribus formidare,
pateremini. Qui tanti principis clementiam ferre non potuistis :
sed Francorum mitissima progenies Regum parcere subjectis
didicit. Punire rebelles et vincere sciunt et consulere viclis
christianissimi Francorum Reges. Proinde, si vos tanti sceleris
tanteque admisse defectionis pudeat et pigeât, si suplices vene-
ritis, si denique conjurationisauctoresjudicaveritisminimeque
sustinuerilis, ita nobiscum de rébus omnibus aget ut omnes
anie eum Reges et continentia et clementia victos arbitremini.
Née vestrum arbitretur aliquis ut hune suum hereditarium
ducatum armis relinere et deffendere negligat aut illum demere,
sibi aut subducere quisquam possit; idem erit regni et doniinii
qui et spiritus sui finis : haud vobis parum erit, si sapientes
fueritis, asperam dominationem et perpétua sœvicia rigentem
tyrannidem levi, juslo ac miti imperio pcrmutare.
Verum mature facto opus est. Vix enim predabunda alque
incondita Helvechiorum multitudo, que sanguinem vestrum
et opes sitit et requirit, reliquusque regius exercitus, prudenlia
ac diligentia R' D"' locumlenentis, qui lotis cognatibus nititur
PIÈCES ANNEXES. 361
urbem voslram ah incendio liberare^ hue usque relentiis,
amplius arceri et conlineri non polesl quiii furenles bellomm
impelus in vos, uxores liberosque vesLros exerceant, urbemque
diruant. Ducem enim eorum regium balivum ^ , suos pestifferos
conalus impcdientem. in abstraclum in carcere lenent. Yestra
salus in céleris misericordie largilione posila est. Dum licet,
obviam ile, ne sera et luctuosa vos maneat penitencia, eter-
numque sitis pcrfidize plusquam punite posteris exemplum.
(Ms. lat. 5891, ms. de parchemin petit in-4% de 24 feuillets. Sur le
premier feuillet, les armes du cardinal d'Amboise, avec la devise :
IVon confundas me, Domine, ab expectatione mea. A la suite est
le discours de Michel Tonso, traduit en latin par le célèbre hellé-
niste Lascaris ; cette traduction diffère totalement du résumé donné
par Jean d'Auton et du texte oflîciel de ce discours, inséré dans le
procès-verbal dressé par le notaire J. Mayno. Nous la donnons
ci-après.)
XVIIl.
Discours de Michèle Tonso,
Se/o?i la traduction de Lascaris.
{\7 avril 1500.)
Godefroy {Histoire de Louis XII, p. 192-204), Legendrc {Vie du
cardinal à'Amboise, p. 405), Liinig, dans son Codex Italix diploma-
tiens, ont publié le texte du procès-verbal officiel rédigé en latin,
par le notaire Jean Mayno, sur l'ordre du cardinal d'Amboise, de
la séance du 17 a\Ti[ 1500. Ce procès-verbal confirme le récit de
Jean d'Auton, qui doit en avoir eu connaissance. I) en résulte que,
le vendredi saint, 17 avril, le cardinal-légat, lieutenant du roi,
reçut une députation des Milanais, demandant que le cardinal
sortit du château où il était descendu, afin de recevoir la
population, qui avait presque tout entière péché, au moins par
omission, contre son serment envers le roi. Elle lui demandait de
se transporter au palais appelé la Cour-Vieille, près de la cathé-
drale.
Le cardinal accepta de s'y rendre, avec i'évèque de Luçon,
chancelier et président de la justice de Milan; Giov. Gac.Trivulzio,
1. Y. ci-dessus, p. 263 et suiv.
362 CIIHOMQL'ES DE LOUIS XII.
lieutenant du roi et gouverneur du Milanais; Henri, comte de
Neufchastel, en Bourgogne; Antonio Trivulzio, évêque de Corne;
Giroiam. Pallavicini, évêque de Novare; Augier de Brie, abbé de
Saint-Evrould, en Normandie; Antoine de Langeac, d'Auvergne;
Dominique de la Tour, « de Turre » ; Ottaviano degli Arcimboldi ;
Nicolo Biraga ; Augustin de Nigris, milanais; Bertrand de Costa-
belc, de Ferrare, lieutenant de l'archevêque de Milan, protonotaires
du Saint-Siège ; Jean de Polignac, en Auvergne, seigneur de Beau-
mont; Roger, baron de Grantmont, en Languedoc; Guérin de
Narbonne, seigneur de Salelles, en Languedoc; Et. de Vesc,
baron de Grimauld, en Provence; Menna Corsinge, lieutenant de
la compagnie de Savoie, « quos raeretur a rege » ; Jean Stuart,
seigneur d'Oyson; Robert Stuart, lieutenant des Écossais; le comte
Manfredo Torniello, de Novare; le capitaine La Lande; les doc-
teurs et conseillers Ch. Guillart, de Paris, maître des requêtes
ordinaire; Claude de Seyssel, de Savoie; Geoffroy Caries, de
Saluées; Ant" Gaccia, de Novare; Scipione Barbavara; Girol. de
Cusano; Giov. Stefano de Castiglione, de Milan ; Jacques Hurault,
trésorier de France; Jean Hervoet, trésorier de Milan, et autres.
Quoique le palais eût de grandes salles, la multitude ne pouvant
y tenir, le cardinal dut descendre au rez-de-chaussée, et là Michel
Tonsiis, montant en chaire, excusa d'abord son impéritie, parla du
principal de Milan, en Italie, rappela l'origine gauloise de Milan,
adressa des hommages très humbles à Luçon et à Trivulzio, dont
il chanta les louanges, célébra la puissance de la France, la hon-
teuse fuite d'Ascagne, la bonté du cardinal, envoyé de Dieu : le
cardinal a accepté, sur la prière des principaux de la ville et de
l'évèque de Côme, 300,000 écus, pour indemnité des dépenses de
la guerre, dont 100,000 payables aux calendes de mai prochain.
Les auteurs de la rébellion sont exclus de la grâce. L'orateur
demande encore au cardinal :
1° Que le roi pardonne, selon l'exemple de saint Pierre et du
Christ;
2° Qu'il remette 200,000 écus. Ce serait tuer le commerce et
l'industrie, empêcher le mariage des filles, l'éducation des fils
que de les réclamer;
3° Qu'il rappelle l'armée, afin de permettre la moisson, qu'il
restitue chacun dans son office, qu'il pardonne aux instruments
secondaires de la rébellion. L'orateur finit par la prière instante
que Ascagne et ses compagnons ne puissent troubler Milan. On
ne demande que la paix.
Ris prit pour texte de sa réponse : Misertns est dominus sujier
PIÈCES ANNEXES. 363
Ninivem civiiatem, eo quod psnitentiam egit in cinere et cilicio. Il
exposa la grandeur du crimo des Milanai?, leur ingratitude ; cepen-
dant il déclara le pardon du roi, à l'occasion du vendredi saint, en
exceptant toutefois les fauteurs, et ceux qui participèrent à la
révolte le 2 février. Il donne vie et bien aux citoyens de Milan, et
les exhorte à ne pas recommencer.
Tout le peuple rendit grâces. Les jeunes gens, les jeunes filles,
les enfants, vêtus de blanc, des rameaux, des croix ou d'autres
emblèmes à la main, défilèrent en procession devant le cardinal,
acclamant sa miséricorde ou invoquant les secours de Dieu.
Le cardinal fit dresser un procès-verbal séance tenante.
Michèle Tonso avait parlé en italien. Lascaris se chargea de
traduire en latin son discours, et nous possédons une double copie
contemporaine — fautive — de cette traduction, dans les ms.
lat. 5891 et 2620 (fol. 76-89). Nous donnons le texte du ms. 2620,
sauf le titre, jusqu'aux mots Non sumiis, qui ne s'y trouve point
et que nous empruntons au ms. 5891. Lascaris parait avoir retou-
ché le discours primitif.
Anno incarnationis dominice milesimo quingenlesimo , die
veneris sancla, que fuit xvu aprilis, in urbe Mediolanensi, curia
veteri, juxta cathedralem ecclesiam, Michael Tonsus, doclor
Mediolanensis, jussu et nomine populi accivium universorum,
quorum innumera et prope infinita multitudo aderat^ pulpi-
tum astendens pro exoreoda et consequenda erratorum ac def-
fectionis suse venia , Ytalo sermone vernaculaque lingua , quo
facilius ab omnibus intelligeretur, ad reverendissimum domi-
num Georgium de Arabasla, tituli sancti Sixti sacrosancte
Romane Ecclesie presbyterum cardinalem, christianissimi ac
invictissimi Ludovici duodecimi, Francorum, Sicilie et Jheru-
salem régis, ducis Mediolani, locumtencntem generalem, banc
habuit orationem. Quae per Lascarium, grecarum simul et lati-
narum litterarum peritissimum, latine traducta est.
Non sumus invisi pœnitus omnipotent! Deo, illustrissime
atque admodum révérende domine, [quandoquidem clementer
nobiscum agitur, de eo maxime^] quod omnes nostrum, qui non
omnino desiperent, imprimis veriti sunt, ex quo Ludovicus
1. Les membres de phrase entre crochets sont omis dans le texte
du ms. 2620.
364 CHRONIQUES DE LOUIS XTI.
Sforcia, profligato exercilu, profugus, rursus in liane urbem,
ob cerlorum hominum pervicaciam ac temeritatem, receplus
est. Nam curam Régis praecipuam uL ad hanc expeditionem te
ex omnibus milteret, tuum consilium sludiumquead nos advo-
landi, nemounquam dubitaverit divinœ Providenliœ opus esse.
Quinquam et Rexclementissimuspientissimusquenullo fortiori
argumente, nullo majori indicio comprobet Ducatum bunc
Medioianensem jure opLimo ad se pertinere : quemadmodum
enim usurpator ille non esse patriam indicavit, quam rapinis
extorsionibusque assidue vexavit, sic Rex, successor legilimus,
propriam certamque agnoscit probatque parentis originem,
dum non minorera in conservando quam in recuperando Ducalu
curam et diligentiam adhibet. Et ipse, qui hoc munus conser-
vandi nos proprium esse existimasti, id imprimis consequutus
es : ut [enim summi illius pontificis sentencia et ea quidem
verissima qui, licet in altissimo solio constitutus, hac lamen una
re sese infœlicissimum esse enuntiarit, quod, se pontificatum
gerente, in Turchorum potestatem Constantinopolis devenisset,
sic contra ipse, conservaiis tôt civitatibus populisque], non solura
providus humanusque, verum etiam felicissimus merito habeare,
quum non modo providentiaî opus, sed etiam fœlicitatis indi-
cium, tôt civitates ac populos tam facile conservasse. Gœlerum,
bonorum quidem causa omnium divinse Providentiœ pientis-
sime attribuitur : presentis autem crga nos beneficii magni-
tudinem, nemo unquam tanla eloquentia fuit nec tam excel-
lenti atque admirabili ingenio qui oratione consequi, nedum
augereaul ornare possil. Nam, statim belli inicio, summa inju-
ria lacessitos, omni indignatione seposita, saluti nostre consu-
luisse, vitae, fortunis, memorie nominis, in summo omnium
discrimine positis, superat hoc humani ingenii facultatem. Ex
quo Rex successit regno, muita praeclare gesta sunt : pacatum
regnum -, pax honorificentissime cum fînitimis inita ; quœcum-
quebella exorta sunt, celerrime confecta. Horum pleraque For-
tune ascribi polerant, quoniam in ejusmodi omnia Fortuna sibi
imperium vendicat. Sed hoc unum, erga nos sapienler, recte,
moderato factura, illa omnia Fortunaeadimit, Gonsilio adscribit;
quandoquidem a sapienlia longe recessit temeritas et a consilio
casus removetur. Quod si omni no Fortunse pertinacia rébus
PIECES ANNEXES. 365
humanis dominari contendat, vendicet sibi quantumlibet ex
hac recenli Victoria, quamquam, ibi quoque, unius sapientis
consilium mullas superavit manus, communicentur illa non For-
tune solummodo. Sed ducibus prtefectls quibusque equitibus
militibusque ac omnibus denique exercltum sequutis, nostra
ceterum salus vestrum est opus, tuam unius jusLiciam, tuam
mansuetudinem. Régis solius clementiam, Régis déclarât mise-
ricordiam : nihil hinc Forluna, nihil armatus decerpserit. Non
enim humanitas Fortune nec multitudinis aut virium opus est,
sed mentis que valeat iracundiam cohibere, quam abs te vel
inicio, Révérende Gardinalis, procul omnem abfuisse perspici-
mus ; neque id sane mirum, quando religio cum philosopbia con-
juncta est. Gujus precipuus autor, Plato, rationi reges ac princi-
pes ire milites comparât. Hanc divini hominis similitudinem re
ipse exequutus es : quippe qui, militibus cum eoruni iracundia,
Gsesare illo sapientius ac longe clementius, ultra fluvium repressis
cohibitisque, ipse, ratione fultus, ad concedendam nobis veniara,
trajecisti : quam ex nostra bonitatis atque humanitatis abun-
dantia tam propere concessisti ut preces nostras ac supplicatio-
nes, quas, ut vides, omnis œtas sexusque cum gemitibus lacbry-
misque cumquebujuscemodi apparatu preetenderat et prétendit,
adhuc non sine magna tua gloria nostraque omnium immensa
Isetitia et exultatione preveneris, ut non sit amplius ad veniam
impetrandam, quam sponte concesseris oratione opus, sed ut
Régi pientissimo tibique maximas agamus gratias, quas longe
adhuc majores habeamusnecesse est, tuam humanitatem, justi-
ciam, Régis clementiam, animi magnitudinem summis ad cœlum
laudibusefferamus. Cseterum virtutes vestre non valde indigent
nostris praeconiis, ille quidem in omnetempus linguis omnium
hominumaclitteriscelebrandum{szc). Nobis in presentiareliquum
est ut, humanitate tua freli, ea communi civ[it]atis consensu a
te petamus, quibus impelratis maximus hoc tuo facto cumulus
accesserit. Verum, anteaquam ad ea nostra se convertat oratio,
illud nobis imprimis elaborandum est, ne omnes sine discri-
mine pessimi habeamur, qui. ex quo primum ex voto fere
omnium in Régis chr"' ducis nostri potestatem devenimus, in
fide permansissemus, nisi paucorum perversitate pars nostrum
decœpti, pars etiara coacti ad hujuscemodi temerilatem com-
366 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
pulsi fuissemus. Illi enim, si quid in conslituendis componen-
disque rébus nostris ommissum est, lynceis, ut aiunt, oculis
perspicieiîles ac rursus quicquid recte preclareque est ordina-
turn iniquissime calumniantes, maiis quibusdam dolis insidiis-
que omnia perverterunt, ac sese pariter et nos cunetos sup-
prompto discrimini objicere, ut non videatur incongruum nec
inutile fortasse rébus presentibus quin nobis coram le, qui geris
ubique vices regias, loquendi copia facta est, artes insidiasque
quibus capli sumus paucis attingere, presertim cum id genus
sermonis excusalionem quampiam deiicti préférât, ut si pecca-
tum a nobis omnino rejicere non possumus, injurie saltem effu-
giamus calumniam. Etenim ilii defectionis, inquam, autores
bgecatque hissimilia, slatimpostdiscessum Régis, clam primum
et inter paucos, admurmuraba[n]t ac deinceps, increhescente
murmure, plametiam promulgabant : DiscessisseRegem Duca-
tus, rébus non satis compositis; rellquisse gubernatorem Triul-
tium ; hune, antequam cum exercitu reciperel, promississe nobis
liberos tore nos solutionibus omnibus, repetenti promissa populo
inhumane admodum et crudeliter renuisse; publicanos portis
insidere de minutissimis quibusque exigentes-, pecuniam non
hic absumi, in Galham exportari; preterea potestatem quod in
utramque partem gubernatorem istum parem sibi vendicasse,
verum in alteram vergentem, patronum guelphis, adversarium
guebellinis sese, loco judicis, impari studio palam exibere ; ad
hec non déesse in utraque faclione qui sesegubernatori, utpote
civi nostro, nobilitate clientelisque haud immerito, conférant
jam invidiosum esse, barbaris stipatum satellitibus, curiam
inhabitantem, non fore ut parem superiorem civem dominum
ferre possint. Haec et plura non his gequiora disseminabantur.
Denique, quicquid illuslris gubernator magnitice œgisset ex
tanta dignitate, fastus id erat apud eos; gravitas, superbie,
severitas circa justitiam crudclitatis nominc laxabatur. Sed et
prefecto consilij ' , calumniabanlur. Hujus, in respondendo, liber-
tatem licentiam erataudire ; gravitatem, severitatemque, inversis
nominibus, rusticitatem quandam et rigiditatemappellabani; si
quid paulo celerius egisset, concilatum aiebant, si quid subira-
1. Prefecti consilio.
PIECES ANNEXES. 367
tus, tum vero eliam furibundum ; consilium nomine tantum esse,
illum omnia sibi veiidicare. Uuin eliam nec iiaLioni communi-
ter nec Régi ipsi parcentes audisses, sed in hujuscemodi verba
frequenlissime : Prorumpenles Gallos, nunc quoque proprium
sequi morem, esse veliemenlissimos acquirendo, parla non tueri,
maxima queque levibus de causis negligere, neque hujus rei
exempla longius esse repetenda, regnum Sicilie non esse nuper
celerius acquisilum quam negligentius amissum; satis illi[s]
videri, siquiddiripereaulasportarepossent; Regem quoque salis
habere, hoslem fugasse, ullum esse; si quam acceperit injuriam,
rediisse moxad venationes, ad voluplates suas; araplum et spa-
ciosum esse regnum Gallie, oui acquiesçai. Quiii eliam, non
esse illum ingentis animi, non esse admodura glorie cupidum
impudenlissimi asseveraba[n]t; totam ei cessisse Italiam, orbis
subjugandi occasionem prelermisisse; si non tangilur gloria,
neque hune Ducalum cure ipsi esse posse, nam. si reverli cer-
tum erat et nos in flde perraanere voluisset, non satis esse pulas-
set sacramentum quod, présente illo, coacti ferre prestilimus :
beneficiis et humanilale devinxisset vel tulo saltem presidio
Ducatum munivisset. Ejus hostis vicinus est : presidia paucis-
sima, et illa quidem absunt majori ex parle, sub lilulo vendi-
cande potestalis Ecclesie ad rapinam Italie summo pontifici acco-
modata, verum illis quoque, si quid accidat, difflcilis erit reditus
e Francia; quando venienl, non cogent tolies exercilum, non
tantis sufficient sumplibus. Eosalioquin semper egerrimeineun-
tes restiluel magna manu Sforziam Imperalor : Ducalus iste
urbsque noslra, ul alias, Teuthonicis atque id genus barbaris si
resistere temptaverimus, prede direplioni ruineque erit exposita.
Hecpassimper urbem frequenlissime divulgabant. Demumque,
cum vidèrent mulliludinis animos jam titubantes, nec mirura,
frequenti oratione commotos, cujus magna est vis in mentibus
hominum, revocalis tyrannis, Regem quoque Romanorum in
ilinere esse asseverabanl, festinare, jamjam adesse, Burgundos
adventasse, Gallie Regem finitimorum bello implicitum-, quin
etiam, Venetos. metu Turcorum, spe potiunde Crémone, Gallis
inllaliajamarbitris constilutis invidenles insidiantesque, clam
Sforcie favere atque auxilium mittere, cunctam Italiam, oranes
principes in Gallos conspirasse. His vocibus, his rébus arlibus-
368 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
que quidam decepti, alii et coacli; inviti pêne omnes, cedere tune
compulsi sumus, qui in illum semper in festo fuimus animo, a
vobis nunquam alieno : neque id profectoadmirandum, quoniam
nemo nascltur uUis partibus addiclus, sed, ut est injuriis aut
beneficiisaffectus, ad alterutros se convertit. Ab illo multis modis
vexati sumus ; a Rege, utpotea Duce nostro et légitime domino,
nihil taie veriti sumus, multa bona speravimus semper, post tri-
buta sibi necessaria, immunitatem, libertatem oranem, urbem
nostram sub tanto actam Magnanimo Rege auctam, principa-
lum Italie habituram, nos in summa quiète omniumque rerum
securitate beatos ac fœlices prope modum victuros. Adde quod
nec vestramx consuetudinem ingratam aut vernocundam fore
arbitrabamur. Quippe quos ex perennuo conditores nostros et
agnoscere et commemorare juvabat. Non est igitur cur defecis-
semus, nisi coacti deceptique et armorum quodam impetu
attracti fuissemus a vobis : itaque omnis injuria iniquilasque
longissime abest. Guipa in errore est, in inforlunio multorum
offensio, qui animo quidem cum Rege essent, corpore forlunisque
hosti inservire[n]t : nusquam profecto eidem pœnse eventi sumus
obnoxii. De paucis illis defectionis, inquam, autoribus ex vestro
arbitrio decernetis, errori reprehensio ex œquitate pœna sit.
Quiconque coacti offendimus, sumus etiam coramiseratione
digni existimandi. Quapropter, ut unde egressa est nostra rever-
tatur oratio, hoc primum a te, 111'"*^ ac R"'' Domine, petimus
rogamusque ut non indignos penitus excusatione nos existimes
velisque fieri teslis sponsorque fidei observantieque nostre apud
Regiam Majestatem, et presens ad eum reversus, et interea per
litteras, atque nos in futurum longe cautiores et in fide constan-
tissimos fore polliceri. Secundo loco, petimus ex quo a nostris
civibus, ejjtiscopo Gomensi et ipso civenostro deprecante, ccc scu-
torum milia communi nomine civilatis Régi promissa sunt ad
impensam resarciendam ad quam ob defectionem nostram est
compulsus, petimus ac vehementer contendimus ut agas cum
Regia Majestate ne nos cogat ad integram hujus pecuniœ solu-
tionem, sed, exactis centum milibus, quod reliquum est, urbi
sue condonet. Hoc secundo loco per te nobis est impetrandum,
licet jam imperatum esse possimus contendere. Si quidem Rex
clementissimus nos salvos essevult, hoc perfecerit; si ea pecu-
PIÈCES ANNEXES. 369
nia urbi condonetur. Sin minus, parum difTerre videtur, semel
una ruina Givitas subvertalur ac sensim, non multo post Lem-
pore, absumatur. Etenim, lantapecuniaexhausta, non relinqui-
lur, quse in tbro versetur; mercaLura, necessario loliitur; artes
mercalure conjunctae, in quibusconsisUL slalus Givitalis, proti-
nus deficiant necesse est -, maxima pars habitantium urbem deseret
atque ad finitimos transmigrabit, reliqui, inopia pressi, nec con-
suelis artibus liberos inslituere nec malrimonio possemus con-
jungere. Givitas ab omni parte conficeretur. Preterea, ratio pecu-
niarum hujusurbis cum Ducatus pecuniis est implicita; quicquid
in Ducatugeritur nostris coberet negociis, fieri nequit, fortunis
nostris rebusque afflictis. Quin Ducatum omnem in eandem
trahamus calaraitatem, boc non ex dignitate est, nec utilitate
Régis, verum enim exigenturvelnecessariaillatributaautunde
populos suos auctos et fœlices reddet, que cura principis débet
esse principua. Neque enim quod erravimus, propterea aftli-
gendi sumus. Paucorum hec est injuria, quibus aequius, reliquo-
rum omnium causa, parcendum sit quam in omnes ex illorum
culpa animadvertendum. Glemcntia in venia amorem et obser-
vanliam, liberalitas fidem conciliabit perpetuam. Sed illud quo-
que rogamus etvehemenler contendimus ut milites, diripientes
omnia conculcantesque, ab agris celerius avocentur, si fructus
colligi servarique possint, ne presentisannicalamitas, preterito
adjuncta, intollerabili penuria pariter omnes conficiat. Post
haec, si cives nostri restituantur magistralibus muneri busqué
suis, cumulatissimura civitati beneficium reddetur. Postremo,
illud petimus ut pax et concordia inter nos alatur, cohibitis
quicumque illi fuerint, qui discordiarum aut perturbationum
causam essent presbiteri.
Hœc sunt. R'^*aclll"'® Domine, que, post vcnie concessionem,
petimus et exorare cupimus ut saluti nostre intègre consulatur
atque ea quidem ejusmodi que prestare œquum sit, ca generosi-
tate Regem et omni magnitudine, qui et Italiam pacare et regere
et reliquum orbem ditioni sue facile4)ossit subijcere, queque per
le, patronum jam nostrum deprecatoremque. impetrare conve-
niat. Qui teubique dignissimum religione, dignitate, nobilitate,
quis maxirpe es conspicuus, studeas exhibere, nec nos ingrati
erimus quantum in nobis erit. Sed tui nominis memoriam, qui-
1 24
370 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
buscunque modis id fieri possit melius, in œvum propagabimus,
teque liberalorem noslrum servatorcmque et venerabimur et
coleraus.
Finis.
XIX.
RÉPONSE AUX DÉLÉGUÉS DU PEUPLE DE MlLAN,
préparée par Jean Lascaris.
{^7 avril ^D00.)
Le célèbre helléniste Jean Lascaris, après de longs séjours en
Italie, avait trouvé bon accueil en France, à la cour de Charles VlU,
et s'était attaché à la fortune de Louis XIL La Bibliothèque
nationale de Paris possède (ms. lat. 2620, petit in-4% relié en cuir,
autrefois orné sans doute de miniatures, à en juger par les gardes
de parchemin qui semblent coupées) un recueil de ses traductions
de morceaux grecs en latin. C'est un ms. de 107 feuillets, d'une
belle écriture italienne contemporaine, exécuté par Bartolomeo
de Pistoia, dit Pliiliarchus, qui l'a signé en plusieurs endroits. Ce
ms. contient (fol. 90-107 et dernier) le discours qui suit, adressé
par Lascaris aux délégués milanais. Il est probable que ce discours
ne fut jamais prononcé, car on n'en trouve mention nulle part :
il doit être demeuré à l'état de simple composition littéraire, pré-
parée par Lascaris : le cardinal d'Amboise préféra le discours,
beaucoup plus doux, de Michèle Ritio. On peut néanmoins le
considérer comme l'expression des sentiments qui régnaient autour
du cardinal.
Le style présente quelques incorrections, au point, dit M. H. Vast,
qui en a eu connaissance [De vita et operibics Jani Lascaris, p. 59,
note), « ut latinitas bine inde claudicet et haud semel deformis et
impexa appareat. » Ce discours fut certainement écrit en hâte.
Peut-être ses défauts tiennent-ils à cette circonstance, ou tout
simplement à des erreurs du copiste.
Ejusdem, Oratio responsiva ad legatos Mediolanenses.
Veniam vobis jam concessam esse, viri Mediolanenses, nos
quoque affirmamus-, quodque agatis gratias habeatisque, haud
ingralum est : elenim hoc etiam eril remimeratio quedain
PIÈCES ANNEXES. 371
beneficii recle exislimali : ex qua et collatione, vita hominum
contiiietur. Sed nec vestram excusalionem injocundeaudivimus,
atque, eo magis quo, libcrius accusantes, occasionem prebetis
ut Régis chr""' ac Ducis vestri beneficiis erga vos veslrisque in
eum offensionibus commemoralis illum calumnie, quam tacite
fortasse subijsset, minime obnoxiura declaramus, vobis cle-
mentius liberaliusque concessam graliorem esse debere veniam
ostendamus. Yerum excusatioui, quoniam eam oblique insi-
nuastis, sub nocentissimorum persona cautius nec fortasse et
immodestius proferentes, postea respondebimus -, immo vero
vos ipsos docebimus quo pacto illorura dolis, ut appellatis,
insidiisque erat occurrendum. In presentia quum ubi rerum
testimonia adsunt, non opus est verbis, nec veritas indiget per-
plexa oralione : rébus ipsis, ut geste sunt. plane ac sincère
expositis, fîet in omne tempus perspicuum universis qualem
erga vos Rex sese exhibuit, quam recte vos quoque moderate
offîcio respondistis. Itaque, cum Mediolanensis Ducatus ad
regem jure optimo pertineret atque a suppotitijs quibusdam
alienisque opprimeretur iniquissime occupatus, ut primura
facultas ipsi Dei nulu atque auxilio data est, ad ejus recupera-
tionem sumrao studio acceleravit, nullis parcendum sumptibus
aut incoramodis regni arbitratus, dum populos suos rapinis
extorsionibusque vexatos ab indecenti oppressione injuriaque
vendicaret atque ad veram libertatem reduceret. Quare, brevis-
simo tempore, tantum apparatum bellicum, lam firmam ac
validam ad banc expeditionem premisit manum, ut, repentino
perculsus nuncio, vix famam adventus nostri exercitus hostis
sufferre potuerit, sed, desperatis rébus, dissipato ac perdito
quem non mediocrem comparaveratexercilum, collectis rapinis
ac necessarijs quibusque, sese quamprimum turpissime subri-
puerit. Ducatu igitur recuperato ac liberatis populis, Rex ipse
Alpes transcendit et ad vos, viri Mediolanenses, se propere con-
tulit ut ab omni parte beneficium, quod in vos contulerat, prc-
sens accumularet ac nihil eorumexperiremini que victi victoribus
concedere coguntur. Ad cujus advenlum quodnam humanitatis
genus autœquitatis est desideratum ? Num violenti quicpiam in
ducatu visum est ? Num uUi agri depopulati aut opplda, quo-
rum fîdes suspecta esset, demolita ? Num populi afflicti oppres-
372 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
sive sunt exactionihus aliquibus aul exercilu graviori, quem,
maxima ex parle ne ici fierel, aut diniisit slatim, aut in regnum
remisit, nuUa vi amplius opus esse arbitratus, sed beneficiis,
animi humanilate, populorum fidem esse devincendam ? Gapul
mox Ducatus, urbem veslram, ingresso Duce in tanta rerum
mutatione ac omnium perturbatione, quenam injuria publiée
aut privatim illata est ? Qui, jussu ejus, vexati necative, que
domus everse aut afflicte : qualia in ejusmodi temporibus, ob
rerum conditionem ac varia hominum ingénia, contingere est
necesse? Verum, ejus moderatione et studio equitatis servande,
nollus (sic) Nobilis, nullus Plebeius injuria affectus, nulli ex
aulicis contumeliosum quidquam accidit. Plerique omnes in bis
quos exercueranl magistralibus atque omnifariam muneribus
confirmali, quln etiam nec ipsiushostis familiares ac domestici
opibus aut ullis bonis privati sunt; immo, illi quoque qui cum
60, utpula cliarissimi, aufugerant, ad bona que deserueranl
revocali sunt : tranquilla denique et pacata omnia, ut ne minima
quidem capte urbis species appareret, sed que gravem domi-
num cum juslo principe ac pâtre pienlissimo atque indulgentis-
simo permulasset : neque ordo hic œquitatis raoderationisque
est Mediolani solummodo servalus, sed Régis consilii cureque
fuit ut, per omnia Ducatus oppida, castella, vicos, idem ordo,
idem providentie bonum commoditasque, eadem diligentia pcr-
veniret, nulla vis, nulla rapina cuiquam sentiretur, nec cui-
quam uspiam audiretur interitus preterquam si cui, jure belli,
initio, armalo cecidisse contigerit. Pacatis itaque rébus, in futu-
rum quoque, quoad fieri potuil, tranquilitati ac quieti consul-
tum est; civem veslrum, nobilissimum ac prudentissimum
virum, cui fides observantiaque non minor erga patriam quam
erga Regem ipsum facile esset perspecta, gubernalorem Ducatus
constituit; consilium ex eisdem civibus, prêter admodum pau-
cos, ordinavit; virum religione justiciaque insignera concilio
prefecit; milites per Ducatum disposuit paucos, ut in omnibus
ingralissimis vobis indulgcret; consanguincum suum , cujus
œquilalem et animi magnitudincm moderationemque compro-
baret, ducem bis esse voluit, qui ferociam militum, sicubi petu-
lantius exullarent, ingenio atque autoritateleniret atque oblun-
deret. Quod vero ad exactiones provenlusque allinet, iter per
PIECES ANNEXES. 373
ducatum aperuit mercalorihus et viatoribus, quibusque a piiblica-
nis solis, adilkid tempus latrocinium impune exercentibus, non
levi Ducatus infamia, occlusum ; ipse nihil aequius, nihil potuil
constituere moderatius, quuni quidem nihil ullraquam exigerel
nécessitas ordinatum est. Exigebat autem nécessitas ut raagis-
Iratus qui ducatum regerent, quiquc eum tutarentur milites,
ex ejusdem proventibus sustenlarentur; ad quam erogationem
vix terciam partem eorum colligi decretum est que prioribus
dominis penderentur, ut nihil amplius potuerit remitti, quando
et iniquum est ut vestra tutela ac regiraen alienis alatur impen-
diis. Quin etiam, nec fieri potest, née expedit immunem pœni-
tus remittere multitudinem, ne ipsi quidem multitudini; ocio
siquidem et desidia populus petulans efficitur et contumeliosus
atque immoderata licentia effrenis sese in precipitium continuo
proripit, ut non sit sine commendatione sequenda maximi illius
legum latoris [s]enlentia. Populus sic optime principibus adhe-
rescit, nec valde remissus, sed nec est oppressus. Quam medio-
critatem hic quoque servata[m] esse non erit in[j]ustus reruni
estimator qui dubitet. Itaque, omnibus ?eque adeo et modéra te
constitutis, qui benignitatis et beneficentie copula essetis obli-
gati, sacrosanctis etiam ac minime temerandis sacramenli vin-
culis vos ipsi devinciendos ultro exhibuistis. Namque, et nobi-
litas, et plebei, et quicunque mediocris fortune, jam urbis
ipsius quam reliqui Ducatus, solemnibus cerimoniis jureju-
rando fidehomagium prestitistis. Atque, in hune modum cons-
titutis rébus, devincta omnium fide, arcibus, ut queque esset
opportuna, presidio munitis, in tuto omnia esse arbilratus,
Rex e Ducatu in regnum se convertit. Et bec quidem illius
expeditionis Régis acta sunt humana, justa, moderata, provida,
regia denique. Que autem deinceps sequunturad vos pertinent,
viri Mediolanenses, repensa a vobis, ob tanlam humanitatem,
Régi ac Duci vestro. In regnum re versus vix satis constitit Rex,
cum subito defectionis vestre nuncius allatus est, tam infesto
in nostros animo, tam immani crudelitate et scelere ut nihil
supersederetis quam omnes noslri nominis, dolis insidiisque
circumventos, fedissime ac truculentissime Irucidaretis; verum
illos ducum providentia et militum virtus, divino auxilio, con-
servarunt. Reliquorum quicunque cives nostrarum partium
374 CHRONIQUES DE LOUIS XIÎ.
extitere, nulla habita ralione, prede ac direptioni famille domus-
que paluere, quemque paulo ante lyrannum vocilabatls, in quem
immani odio confreraebalis, obliti omnium que ab eo essetis
perpessl, levitatem hominum et inconstantlam non ferendam,
in ducaLus possessionem revocastis invitum et quasi reluc-
tantem, eidem omnem apparatum bellicum alacriter suppedi-
tantes, cum eo in nos exeuntes, ac pecunie copiam subminis-
tranles, ut eonduclitio sic milite bellum instauraret et firmiori
exercilu in aciem descenderet. Quibus tam iniquis ac impiis
conatibus regem in sumptus ac négocia de integro compulistis,
scd vosmet ipsos ac vestra omnia ultimo discrimini objecislis.
Nam, Deo justis oculis aspiciente mortalia, oppressis iterum
hostium coppiis, dissipato exercitu, hoste denique quem defen-
sorem ac belli diicem ac dominum acciveratis in Régis potesta-
tem redacto, fracti opibus animoque, frustati conatu omni, en
ex solius spe venie nunc pendetis, ad eam, tanquam ad unicum
remedium, supplices confugitis. Inopis sans concilii homines,
qui, divinum jus humanumque violando, ullionem pœnamque
deprecari malucritis quam, pietalis gratitudinisque laude con-
quisila, favorem ac benivolenliam promereri !
Cœterum, que metu ad defectionem, qua spe ad proditionem
(quid enim sit appellanda, si hcec proditio non est? Gur enim
nomina honestemus aut cur non casligemini verbis qui cuivis
psene vosmet obnoxios minime negare audeatis) sed esto, quo
metu, qua spe propcrastis ad defectionem tanta festinatione ac
studio ? Neque enim libertatis nomen asserere audebitis, quam,
violenl[e]m dominum accersendo, jam.diu dedidicisse fateamini
necesse est. Quo igitur metu? Rex sane vos omni charitate
benivolentiaque proscquebatur : régis favore auspiciisque, nul-
las vicinorum opes, nullam poLentiam expavissetis. Quod si
quam spem in tyranno posueratis, ea sane pertenuis erat; bene-
ficiane magna omnes ab eo consequuturos sperabatis? At ava-
riciam ejus, violentiam, rapinas, extorsionesque non sine magno
malo vestro experti estis assidue universi. Verum ab eo omnia
speraveritis unice, nam vobis salutem promitlebatis unde pol-
licebamini victoriam; quippe quis pro comperto, si nec ex digni-
tate neque ex utilitate Régis fore vobis cedere atqueab inccplo,
quam semel pcrfecissct excussum, turpiter desistere, arce prc-
PIECES ANNEXES. 375
sertim munitissima ac prorsus inexpugnabili vestris capitibus
imminenle. Credo, generosilalem lioslis ac periliam bellicam,
opes vestras ac potentiam Régis conferebalis, an populari atque
innumeremultiLudini cerdonum armalis manibus estis confisi.
Nam mercennarii, utpole, ex variis genlibus, colicctitia manus
invalida et incerla quibusquam foret assidue, cui non sunecis
setis pecunia suggerenda, ut ex bis non solum improbi, impil,
ingratique, sed fatui et amenles esse redarguamini.
Nunc, postquam régis in vos bénéficia vestraque in cum
temeritas et ingralitudo ex rerum ipsarum commemorationc
patefacla esl, ad vestrarn excusationem descendamus. Pauci,
inquit, dolis insidiisque nos seduxerunt deceperuntque, hujus-
cemodi sermones promulgantes : « Discessisse Regeni; » at bis
a vobis, fideli in Regem animo exislentibus, respondendum erat
discessisse. « Neque enim nobiseum venisse babitatum esse, » illi
regnum esse in regno, « provincias esse ducatus, » hoc non infe-
riores quod Régis presentia desideraret, « reliquisse Trivultium
gubernatorem, »probecivemvestrum,patrieobnoxium, plurimos
vestrum amore ac benivolentia prosequentem, « promisisse buoc
liberos nos fore solutionibus omnibus, » iniquum esse boc non
promisisse, « patronum se guelphis exbibere, adversarium alte-
ris, » minime id verum esse, prudentem virum, vices gerentem
Régis partem non acceplantis, ignarum non esse justitiam
non prevaricandam. « Ex ducatu aurum exportari, » non expor-
tari, Ludovici temporibus alio exportatum, cum largitionibus
omnia corrumperet; « non hic absumi, » hic absumi, vix militum
stipendio munitionumque ac magistratuum sumplibus respon-
dere, « conferre se nonnullos gubernatori, lemere honoribus ac
dignitatibus cumulato, » regias vices gerenti, « stipatum prodire
satelblibus, gnavumquem locum teneat, vobis diffidentem, invi-
denlibus invidiosum esse. » Quid mirum gnavum ignavis, studio-
sum lorpentibus, quod iili superbie nomine vos gravitatis, quod
crudelitatis, vos severitatis reprobassetis? Sed et calumniam
prefecti consilii facile amovissetis, licentiam, rusticitatem, rigi-
ditatem, quicquid rectis nominibus, libertatem, gravitatem,
severitatem nuncupantes. Preterea, « dum illi non parcerent
nationi, » nec vos, nationi comuniter faventes, vestris progcnito-
ribus ac duci vestro addicti, ilbs perpercisselis, « Gallos nunc
376 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
(juoque morem seqiii proprium, mulla acquirere, plurima lueri,
non illis satis esse diripere, non asportarc, nec longius exem-
pla repetenda, regni ampli ficalionem hoc satis attestari, quod-
que sit adhuc proprius Mediolani, arcem ac reliquas presidio
munitas. Nos, si vera fateamur, neque tueri posse, neque
negligere quod non acquiramus, neque diripere, neque expor-
tare quum non vinciraus, Regem salis habere, » satis profecto,
hosle fugato, Ducatu recuperato, nisi vestra temeritas et hos-
tem et vos ipsos in majorera calamilatem compulerit, « rediisse
ad venationes, » ad studium valitudini pernecessarium, exerci-
tationera preliiscongruentem, « advoluptates suas, « ad suas et
necessarias, nullaque legevetilas. « Amplum esse regnum Gai-
lie, » amplissimum, sed ex regnantis animo régna metienda sunl,
eam amplitudinem non ad ocium et desidiam, sed ad splendorem
et^Ioriamobpotentiam invilare, « Regem cognoscere immorta-
lem gloriam consequutos, non qui magno imperio successissent,
sed qui maximam orbis partem a se subactam successoribus reli-
quissent. » Siquidem illud fortune, lioc virtutis opus est. Verum
unde, nam illa conjectura esse augusti animi imbecillibus for-
tasse imperat, an ignorât, que virlus, que gentis fortuna sit, an
progenitoribus ingloriis successit, an œtas rébus gerendisaptis-
sima, vigor animi corporisque, an industria, an rei militaris
scientia invictum in adversis, animum, torpentemque in secun-
dissimis redidit? Glorie vero cur non sit supra modum appe-
tens, quem non lateat aliarum rerura cupiditatem, si modum
excesseril, inhonestam pulari, quum mediocritatesapud multi-
tudinem commendatur gloriam appetere, ea nunquam expleri
decere illos qui plurimum caeteros antecellant. Eam nunc astris
esse terminandam Pietas admonet, cogit nécessitas, christianis,
ad unum ipsum undique inluentibus, atque in communem
hostem, jam metu, régis, ac trepidatione in alios excitatum,
solius auxilium imploranlibus, ut nulli unquam iler para-
verit ad immortalitatem latius planiusve. Neque eum liis rébus
frequentibus quicquam aut libentius meditari unde igitur ille
Ducatum negliget, ex successione sibi debitum, quem nullo modo
non dedeceat : sed necesse sil, ut tolum orbem animo com-
plectatur. Hec verissima sunt, nec vobis incognita : bis oppor-
lebat Régi ac Duci vestro deditissimos a Rcge pientissimo
PIÈCES ANNEXES. 377
alque invictissimo calumniam amovere. Quod autem ad Regera
Romanorum allinet, debuerat hoc inveteratum jam videri et
absumptum Ludovico, nedum auloribus superfuisse unde vos
amplius deciperent, illa autorilate. nihil ab illis afferri poteru[n]l
quod non facile diluisseLis. Xam secundae res ac preclara faci-
nora occasionem prebent efficacissimi honestique sermonis. Sed
decipi voluistis, viri Mediolanenses, audienle[s] ejusmodi nugas
libenlius, diceiilibus et credenLes facillime fingenlesque que sic
se habere cuperetis, imrao vero non decepti estis nec ullo modo
coacti, omnes ferea paucissimis, utdicitis, quibus essetis etiam
pkirimum causa ignoscendum, quando acrius utrique puniendi
silis, paucique universos malos reddiderinl alterique ad facinus
inhoneslum impiumqueplures paucioribusoblemperaveritis, ut,
quorum temeritatem seculi sitiseorum, etiam fortunam sortia-
mini. Excusationes vestre quam sufficientes sint, quamequain
nos convicia, quam juste et vabde defectionis cause ex bis que
dicta sunt facile judicari potest. Unde igitur vobis, quod vehe-
menter mirandum sit, adversus immensum tyranni odium
usque pavidissimis, tanta in Regem illico audacia increvit ut
sine ulla causa illi infestissimi ad interitum iveretis, volunta-
rium morem nimirum urbium, que imbecilli reguntur consilio
sequuti estis. Hœ namque, si vel raediocris félicitas accesserit
insperata, repente ad injuriam et contumebam convertuntur : ad
ipsum vos quoque erexit extulitque ob nimiam Régis indulgen-
tiam. Idcirco utilitas videbalur exigere ut in presentia potius
oppriraereraini, etenim ex convenienti asperitate animadver-
sionis nulla spe venie in posteruiTj deficientibus relicta, quos
nec humanitas nec veterum beneficiorum memoria, nec sacra-
menti vis quod non coacti sed sponte et post compositiones exhi-
buistis nec aliud quicpiam continuisset in flde, metus compri-
meret. Ceterum et si boc regem minime lateat, non tamen quid
vestra demenlia, quid bac parte utilitas postulet, sed quid mores
suos, nulla in hune diem s[e]vitie macula, temeratos, quid suam
humanitatem, clementiamdeceat, sibi proposuitesse consideran-
dum. Nihil enim magis alienum ab eis ingenio, nihil ducit esse
quod magis dedeceat Regiam Majestatem quam quedam ad
ultionem cupiditas et perseverantia. Nec vos posthac credo ini-
quum quicquam tentare audebitis, edocti potestalem celeriter
ulciscendi in Régis arbitrio esse positam. Non fuit itaque cur a
378 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
se vos (lepcllerel supplices, presertim pro palria, pro vobis ipsis.
]jro coniugibus, pro liberis, pro quicquid habelis charissimum.
Nihil est enim summam potestatem habentibus misericordia
convenientius. Si Rex imago Del estanimata, ut Sapientissimo-
rum sententia autumatur, nuila re exactius Deum referre potest
quam, si salutem dederit quamplurimis. hominum debellare
superbos. Subjectis parcendum erat-, hostes velipsos miserabiles
in potestatem redegit : iracundiam cum Victoria terminavit vel
eam polius, quum iam maiora concepit animo, in impios, in com-
muncm Ghrislianorum hostem distulit, in subditos suos, in vos,
virixMediolanenses, acreliquos, omni offensionis memoriadeleta,
milis, hilaris, clemens esse voluit. Remisit vobis ac remittit hic
per nos publiée delicla omnia, pepercit, ignovit, veniam conces-
sit. Liceat vobis, Mediolanenses, liceat cœteris Ducatus habita-
toribus, Nobilibus, Plebeis cuiuslibet fortune ac condilionis
(hominibus illis exceptis, qui ante secundam diem februarii deli-
querunt, quorum adhuc causa pendeat necesse est), liceat, in-
quam, omnibus, omni iniurie ac detrimenti metu suspitioneque
deposita, frui iam libère iocundiori vita, Patria, possessionibus,
opibus quibusque ac bonis. Illud tamen, premonitis ut reconci-
liationem banc et observantiam erga Regem Regisque in vos
omnes benivolentiam tutissimam certissimamque et existimetis
et esse velitis, nec rerum semper presentium statum fastidien-
tes, mutationem desiderelis, non ignari ob huiuscemodi pertur-
bationes urbibus interitus ac privatis domibus eversiones neces-
sario contingere. Quod ad Petitidnes vestras attinet, quicquid
hic per nos fieri possit, id nos celerrime exequemur. Caetera ad
Régis arbitrium, me tamen fautore vestro atque deprecatore,
deferantur necesse est. Dixi.
Barlh. Philiarchns de Pislorio scripsil.
(Ms. lat. 2620, f" 90 et suiv.)
XX.
Mémoire présenté ad nom de Galeazzo ni S, .Severino.
Memoriale eorum que pectunlur pro D"° Galeazio San
Severino.
PIÈCES ANNEXES. 379
i° Absolucio ampla omnium que D. G. fecerit contra chr™"™
(jnum Regem Francorum.
2" Quod restituantur sibi infrascripta bona sua que habebaL
anle capUim a pr° d"° Rege slalum Mediolani.
Bona donata ab D. Ludovico D. Galeazio, que an te erant
ducalis Gamere.
Castrum novum, cum censu et salle. Hune locum tenet cornes
iMusochii.
Arx et opidum Viquerie, con daciis. Tenetur a d°° de Legni.
Possessiones Cassine, propinque Viquerie. Nescit d""^ Galeaz
si d°"= de Ligni vel alius ha:? tcneat.
Arx Algesii, cum perlinenciis suis. Tenetur a Bernardino
Curcio.
Fictus possessionum Ticini. Ignorât quis hune hal)eat.
Hospitium Pizalis. Nescit quis hoc teneat.
Domus una in porta Yercelina, Mediolani.
Stabulum et domus in parcho, prope Castrum Mediolani.
Domus una in urbe Papie, prope Sanctum Franciscum.
Bona empta a d" Galeazio.
Castrum et opidum Zavatareli, cum possesionibus. Nescit
quis hoc teneat.
Arx et opidum Silvani, cum possesionibus. Nescit quis hoc
habeat.
3° Petit dotem que uxoris sue, que est ducentorum quadra-
ginta milium, sicut apertissime demostrabit.
D. Ludovicus nundum eam solverat et, quamquam filios ex
ea non genuerit, tamen dottem de jure habere débet-, et hoc
clarum est quia, ut notissimum est, Mediolani sunt statuta et
ordines in viridi observancia quod unusquisquc, cum primum
cumsumpsit matrimonium cum uxore sua, lucratur dottem.
4° Petit restitucionem bonorum indebite sibi ereptorum,
sicuti scit Rn'us D. Cartf'^ Rotomagensis, quijusit ei restitui
quando D. Galeaz Mediolani erat. Sed , recusantibus iis qui
habebant, res efTectum non habuit. Eorum majorcm partem
habet coYnes Musochi. Quis aliam partem, que minima est,
teneat, D. G. nescit.
5o Quia D. G., ante expulsionem D. Ludovici e statu Medio-
lani, habebat nonnulla débita contracta eo anno pro melu suo
et familie, sicuti faciebat omni anno. quoad in fine anni exi-
,S80 ' CHRONIQUES DE I.OTTTS XII.
perentur ficlus ex quibus postea salifaciebaL credilorilms qui
res declerant, et;, ante prediclam expulsionom, ordinaveral quod
predicla débita solvereiilur ex redilibus bonorum suorum ejus
anni et D. chr'""^ Rex, quando acepil in se bona pred' l). G.,
suscepiL eliam bonus solvendi débita : petitur quod, si salisfac-
tum non fuit, salisfaciat creditoribus, quia honestum est ut,
qui fructus predictorum bonorum liabuerunl, babeant etiam
bonus predictorum debitorum, que multo minora sunt quam
predicti fruclus. Et ita fiai quod D. G. ex boc turbari non possil.
6" Si L). G. haberet abquos debi tores, quod Gb™* M*^ prestet
favorem et auxilium ad obtinendam solutionem, sicuti justicia
voluerit.
(Orif;., fol., pap., sans sign., écrit, ital. coiilempor., nis. fr. 3087,
fol. 103.)
XXI.
Jeix-Jacques Trivulzio a L. de la Tremoelle.
U avril 1500.
Mons. mon frère, je me recomande a vous. Je suis arrivé
en ceste ville ' et ai parlé a monseigneur le cardinal, lequel est
terriblement marry des pilleries que ont faict les gens d'armes
deçà le Tesin et des ransonnemens que nous avons entendu
estre faictz : car, selon que l'on a rapporté et par gens de bien,
y n'y a ville ne villaige qui n'ayt esté pillé et mis a ranson.
Ledit s'' est de opinion que feaiz demander venir devers vous
tous les cappitaines, et que leurs demandes ou sont leurs gens
et ce que leur fauldra, qui le feanl incontinent retirer.
Les Almans qui ont prins Bilansone nous ont envoyé dire
qu'ilz ne l'ont point fait contre le Roi, ains l'ont faict pour le
service dudit seigneur et nous ont faict quelques requestes,
mais ce n'est que argent qu'ilz demandent.
Je vous feray savoyr souvent de noz novelles. Fait a Milan,
ce vendredi.
Voslre bon frère,
Jo. Ja. t.
(Arch. de M. le duc de la Trcnioille.)
1. Trivulzio entra à Milan le 15 avril, qui était un mercredi
(Rosmini, Vita del maresc. Trivulzio, I, p. 361).
PIÈCES ANNEXES. 381
XXII.
Louis de la Tremoille au Roi.
29 mai (1500).
Sire, plaise vous savoir que je suis venu en cesle ville de
Cosme pour loger voz Normans au long de ceste frontière
d'Almaigne; lesquelz j'ay logez es places ou il me semble qu'il
vous pevenL plus faire de service. Et afin que en soyez myeulx
adverty, je vous envoyé tout leur logeiz par escript. Vous avez
des gens avecques vous qui ont esté au quartier, vous le leur
pourrez moiistrer si s'est vostre plaisir, et toujours seront
remuez, si vous ne les trouvez bien. Et me semble que, durant
ceste année, ne povez mains tenir que de deux mille hommes
au long de ceste Vaulteline, et, si ainsy le fêtes et vous soyez
servy comme je pence, je ne doubte point que vous n'ayez bien
Bellanconne, car il leur coustera merveilleusement a garder,
veu les garnisons que mectez a l'entour.
Sire, j'ay aussi logé voz gens d'armes tout a l'entour de ceste
liziere, afin que, s'ilz estoient mandez pour vous faire quelque
service, que le bailly de Dijon les trouvast tous prestz. Lequel
je vous asseure vous sert très bien icy. Et vous promectz que
n'y eussiez sceu myeulx pourveoir, car il est homme de sens et
homme de guerre, et vouldroye bien pour vostre service que sa
compaignie eust la queue plus longue qu'elle n'a.
Sire, je luy laisse v<= hommes de pyé^ avecques sa compai-
gnie, en ceste ville qui est bien grande, afin que, s'il y avoit
bruyt au pays, qu'il la tint en plus grande seureté, aussi pour
pourveoir aux autres places s'il en estoit mestier.
Sire, il est venu tout a ceste heure icy des gens que ledit
bailly avoit envoyez en la ligue grise, a Suric et autres cantons,
et ne s'i est faicte nulle assemblée, réservé que les gens du Roy
des Rommains ont tousjours pourchassé et pourchassent de
jour en jour faire ligue avecques les cantons et aussi les trois
membres de la ligue grise leur offrant la Vaulteline et Gha-
vannes a rachapt de certaine somme d'argent, jusques icy ne
382 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
s'i est riens fait ne voullu accorder, ains sont demeurez en
propos d'entretenir ce qu'ilz ont celle avecques vous. Je ne scay
qu'ilz en feront, car tous ceulx des quantons ne pevent demou-
voir ceulx de Huric d'avoir Bellanconne ^ et sont sur une jour-
née qu'ilz doyvent jener ^.
Ainsi que nouvelles viendront, vous en serez adverty.
Sire, je m'en pars demain pour m'en aller vers Lecque et
Laude pour visiter les places et aussi mectre ordre aux vivres
des gens d'armes, afin que les gens du pays ne ce plaignent,
aussi, s'il en y a nulz qui n'ayent soulde ne adveu, pour les
chasser hors du pays, car ce sont ceulx qui affollent les pays
s'ilz ne sont chassez après les guerres passées.
Sire, j'ay amené icy avecques moy mons'' de Sendricourt et
le raaistre de l'artillerie, avecques le bailly de Dijon, que j'ay
trouvé icy, pour adviser au logeiz de voz gens et aussi pour
envoyer l'un deçà et l'autre delà, pour chasser ses gens sans
adveu, et pour me ayder a faire tenir ordre a ceulx qui ont
soulde et en faire justice. Et me semhleque. si ceulx la tiennent
quelque pillart, qu'ilz ne fauldront point a en faire si griefve
pugnicion que les autres y prendront exemple.
Sire, il vous plaira me mander et commander voz bons plai-
sirs, pour les acoraplir a l'ayde de Nostre S'', auquel je prie
qu'il vous doinbt, sire, très bonne vie et longue.
Escript a Cosme, ce xxix*" jour de may.
Vostre très humble et très subget et s
(Minute orig., pap. in-4°; sur la 2' feuille du papier, minute d'un
compte et d'une autre lettre. Entre les deux feuilles est intercalée
une feuille de papier, portant la note suivante : « Lisière et fron-
tière d'Almaigne et de Suysse. DondoJfe, Cosme, Chavanes, Tlii-
ran, Plaleraare, Lugan, Lucarne, — Milan, Vigefve, Gayas, Novarre,
Alixandrie. — Frontière de Venize : Tresse, Lecque, Lodde, Monsse,
Palme. — Mémoire, que cy dessus sont toutes les places en la
duchié de Milan ou il convient mètre garnison pour la garde du
pays. » — Arch. de M. le duc de la Trémoïlle.)
1. En interligne.
2. En marge, mardi ou mercredi.
PIÈCES ANNEXES. 383
XXIII.
État des compagnies laissées en Milanais,
(JdOO.)
Le nombre des gens d'armes qui demeurent en la duchié.
Pour Mons. de la Tremoille, un'''' lances.
Mons. le maréchal de Gyé, l lances.
Mons. l'admirai, l lances.
Mons. de Sandricourt, xl lances.
Mons. de Mauleon, xl lances.
Mons. de Lanque, xl lances.
Mons. le bastarl Mathieu, l lances.
Mons, le maréchal de Trivulce, c lances.
Mons. de Ligny, c lances.
Mons. le marquis de Saluées, xl lances.
Mons. d'Alegre, l lances.
Mons. de Ghandée, l lances,
• La Lande, xxx lances.
Le chevalier de Louvain, l lances.
Le bailly de Dijon, xxv lances.
Mons. de Savoye, l lances'.
(Note orig., Arcli. de M. le duc de la Trémoïlle.)
XXIV.
État des prisonniers.
(^500.)
Ensuit les prisonniers qui ont esté prins a plusieurs saillies
qui ont esté faites du temps de la guerre {suit une liste de
1. On remarquera que la compagnie du comte de Gaïazzo ne
figure pas parmi les troupes laissées en Milanais. Louis XII avait
pensé rappeler Gaïazzo lui-même en France : sur la demande de
Trivulzio et de Ligny, il s'en abstint ; mais il donna ordre à la
compagnie de Gaïazzo de remplacer dans la garnison de Beaune
la compagnie de La Trémoïlle. (Lettre du 28 janvier 1499 : Archives
de Milan, Potenze Estere, Francia, Luigi XII.)
384 CHRONIQUES DE LOUIS XI i.
treize noms) -, et aullres de quoy ne scavons les noms, qui furent
prins a la saillie du parc dernière.
Ensuit ceulx qui furent prins le vendredi et sapmedi que le
Moure fus pris [suit une liste de onze noms] ; et plusieurs
aultres de quoy ne savons les noms, mes les connoissons de
veuee.
(Note orig., Arch. de M. le duc de la Trémoille.)
XXV.
Eledterio Ruscha, comte de Val Luga\o,
A S0\ FRÈRE GaLEAZZO.
4 juin ^oOO.
Magnifiée frater honorate, per vostre littere me havete repli-
cato, caridandomi ad servare modo che Bellinzona se reduca ne
le forze del X">" Re, atteso non e cosa che piu fussi accepta a lo
Illmo sre (jg jg, TremuUa , nostro observand"° patrone : ve
recordo ad questo non se perde tempo, si per compiacere a la
Sua M'* , si anche per la perdita del datio nostro per non potere
correre le mercantie, stando Bellinzona in questo essere. Vero
che Thodeschi teneno li homini de la terra cum tanta cura, che
niuno forestere li po parlaro senza la presentia di loro, et per
questo fin ad hora non se e possuto fare altro. Pur quando e
prazuto a Dio nostro S'^ me e venuto a mente uno de nostri
homini pratico et di Bellinzona et di terra Thodesca et non
difidano di lui lassarlo entrare in la terra al piacere suo et par-
lare cum chi vole senza suspecto. Et liavendoli io dato in ipsa
de praticare li homini de la terra per convertirli a la Regia M'^,
li e occorso trovare entro Bellinzona uno suo patrone Thodesco,
col quale e stato longamente per imperare la lingua, et dice
essere homo di grande auctorita fra loro Thodeschi et essere al
governo de Bellinzona; col quale prendendo la cosa da la longa,
et cum bono colore, lo dimando quai speranza havessino potere
tenere Bellinzona. Et li rcsposi : Non sapea, peroche dificultali
era asai, perche solo tre comunita de Aleniani asentano cum
amen Bernardino, et cum Urania, ad retinere Bellinzona, per
non volere li allri de la liga et zulTat (?) cum laM''' del X'"" Be.
PIECES ANNEXES. 385
Laltra difficuUa e che vielualie non li sono si non poche,
maxime de grano et vino, et quamvis si gii ne conduca da terra
Thodesca, quelia non po supplire, perche vene da la longa, et
per via aspera, et cum cavaih, et che anche quelia poca non fa
per la meta de la nostrana per essere grano lizere, et che non
reda farina come el nostro, per la quai cosa non li poteriano
continuare cum gente grossa. Laltra difficultaechc vedeno non
pono tenere Bellinzona si non cum grande loro spexa et danno,
altexo che tenendola cunlra la volunta de la pr'» M»» perderano
el soldo et le mercantie loro. Et ad queslo respoxe esso nostro :
Ben, patrone mio, si adonca conoscete cum queste dificulta per
quale comprcndcte non potere tenere questa terra contra la
possanza de lo Re, non sera meglio per vui cum qualche bono
modo levarvi da limprexa et mettere essa terra ne le forze
de la Sua M'* et de lo 111"'^ Mons'' de la Tremulia, suo générale
locotenente et capitaneo, el quale e cosa de li mei s" conti de
Locarno, et che non dubito voluntera se interponerano col pr*"
s""^ per modo ne rensireli cum honorevole tructo, et ne saldareti
una amicitia grande cum la pr'^^ M'^ et pr'» 111"^° locotenente et
non mancanno essi s" conti da li quali potereti sempre conse-
quire omie Ijeneficio et conzo ne le vostre mercantie per el passo
de le sue terre. Et dice non li dispiaqueno le parojle : sed non
processi nel respondere ad altro cha dire : El recordo essere
bono. et di farli bono pensere. Se parti ete venuto farmi inten-
dere questo principio, cosi lo reraandero per crobarlo tanto se
ne cavi qualche trutto si possibile sera. Una altra via me
occorre per mente ubi questa non sortesca, videlicet. In Bellin-
zona sono molti et molti de Lugano et de li boni, che sono fora
de casa per le parte, et a quali sono stale tolte le robe sue per
quelli de Sonnico, et ad alcuni per branda de Gastilione, ad
costoro ho pensato fare promettere la restitutione de le cose
loro, et de le case loro brusate et ruinatae operando loro che li
homini de Bellinzona retorneno ad la obedientia cura farli
libéra promessa che a tuti sera perdonato, cum farli intcndere
si essi homini diferirano rendersi se troverano dati ne le mane
de la pr'* M^» et de le gente sue, che poi non li sera remissione
ne modo al scampo loro. Et per divertire essi de Bellinzona da
la devotione de Thodeschi, ho pensato fare cumponere una
1 25
38G CHRONIQUES DE LOUIS XII.
littera in l'orma Lhoclesca in nome di amen Bernardino, et de li
Uraniesi, col sigiiio suo che para dirreclura a lo Jll^" s"" de la
Tremulia, per la quale se dica che facendoli numerare la summa
de li denari rechesli, che li sera modo del rendere la lerra cum
le forteze, cum questo che;la M^^ del Re li tenga come prima, et
pregando che a li homini de la terra non si facia punitione
aicuna per essersi missi ne le mane de Thodeschi, et, si in allro
haverano contrafacto la sua M'* facia di loro quello li pare, pur
non se dica sia per causa de loro Thodeschi. Et faro demostra-
tione essere questa littera essere mandata per pr'» lU^o Mons.
noslro ne le mane del Mallivrer et mie ad efTecto di conzare la
summa cum essi Thodeschi de Urania; sed che, per lo amore
porto a la terra de Bellinzona, e parso tenere la via loro et non
de Thodeschi per non essere causa de la disfactionesua^ et per
farli meglio credere questo fara vedere questa littera ad alcuni
de loro, dimostrando farlo in secrelo, non lassandola pero da le
mane mie, perche non la possino mostrare ad allri, et la cosa
non si scoprisse. Et cosi, come Bellinzona rensi da le mane de
la X™^ M'*» per certi li erano aihora de la terra de Lugano, cosi
tentaremo remperarla per mezo di essi de Lugano, che intendo
gli ne e una hona squadra forsi a numéro de cenlo cinquanta.
Et questa via lentaro, non reusindo lallra prima. Tamen per
darli interea qualche bono principio, ho facto fare uno salvo
conducto a Thomasio Gastanea per disponere quelli soi de
Lugano a questa opéra, cum la dicta promessa di farli restorare
le cose sue. Et credo sera in brevi qua esso Thomasio per questa
faccnda. Et dil successo avisaro de ponto a ponto. Et vui con-
ferireti el tuto col pr'" N° Ill">° S"" et patrone, dando aviso si a
sua S. place chio sequissa queste vie, perche non voria fare cosa
che non li fussi accepta. Et dove conosca poterli gratificare, et
che pertenga a Ihonore suo, non mancaro in sino al spendere
de la vita. Mons. Don Piero ', capitaneo de normani, heri gionsi
cum una bclla compagnia forsi circa ce lanti fanti. Li havemo
facto bona cera, Mons. Mallivrer et io. E lanto gratioso pr'o
Mon'" de Normani che perseverando nel demostrato principio,
come spero, li restaremo cum perpetuo obbligo, e alogiato in
1. Dampierre.
PIÈCES ANNEXES, 387
Rocha cum esso Mallivrer : credo la venula sua sera benc aco-
modata a quesLc facende.
Farete recordo a pr*" Mons. nostro I1I™° che sono avisalo si
essi Bellinzonaschi pono racogliere quelle biade hanno a la
campagna di che el piu e verso nui, che haverano racolta per
bastare mesi vi. Et per tanto séria forsi bene darli el guaslo per
non lassarli lare questa racolta. parendo a la Sua S. pur che
altro migliore respetto non la impedisca. Fareteli anche recordo
che intendo che in Bellinzona sono pochi Thodeschi et che le
forteze sono fornile de Bellinzonaschi el de Todeschi in semé,
videlicet parte de luno e parte de laltra, che, quando Bellinzo-
naschi voglino fare el debito loro, molto piu lizeremenle se libe-
rarano da Thodeschi, cum lo adjuto di qua. De le cose nostre
non scrivo altro perche spero per opéra di pr'° 111""" Mons.
patrone et protectore nostro siano ben stabilité. Et a la sua S'^
me recomando, recomandateme al M<=° nostro fratello conte
Franchino. Locarno, ini° junij 1300.
Avisareti pr^° Mons. N" che Garlino va sovente volte ante et
in dreto da Suiceri, et sono avisato chel fa certe trame unde
séria da ordinare el sia preso.
Da laltro canto sono avisato che questi rebelli nostri vano a
le rive per irapedire la nostra possessione in nome di Hercule.
Pregati Mons' li proveda, et dati aviso cio sia de fare. E si ve
pare chio li vada o mandi.
Eleutherius Ruscha, Vallislugani, etc., cornes.
XXVI.
L'entre'e de Louis XII a Milan,
SUIVANT LA TRAGÉDIE « DE REBUS ITALICIS. »
L'arrivée de Louis XII à Milan fut saluée par plus d'une accla-
mation italienne. A l'entrée du roi, Tristano Calco lui oiîrit son
livre Genealogia Vicecomitum ^ . La bibliothèque Ambrosienne,
1. Trivulziaaa, ms. 1436, p. 445-453 (Catalogue de M. Porro,
p. 461).
388 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
à Milan, possède le poème de Bernardo Arluni, De régis
adventu; la Trivulziana, la plaquette imprimée contemporaine,
rarissime, d'une description en vers de l'entrée de Louis XII
à Milan; ce petit poème commence ainsi :
Chel stato tuo non è perso, e non ti vale
Lo tuo inzegno astuto e si sagazzo
On sait que Charles VIII avait attiré d'Italie à sa cour et
pensionné plusieurs hommes de lettres, historiens, poètes,
Paul-Emile \ Fauste Ândrelin, et que Louis XII ne leur témoi-
gna pas moins de bienveillance. Nous trouvons Fauste Andrelin
mentionné dans ses comptes, au chapitre des pensions, sous
cette rubrique : « A Fauslus, orateur, \ SO liv. » (compte de
-loOa, ms. fr. 2927, fol. 15), et nous avons noté (p. 279, n. 3)
la composition par laquelle Fauste Andrelin célébra la capture
de Ludovic Sforza. Il n'en fallait pas plus pour allumer la verve
de bien des hommes de lettres italiens. C'était, du reste, un
usage italien de célébrer lyriquement les vainqueurs. Ludovic
Sforza, jusqu'au jour de sa chute, avait largement goûté à
l'adulation des lettrés. Visconti ne traitait son maître que de
sacro niio Mor : Béatrix d'Esté effaçait toutes les femmes de
l'antiquité, Ludovic rassemblait en sa personne César, Cicéron,
Auguste, Titus, Trajan, mais il les surpassait par sa libéralité,
son illustration, ses vertus, etc., etc. Ludovic Sforza avait
moins de succès dans les chants populaires. Cependant la Trivul-
ziana possède un Lamento de Ludovic, composé probablement
lors de sa fuite en Allemagne :
Son quel duca in Milano
Che compianto sto in dolore :
Son soggetto e era signore,
Oro son fatto alemanno.
lo dicheva che un sol Dio
Era in cielo e un Moro in terra,
E secondo il mio desio
lo faceva pace e guerra...
\. « Maistre Paule Emylius, orateur et croniqueur lombart »
(900 1. de pension, compte de 1489, L. de Laborde, les Ducs de
Bourgogne, t. III, p. 501).
PIÈCES ANNEXES. 389
D'autres Lamenti ont trait aux événements de l'époque. M. de
Castro, dans son savant travail sur la Storia nella poesia popo-
lare Milanese (Archivio sforico lombardo, -f878), cite le Pianto
del duca Valent ino, El lamento e la descordia de Italia uni-
versale, El lamento de Pisa... En août 1498, on traitait assez
mal Ludovic au camp vénitien; on cJiantait :
Ora il moro fa la danza.
"Viva Marco e'I re di Franza!
E gridando, Orso ! Orso !
Mora il Moro e sua possanza!
Lors de la fuite de Ludovic en Allemagne, on applaudit; à
Venise, on chantait :
Ogni fumo viene al basso.
Gontro il ciel non val trar calzi;
Se talora par che s'alzi,
Soflfre alfin maggiore squasso.
Ogni fumo viene al basso.
El gran serpe si fu il primo
Che fu fatto il plu sublime ;
Ma di Dio fe poco stimo,
Pero fu di gloria casso '.
Les chants italiens à la louange des Français ne manquaient
donc pas-, M. de Castro en cite plusieurs-, et aussi la contre-
partie : / 7nali diportamenii de' Franciosi in Italia.
Da Paullo raconte avec un enthousiasme émerveillé les splen-
deurs de l'accueil fait à Milan, en 1499, à Louis XII, les fêtes
de toute sorte données en son honneur. A la fête donnée par
G. G. Trivulzio, « erano assai mascheri travestiti a piu belle
foggie se potevano; beato chi meglio sapeva fare. Oh! quanto
piacere era a vedere, i» s'écrie-t-il.
L'Alione, le délicat poète astesan, touchait une corde plus
sensible, lorsqu'il disait :
Par tout on nous a fait grand chiere.
Et monstre la magnificence
De Milan, Naples et Florence
1. Trucchi, Poésie ilal. ined.; Pralo, III, 102, 104.
2. Arch. st. lombardo, 1878, p. 237-238.
390 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
On dit partout que ces Lombardes
Trop plus, pour nous autres François,
Se tiennent frisques et gaiglardes
Que pour leurs mariz.
Le poète Jean « Ilarmonius Marsus « composa, à l'occasion
du triomphe de Louis XII, une grande tragédie en cinq -actes :
De rébus italids deque ejus triumpho. Cette tragédie à l'antique,
en iambes latins, est conçue dans le genre d'I^schjle, avec
intervention du chœur et des personnes morales. La Biblio-
thèque nationale de Paris en possède (ms. lat. 16706) un
manuscrit original (parch. in-4° de 37 feuillets utiles et 3 feuil-
lets de garde). Toutes les lettres initiales sont peintes, à chaque
vers. Les légendes sont en lettres d'or. Le recto du premier
feuillet est occupé par une miniature. L'encadrement est losange -,
les fleurs de lis d'or sur champ d'azur alternent avec des déco-
rations de fantaisie. Au milieu, sous un grand portique d'or,
(lui laisse apercevoir un petit paysage fort bien traité, apparaît
saint Denis, vêtu d'une chape bleue à fleurs de lis d'or et
portant sa tête dans sa main. Au-dessous est la dédicace sui-
vante en lettres d'or :
ludovico regi francorum christianissimo invictissimoque
Mediolani duci, tragedia.
Au-dessous se trouve une seconde miniature de forme carrée
longue; deux jeunes génies nus, aux ailes rouges et jaunes, sur
le bord d'un fleuve derrière lequel on aperçoit des montagnes,
portent un blason surmonté d'une crosse, le blason des Bri-
çonnet.
Dans la préface (fol. 2 v° et 3), l'auteur dédie son œuvre à
Louis XII et lui en expose l'économie. Dans le premier acte,
dialogue de Rome et de l'ItaUe, dont la conclusion est de s'atta-
cher à Louis XII pour conquérir la liberté.
L'Italie se plaint de l'infélicité humaine. Elle est réduite à la
misère, elle, l'ancienne reine de toutes les provinces. Elle
demande un secours à Rome, sa sœur; celle-ci lui conseille
d'adhérer au roi de France Louis, qui lui donnera paix et liberté.
Rome se dit incapable de lui porter aucun secours : elle n'a
PIÈCES ANNEXES. 391
plus de Decius, de Fabricius, de Scipion ni de Fabius. Elle est
en ruine maintenant. Il ne lui reste que les Ursins.
Mecumque sola restitit Ursina domus,
Cardineusque, patet quo non preslancius aller
Justitia, pietate, Ode, juvenesque gemelli
eTordanus et Carolus, illius olim
Virginei nati patris, qui michi erat
Auxilium etc. (Fol. 7.)
Rome paie aujourd'hui son culte d'autrefois pour les faux
dieux : elle reconnaît qu'il n'y a qu'un seul Dieu. Le traité
entre Louis XII et les Vénitiens est un bienfait de la Provi-
dence, qui invite ainsi Rome à la liberté.
Il faut donc s'adresser à ce roi de France,
Qui populum eque régit, et cui Martis honor,
Cui innumere laudes erunt et laurus,
Qui sibi vendicat nomen beatum. (Fol. 8 v».)
Rome, déplorant de voir les hommes tomber dans le vice,
comprend Farrêt du destin. Elle va donc à Venise trouver l'in-
vincible roi de France.
Suit un chœur de forme antique sur les vicissitudes humaines
et la marche du temps.
Au deuxième acte (fol. -Il), la furie Aleclo récapitule les
malheurs qui ont accablé l'Italie avant Farrivée de Louis XII.
Cet acte n'a pas un grand intérêt. On voit venir des soldats.
Sforza les harangue en termes peu éloquents, les engage à user
de la victoire. Un soldat, pourtant, se dit enchanté, car il va
pouvoir accomplir son programme, qui se résume en ces mots :
Fœdare sacraria vi
Et simplices nurus dare vi viri?,
et, à ces conditions, il se déclare prêt à aller au bout du monde.
Le chœur des soldats approuve.
Pour échauffer davantage ses hommes, Sforza reprend la
parole et il les enchante en leur révélant que des pratiques
magiques lui ont prophétisé l'empire prochain de toute l'Italie,
malgré les gens qui méditent sa perte. Déjà les soldats des
392 rUROMQUES DE LOUIS Xll.
Orsini et Alviano ont traversé les Alpes pour venir au secours
des Pisans. Rien ne résistera :
Conveniant miclîi aquile; serpens viret
Ferreus,
s'écrie-t-il dans son enthousiasme.
Puis un chœur, qui, voyant les choses de haut, rappelle que
Ludovic a empoisonné son neveu, mais que ce crime ne lui
servira pas. Le Christ gouverne tout et il a envoyé son roi très
chrétien Louis, qui vaincra, mettra ses ennemis en fuite et
prendra l'empire.
lUe qui gerit nomina Christi :
Et properat secum fulgida Pax et
Justicia et pleno Copia cornu.
Le chœur continue, du reste, ses pleurs traditionnels. Déci-
dément, les mortels sont des gens inen malheureux. Ceci nous
mène au fol. 17 v" et au troisième acte.
Au troisième acte, une veuve arrive et se plaint que Sforza a
empoisonné son mari. Les soldats lui imposent brutalement
silence, avec menaces,
Per ensem et galeam. (Fol. 19 v°.)
La veuve (on a reconnu Pinfortunée veuve de Galéas) ne se
tait pas néanmoins : elle pleure son malheur et ses misères.
Elle implore les dieux pour son fils; ses plaintes sont lamen-
tables :
Et que fuit serva unquam in orbe tristior,
Quod servitium deterius sit liocce nostro?
Quid profuit nupsisse theda celebri
Et dote summa plena domus, dux pater,
Et Galabrum numen, et armorum decus,
Et talamum struxisse staminé aureo. (Fol. 20 v°.)
Nous entendons ensuite un dialogue entre une Furie et le
chœur. Que vient faire la Furie? elle passe par hasard, en se
sauvant, et elle éprouve le besoin de dire pourquoi. C'est parce
que ritalic jusqu'à présent était son domaine, mais mainte-
nant, à rapproche d'un roi tel que Louis XII, la Furie n'a plus
qu'un parti à prendre : s'enfuir.
PIÈCES ANNEXES. 393
"Là-dessus le chœur entame son refrain sur les malheurs de
la vie humaine, refrain dont on ne comprend pas très bien Top-
porlunité, et Ton passe à l'acte quatrième.
Le quatrième acte (fol. 25 v°) est court, mais bien rempU.
Venise se présente en personne et adresse à Dieu un chant de
remerciement pour la paix conclue avec le roi de France :
Janum ligamus !
Tout d'un coup passent trois soldats de Sforza en fuite, qui
jettent des cris d'épouvante, puis Sforza lui-même, qui, malgré
sa hâte, prononce un long discours dont le résumé tient en
ce mot :
Que fugiam? (Fol. 27.)
Là-dessus on voit paraître la femme de Sforza (chose d'au-
tant plus étrange qu'elle était morte), déplorant ce qui se passe,
décidée à partager l'exil de son mari, regrettant qu'il n'ait pas
suivi ses vues de modération et ses bons conseils, qu'il ait rêvé
de trop grandes choses :
Consilia hominum ruunt et vana décidant.
Regenda sunt régna magis clementia :
Plus valet amor quam timor.
Il parait que Venise s'était endormie. Arrive un messager
divin qui l'interpelle, lui annonce l'occupation de la mer de
Neupacte par les Turcs, lui prédit la trahison, et la loue de
s'être alliée avec le roi.
Il l'excite chaudement, lui montre la silhouette des Turcs
menaçants, vante la gloire du roi de France devant qui tout
fuit : '
Insubrumque
Jam imperio potitur.
Venise se réveille, ne rêvant que la paix (fol. 30-31 V). On
termine par une prière du chœur et par un long acte de foi et
de contrition.
Dans l'acte cinquième et dernier (fol. 33), l'ItaUe chante la
gloire de Louis XII et son entrée à Milan ; nous donnons plus
loin ce morceau.
394 CHRONIQUES DE LOUIS XIÎ.
Elle entonne ensuite un chant lyrique en l'honneur du roi :
Ad te soror misit mea : atl te conddens
Venio, pacemque peto et libertatem.
Elle se voit reprenant son ancienne force et sa splendeur,
reconquérant l'univers jusqu'aux sources du Nil. Au fol. 36 v°,
le roi lui-même parait enfin. 11 engage l'Italie à la confiance:
il ne veut rien que ce qui est jusie. L'Italie trouvera en lui un
citoyen et un père. Il espère que le Mède et l'Arabe obéiront à
ses lois.
Dopone cetera, Italia, et mecum animum
Dirige : Cliristi pro fîde pugncmus omnes.
Un messager divin vient clore la tragédie : il souhaite au roi
lion courage :
Vinces in lioc signe, fidem labenlem
Reges et orbis vitia abscides.
Turcorum bonores perde et omnc quod negat
Veriim deum abluas aqua
Le Christ est là, entrez dans son temple !
Le chœur se déclare enchanté.
Explicit. Dca grattas. (Fol. 38.)
Bien que cette œuvre se maintienne dans un ordre d'idées
supérieur et ne vise aucun fait réel, bien que la suite de ses
tableaux se déroule dans un cadre abstrait, les allusions à
Venise, au Turc, au royaume de Naples semblent autoriser à
en fixer l'apparition vers l'année 150^.
Voici en quels termes V Italie depein-t, au cinquième acte
(fol. 33), l'entrée de Louis XII à Milan < :
Ilalia.
Ni per altum vidimus triumpbum,
Pûstquam mea sorore^ discossimus bine,
1. « Quam tibi, sacratissime Rex, » ajoute l'auteur, « dodicarc
ex fldo volui; cui si tuum adosse numen scnsoro, majora mecum
tuo auspitio sperabo. »
2. Rome.
PIÈCES ANNEXES. - 395
Ivimus ut soror jussit michi mea ;
Sensim ferebar sola itcr; dura prope sum
Mediolanum, omnia circumspitio
Florere festis : Hocce quidnam est, rogito.
Ilic pairie clamant venisse regem.
At sorte gaudebam mca. Dum illico sum,
Jam video passim legioncs incedere;
Arma micant, dilustrantque galli ensit'eri.
Hinc proceres auri lacessunt fulgore
Et, spolia induli hostium, qualiter olim
Nostros Jovis tectum duces exceperit,
Vel lacrymante Perseo nobilem Paulum
Vel Marium Jugurta adhuc constanciorem.
Mirata rerum copia, steti : et reflexi.
Obstupuere visus.
Ipse triumphali ferebatur pompa,
Indutus auro et gemma et austro.
Et bijugis devectus albis.
Sexenti erant hinc pedites, quibus arma
Fulgent, juventa floret et ferox adest Mars.
Prope pedes terdeni erant principes,
Et totidem legum arbitri, vitoeque judices,
Justiciam qui mox regant, pellant nephanda.
Qui castigent mores, probentque rectum.
Post hune, patres cardinei très,
Et reguli, atque erant centum oratores,
Innumeri milites martesque fulgidi.
Procedit ordo mediam per urbem.
Undique plausus erat, undique alla
Limina virebant potenium floribus,
Et cumulis turis calent altaria.
Templaque messem undique suspirant sabeam
Et pleno pueri favore frequantant
Gaudia; successus novos mirantur vénères.
Jam proceres veniunt obviam sanctusque senatus
Miratur aspectum et sacra ora principis,
Gum stetit et coram dédit dona tria,
Et baculum sceptrumque et ensem fulgidum.
Ille manu complexus omnes risuque decoro
Excepit hec dona libens ; post sacra verba,
Jam baculum Trivulso dédit,
Sceptrum suc gallo, sibi ensem retinuit.
396 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
Choi^us.
Mira quidem, Italia, recitas
Novumque narras jam triumphum
Quo rex abil.
XXVI I.
Chants dd poète ROMAm lauréat Michel Nagonius,
E.\ l'honneor de Louis XII.
(U98.)
Le poète italien Nagonius, à l'occasion de l'avènement de
Louis XII, de son couronnement et de son projet de mariage
avec Anne de Bretagne, adressa de Rome au roi un volume do
vers que nous possédons encore (ms. lat. 8^32). L'exemplaire
d'envoi renferme trois admiralîles miniatures, doubles. La pre-
mière, pour le feuillet de dédicace, représente un médaillon de
Louis XII et un sujet (Mars offrant au roi un bouclier, sur
lequel est peint l'univers) ; la seconde, le couronnement de
Louis XII, Jérusalem, les médaillons des rois de France; la
troisième, le triomphe de Louis XII seulement, mais elle se
complète par une magnifique page de manuscrit.
Après une dédicace en vers, une dédicace en prose, et un
poème De laudibus GaUix et rébus gestis per Francos, le poète
italien aborde l'œuvre maîtresse, qu'il a divisée en six chants ou
livres : Ludovici panagiricon pronostichonque. La première par-
tie (c'est-à-dire les trois premiers livres) se compose d'un seul et
unique poème héroïque sur cette donnée, qui s'étend du fol. 9
au fol. 98 du manuscrit. Les trois derniers livres, au contraire
(fol. 98-118), comprennent une suite de chants lyriques, sans
ordre, tous en vers latins comme les autres poèmes. L'avant-
dernier de ces chants nous donne la date de Pœuvre •• ^498,
car il contient des vœux pour le futur mariage du roi. Cette
œuvre si volumineuse a donc été conçue, composée, exécutée et
envoyée entre le couronnement du roi et son mariage, c'est-à-
PIECES ANNEXES. 397
dire dans le second semestre de 1498. Elle se termine par la
signature de l'auteur :
E. V. S. R. Majestatis,
Devotus servulus Johannes Michail Nagonius,
civis Romanus, et poeta laureatus.
Tous ces vers sont ultra-louangeurs. Nous devons confesser
toutefois un détail qui en alfaiblil un peu l'effet, et qui explique
le tour de force exécuté par l'auteur. Ces poésies avaient déjà
servi, en France même. L'auteur avait adressé déjà des louanges
à peu près pareilles, et souvent identiques, au duc Pierre de
Bourbon. Les noms seuls sont changés. Par exemple, l'ode où
le poète représente Louis XIl à cheval se trouvait, par une
heureuse fortune, avoir déjà pu représenter Pierre de Bourbon
à cheval. Les demandes d'argent, adroitement encadrées dans
les fleurs d'une rhétorique pompeuse, sont également les mêmes.
Mais l'exemplaire de Louis XII dépasse de beaucoup en beauté
celui de Pierre de Bourbon (ms. lat. 8133, in-4°, de 228 fol.).
Il suffira de citer quelques-unes de ces pièces. Assurément,
on ne peut pas prétendre y trouver le type du langage de tous
les Italiens de cette époque. Moins fier qu'Harmonius, qui pré-
tendait faire parler l'Italie, Nagonius, en définitive, parle pour
son propre compte. Néanmoins, elles fournissent le spécimen
des louanges qui s'élevèrent autour du conquérant de Naples et
de la Lombardie : langage tout nouveau pour nos rois, fort peu
habitués, chez eux, à de pareilles douceurs de compliments, à
un tel enivrement d'encens ^ .
1. Voici la liste des odes de Nagonius, suivant l'ordre du manus-
crit, à partir du livre IV (les titres en italiques sont ceux des
pièces que nous reproduisons ci-après) :
Livre IV. Odes.
Fol. 98. A Louis XIL
Fol. 100. Id.
Fol. 102. Id.
Fol. 106. Id. sur son couronnement triomphal.
Fol. 107. Que les dieux favorisent Louis XII, s'il navigue cliex
les Turcs !
Fol. 111. A Louis XII.
Fol. 112. Louis Xn, nouveau César.
398 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
Chaque pièce est dédiée : « Ad eundem divum Ludovicum XII,
Francorum regem illusLrissimum, pium, fœlicem, et semper
invictum triumphatoremque maximum , » etc., etc.
Fol. H3. A Louis XII, protecteur des poètes et des muses.
Fol. 114. Que le poète n'ose se présenter à Louis XII.
Fol. 117. A Louis XII, sur les victoires remportées à Jérusalem
par les rois de France.
Fol. 124. Id., sur son avènement.
Fol. 128. Id., Gonstantinople lui demande sa délivrance.
Livre V. Élégies, ipigrammcs.
Fol. 130. Dédicace.
Fol. 130 v°. Jérusalem sollicite sa délivrance.
Fol. 131. A Louis XII, sur la joie de son couronnement et son
entrée à Paris.
Fol. 132. Id.
Fol. 132 vo. Id., pour qu'il fasse la guerre aux Turcs.
Fol. 133. Louis XII à cheval.
Fol. 133 v°. Sur les ornements du cheval du roi, au couron-
nement.
Fol. 134. Les titres de Louis XII devraient être écrits dans les
temples.
Fol. 135. Que les dieux préservent Louis XII de tout mal!
Fol. 135 v°. Sur le banquet donné en l'honneur de la paix inté-
rieure.
Fol. 136. Les titres de Louis XII devraient être inscrits dans
un palais doré, avec ceux des chefs les plus célèbres.
Fol. 136 \°. Culte dû à Louis XII lorsqu'il aura vaincu les
Maures.
Fol. 137. Sur le courage de Louis XII.
Fol. 137-137 v». Sur la renommée de Louis XII.
Fol. 137 v°. Triomphe de ta France sous le règne de Louis XII.
Fol. 138. Sur la grandeur d'àme de Louis XII.
Fol. 138. Sur le patriotisme de Louis XII.
Fol. 138 vo. Sur les victoires de Louis XII et la paix donnée à
la France.
Fol. 139. Sur son courage contre les ennemis.
Fol. 139. Sur la renommée universelle de Louis XII.
Fol. 139 v". Souhaits de longue vie à Louis XII.
Fol. 140 v°. Qu'il faut construire en son honneur un temple à la
Fortune, sur la colline de Romulus.
PIÈCES ANNEXES. 399
L'auteur appelle encore le roi « Aureliane » (faisant IV bref
dans re) .
Fol. 140 v°. Louis XII, le plus grand des hommes.
Fol, 141 v°. Sur la richesse et la libéralité de Louis XII.
Fol. 142. A Louis XII, s'il veut naviguer au loin.
Fol. 142 \°. Sur son étonnante puissauce et sa divinité (nu>m?i(?,
mot habituel).
Fol. 143. Louis XII, aigle et lion.
Fol. 143 v<'. Sur ses ancêtres.
Fol. 144. Sur sa renommée à Rome et dans tout l'univers.
Fol. 144 v°. Sur son antique lignée.
Fol. 1 iô. Que dès ses plus jeunes années son caractère a donné
les plus grandes espérances.
Fol. 146. Des temples et des monuments à élever à Louis XII.
Fol. 14G V. Louis III. deuxième César-Auguste.
Fol. 147. Le poète offre d'écrire sa généalogie et ses hauts faits.
Fol. 147 \°. Sur sa renommée qui croit à Rome et partout.
Fol. 148. Louis XII considéré par le monde entier, et surtout
à Rome, comme un nouveau César qui efface tous les anciens
rois.
Fol. 148. Sur son renom de puissance et de prudence.
Fol. 149. A Louis XII : Qu'il méprise la richesse et ne recherche
que les monuments des lettres !
Fol. 149 v°. Que le roi, après le sacre, t.arde à venir à Paris et
que Paris se plaint de ne pas le voir.
Fol. 150 v°. Du banquet donné à Paris lors du sacre.
Fol. 151. A Louis XII, ami des Muses et qui aime les poètes.
Fol. 151. Puisse Louis XII aimer la poésie!
Fol. 151 yo. Louis XU grand général; qu'il effraie les Turcs !
Fol. 152. Louis XII, roi de France incomparable.
Fol. 153. Le poète rendra Louis XII immortel.
Fol. 153. Sur le portrait de la numen de Louis XII.
Fol. 153 V". Le nom de Louis XII ne périra pas.
Fol. 153 v°. Rome engage Louis XII à venir y prendre la cou-
ronne impériale.
Fol. 154. Sur la splendeur qu'il a rendue à la toge du magistrat.
Fol. 154 v°. Sur l'illustre origine de Louis XII.
Fol. 154 V". Sur sa noblesse.
Fol. 155. Sur son banquet et ses festins.
Fol. 155. Qu'il aime les vertus.
400 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
Livre VI. Épigrammes et élégies.
Fol. 156. Qu'il délivre Jérusalem, qu'Apollon le reçoive au
retour! (Cette pièce, la suivante et "plusieurs autres sont des invita-
tions à la croisade.)
Fol. 156. Que la Vénus de Chypre reçoive bien le roi à Paphos,
à. son retour de Jérusalem.
Fol. 157 v°. Que le roi soit continent et méprise la volupté.
Fol. 158. Sur le gouvernement des rois envers les peuples.
Fol. 159. Sur la beauté du palais de Louis XII.
Fol. 160. Numcn et grâce du roi pour les poètes.
Fol. 160 v°. Exhortation au roi à chasser.
Fol. 161. Expérience et habileté militaire de Louis XII.
Fol. 161 v°. Qu'un prince ne doit pas être avare.
Fol. 162. Qu'un prince ne doit pas être orgueilleux.
Fol. 162 V». Qu'un prince doit être généreux.
Fol. 164. Qu'un prince doit être humain et clément.
Fol. 168. Qu'un prince doit être reconnaissant des services.
P'ol. 170. Puisse Louis XII inspirer le poète!
Fol. 171. La religion doit être observée par les princes, surtout
par Louis XII, le plus grand de tous.
Fol. 172. Triomphe à la Romaine, promis à Louis XII, s'il
délivre la Terre Sainte et Constantinople.
Fol. 173. Louis XII force l'amour et l'affection.
Fol. 175. Exhortation à Louis XII au courage contre ses ennemis.
Fol. 177. Exhortation à Louis XII contre les barbares, surtout
lorsqu'il aura ouvert la guerre contre les tyrans.
Fol. 178. Exhortation à Louis XII à la continence dans les
camps, et à garder les lois du mariage.
Fol. 178 v°. Exhortation à Louis XII à la clémence envers ses
ennemis.
Fol. 179. Exhortation à Louis XII à l'amour pour la patrie.
Fol. 180. Exhortation à Louis XII à la douceur envers ses
proches et les princes.
Fol. 180 v°. Exhortation à Louis XII à la sévérité contre les rebelles.
Fol. 181. Exhortation à Louis XII à veiller sur sa vie.
Fol. 182. Louis XII a la force d'Hercule et doit avoir une statue
pareille au Forum.
Fol. 183. Que les provinces soumises envoient à Louis XII des
bêtes féroces.
Fol. 183. Bienfaits des Muses.
Fol. 183 v°. Que Calliope salue le prince qui lui sourit !
PIÈCES ANNEXES. 101
Triomphe de la France sous Louis XII * .
Ad eundem divum Ludovicum duodecimum, Francie Regem,
excellentissimumque, sub cujus regno tola Galia coruscat,
triumpliat.
Aurea régna fovent, isto sub principe, Galli
Et preciosa sui secula régis habent.
Emicat oceanus, nullo turbatus ab hoste,
Carpere nec merces gens inimica potest.
Tendit in hispanos tutus cum rémige portus
Navita, ad extremos haud timet ire locos.
Jamque vagum pelagus pacavit belliger héros :
Et maris hostili sanguine tinxit aquas.
Jam Perse Medusque suas nunc sponte sagittas
Ponit et in volucri fractus adorât equo.
Impia gens paret ; populus tibi templa dicabit,
Thura, Ludovico, vota precesque dabit.
QuHl faut ériger, en l'honneur de Louis XII, un temple
sur la colline de Romulus 2.
Ad eundem divum Ludovicum Francie Regem. illuslrissi-
raum, pium et fœlicem, de Templo Fortune sibi construendo in
monte Romuli, ob ejus mérita.
nia dies iterum sacranda est colle Quirini,
Fortune tulerat que nova festa dee.
Gesar a genoreis victor quum venit ab arvis
Regnaque fallacis contudit usta Jubé.
Publica tecta dédit, ludos ut sepe fréquentent,
Sintque quirinali festa novanda jugo.
Fol. 184. Les Muses doivent glorifier le roi.
Fol. 184. Contre les envieux et les détracteurs du roi et de sou
poète.
Fol. 184 v°. Beauté du roi, avec le pallium et la toge.
Fol. 185 Y°. Que Louis XII a mérité le nom de roi.
Fol. 185 v°. Du prochain mariage de Louis XII, épithalame
improvisé.
Fol. 188. Que les Muses aillent voir son prince et le saluent en
son nom.
1. Ms. lat. 8132, fol. 137 v°.
2. Fol. 140 Y°.
1 26
402 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
Nunc delubra vides etiam venerata sabeis
Nubibus : Idei darit quoque tbura patres.
Ipse hac militia fidtM submitle rebelles :
Vincantur dextra magnanimique duces.
Jura feres Mauris : stabit gens barbara sceptro
Juncta tuo, leges ponet et arma toga.
Glorior armipotens répétant quod festa subacti,
Letor et e.x; armis bec meruisse tuis.
Louis XII aigle et lion ' .
Ad eundem divum Ludovicum, Francie regem, polentissi-
mum, pium, fœlicem el semper auguslum, epigramma, quo
poêla comparai eum aquile et leoni, qui nisi lu nobiles saeviunt
grèges.
Inter qualis aves volucrum regina veretur,
Fulmina que superis apta ministra geri,
Ira, reluctantes, aquile, nisi, sœva, dracones,
Infurit, et viles impetus odit aves;
Quadrupedum, fulve matris, rex qualis, ademptus
Ubere, dégénères effugit ore grèges ;
Sic tu, belligere rex invictissime geatis,
Non facis inbelles fortis ad arma duces.
Non nisi nobilitas, claros habitura triumpbos,
Sœvit et in fortes non nisi, castra, viros
Indignos vilesque duces regesque nephandos,
Perdomita Latium sustinuisse piget.
Carta viam monstrat laudes et picta perhennes
Que décorant currum régis et ora ducum.
Louis XII César- Auguste ^.
Ad eundem divum Ludovicum duodccimum Francie regem,
illuslrissimum, polenlissimum, pium, fœlicem el semper invic-
lum, epigramma quo poeta iudicat ipsum esse alium Gesarcm
Auguslum.
Aller César, ave, quo non illustrior extat
Temporibus nostris, nec fuit ante, reor.
i. Fol. 143.
2. Fol. 146 V".
PIECES ANNEXES. 403
Scripta laborate nunquam peritura Tlialie
Et sparsum nitidis sume volumen aquis.
Nam scio, nec fallor, possunt tibi serta placere
Phocidos, et nostro dicta latina lyre.
Hoc si perpétua stabis sub imagine vatis ;
Et per te vivet carmen ad usque meum.
Nam famam \itamque dabis, nostroque labori
Nomen, et aonium turba requiret opus.
Illa frequentabit, fructus decerpet adultos,
Numea et aligeri noscere discet equi.
De la renommée de Louis XIl ' .
Ad eundem divum Ludovicum duodecimum, Francie regem,
invictissimum, de ejus fama, quomodo creverit Rome et per
universani Ilaliam.
Magna per Ausonias tua fama increbuit oras :
De te jam loquitur Martia Roma duce,
Expectatque, tuos aliis renovanda triumpho?
Moribus et vita, religione, focis.
Terruit et clausos crescens magis illa Britannos :
Orcliades admote non minus ora timent.
Quid tibi fama potest terris, nihil ipsa reliquit
Prodere; jam superos restât adiré deos.
Portrait de Louis XII ^.
Ad eundem divum Ludovicum XII, Francie regem, magna-
nimum liberalissimumque, de rairo ejus in efligie numine con-
lemplando.
Principis effigiem vultu qua mente superbit
Conspicc : regalles terruit illa patres.
Adde, precor, jaceant sublimia Cesaris ora,
Tuque superbiûco Roma supercilio.
Cède, triumphata dux o Carthagine grandis
Scipio, cum titulis, Emiliane, tuis.
Hic tota effigies regum spectata renidet.
Quid loquor? hic princeps ora superna tenct.
0 fœlix princeps,, sublimes nactus honores,
Tu patris et regum flosque decusque mânes.
1. Fol. 147 \°.
2. Fol. 153.
',04 CHRONIQUES DE LOUIS XII.
Nécessité de la sévérité à l'égard des rebelles ^ .
Ad eundem divum Ludovicum Xll, Francie regem, fortissi-
mum, pium, fœlicem et semper invictum, epigrarama, quo
poêla monet ipsum fore severum conlra rebelles.
Armet duritia pectus corpusque superbus
Princeps et gladio, quumque rebellis adest.
Exemplum dat Roma tibi monitusque recensât
Antiques, donat consiliumque grave.
Ob scelus indignum Tarpeia Manlius arce
Obruitur. Givis seditiosus erat.
Hic luit alTecti damnatus crimine regni,
Qui capitolino ceperat arma jove.
Gallica depulerat quondam de ruppe Tonantis
Tela; foret melius si cecidisset eques.
^de sua propria non starent templa monete,
Tradita Junoni nec bona thura forent.
Spurius et consul ter, magnilîcusque triumphis,
Culpatus simili suspitione, stetit.
iEdem telluris fabricavit postea Roma
Et tali pœna Manlius inde fuit.
Nobilitas viguit Gracchorum summa parentum,
Deffuit in paucis ille diebus honor.
Timagoram gentes, legati munere functum,
Mittunt Mopsopie dantque ferenda viro.
Hic Darium regem priscorum more salutat;
Rege salutato fila severa tulit.
Cambysem Cyri Persarum in templa proplianum
Crimine pro tanto molis harena promit.
Tu quoque sub rigide mulctabis jure rebelles,
Et semper pravos, Aureliane, viros.
1. Fol. 180 Y».
TABLE DES MATIÈRES
Pages
Introduction j
La Conqueste de Milan (1499) I
I. — La prinse de La Ro(iue 16
IL — Gomment Non fut prinse 22
IIL — La prinse d'Alexandrie 38
IV. — La mort de l'argentier 74
V. — La fuite de Ludovic 76
VI. — L'entrée de Millan 91
La cronicque du Roy très chrestien, Louys doziesme de ce
NOM, DE l'an mille CINC CENS, AVEGQUES LE REMANANT DE
l'année PRECEDENTE, CONTENANT LES ULTRANSMONTAINES GESTES
DES Françoys (1499-1500) 113
1. — De la conqueste de la conté d'Ymolle . . . 119
II. — Gomment le chasteau d'Ymolle fut prins . . 126
m. — Du siège de Fourly 128
IV. — Gommant dame Katherine Sforce fut prize. . 133
V. — Du commancement de la rébellion de Millan. 138
VI. — Gomment le seigneur Ludovic se mist aux
champs 141
VII. — Gomment le Roy transmist delà les mons le
seigneur de la Trimoille, avecques cinq cens
hommes d'armes 143
VIII. — Gomment le conte de Ligny fut a Gomme,
au devant de l'armée du seigneur Ludovic. 149
IX. — De la rebellyon de Millan 153
X. — Gomment les vivres du château se cuyderent
perdre 159
XL — Gomment l'armée du seigneur Ludovic fut a
Gomme 160
XII. — Gomment Gomme fut rendu au seigneur Ludo-
vic 161
XIII. — Gomment le conte de Ligny et le seigneur
Jehan Jacques sortirent du chasteau de Mil-
lan et se misrent aux champs 165
'lOG TABLE DES MATIÈRES.
Pages
XIV. — Comment le capitaine Louys d'Ars, avecques
quarante hommes d'armes et quatre vingts
archiers, passa tout le travers de Lombardye 171
XV. — Comment le seigneur Ludovic fut de Comme
a Millan 177
XVI. — Du retour de l'armée qui estoit allé a Fourly. 180
XVII. — Gomment Tourtonne fut pillée par les Françoys 184
XVIII. — Gomment les Françoys coururent devant Vi-
geve, en laquelle estoit le seigneur Ludovic
avecques son armée 187
XIX. — Gomment le Roy transmist le cardinal d'Am-
boise delà les mons 198
XX. — Du conseil qui entre les lieutenans du Roy et
les capitaines de l'armée fut tenu a Mor-
terre, et de l'oppinion d'aucuns d'iceulx. . 199
XXI. — De l'oppinion du baillif de Disjon sur le faict
de la guerre 200
XXII. — Comment le conte de Ligny fist responce sur
ce que avoit oppiné le baillif de Disjon . . 202
XXIII. — Du rainfort de Novarre et du siège d'icelle . 205
XXIV. — De l'assault que l'armée du seigneur Ludovic
donna a Novarre, et commant plusieurs
Bourguignons et Allemans y demeurèrent . 207
XXV. — Une oraison que, sur le point de l'assault, le
seigneur d'AUegre eut aux Françoys . . . 207
XXVI. — Gomment les Françoys rendirent Novarre au
seigneur Ludovic par composition. . . . 216
XXVII. — Gomment six cens Allemans de ceulx du sei-
gneur Ludovic, entre Morterre et Vigeve,
par les Françoys furent deffaictz .... 217
XXVIII. — Gomment le seigneur Ludovic, après que les
Françoys eurent rendue Novarre, fist son
entrée a Millan 224
XXIX, — Gomment le sire de laTrimoille, avecques son
armée, arri\'a a Morterre en Lombardye, et
du rainfort qu'il donna aux Françoys qui la
estoyent 227
XXX. — Une oraison que dedans la ville de Novarre le
seigneur Ludovic eut a ses capitaines, sur
le trecté de son affaire 232
XXXI. — Comment grant nonbre de gentilzhommes de
la maison du Roy partirent de Lyon en poste,
pour vouloir estre a la bataille 236
TABLE DES MATIÈRES. 407
XXXn. — Comment l'armée de France saillit de Mor-
terre pour aller donner la bataille a l'armée
du seigneur Ludovic 241
XXXIII. — Comment les seigneurs des Ligues voulurent
empescher la bataille 246
XXXIV. — Comment l'armée de France aprocha l'armée
du seigneur Ludovic 249
XXXV. — Comment les AUemans et Bourguignons vuy-
derent Novarre, et de la prise du seigneur
Ludovic, avecques la deffaicte des Lombars
et Estradiotz 256
XXXVI. — De la prise du cardinal Ascaigne 262
XXXVU . — Comment le cardinal d'Amboise , après la
prise du seigneur Ludovic, partit de Verceil
pour aller a Millan 268
XXXVIIL — Comment le cardinal d'Amboise receut
l'amende bonnorable pour le Roy, que ceulx
de la ville de Millan tirent pour satisfaire a
leur rébellion 270
XXXIX. — Comment une grosse armée fut mise sus pour
envoyer soubmectre la cyté de Pize a la sei-
gneurie de Florence 275
XL. — Comment l'armée, qui estoit ordonnée pour
aller a Pize, se mist aux champs .... 277
XLL — Commentle seigneur Ludovic et le cardinal As-
caigne furent amenez prisonniers en France. 278
XLIL — Comment la Royne fut en voyage a Sainct
Glande, et d'un tournay qui fut faict a Lyon
a sa venue 284
XLIII. — Comment la tempeste cheut dedans la salle du
palays du pape 295
XLIV. — Comment Pize fut par les Françoys assiégée . 297
XL V. — Du siège de Pize, et de l'assault que les Fran-
çoys y donnèrent 307
Pièces annexes.
I. — Mentions d'objets rapportés de Milan par
Louis XII, en 1499 320
U. — Ascanio Sforza à Ludovic le More .... 324
IIL — Ascanio Sforza à Ludovic le More .... 325
IV. — Ascanio Sforza à Ludovic le More .... 326
V. — Philibert Naturel, ambassadeur de l'Empe-
reur, à Maximilien 328
/i08 TABLE DES MATIERES.
Pages
VI. — César Guascus, ambassadeur de Milan, à Lu-
dovic le More 329
YII. — Ascanio Sforza à Ludovic le More .... 333
VIU. — César Guascus, ambassadeur de Milan, à Ludo-
vic le More 334
IX. — César Guascus, ambassadeur de Milan, à Ludo-
vic le More 336
X. — César Guascus, ambassadeur de Milan, à Ludo-
vic le More 338
XI. — Rapport d'un envoyé de Louis XII près des
Ligues suisses 346
XII. — Les capitaines de l'armée royale aux lieute-
nants du Roi 349
XIII. — Le cardinal d'Amboise à Louis de la Trémoille. 350
XIV. — Le contrôleur François Doulcet à Louis de la
Trémoille ..." 350
XV. — Ludovic le More aux habitants de Milan . . 352
XVI. — Louis de la Trémoille au Roi 354
XVII. — Discours aux Milanais, préparé par Jean Las-
caris 359
XVIII. — Discours de Michèle Tonso, selon la traduction
de Lascaris 361
XIX. — Réponse aux délégués du peuple de Milan,
préparée par Jean Lascaris 370
XX. — Mémoire présenté au nom de Galeazzo di San
Severino 378
XXI. — Jean-Jacques Trivulzio à L. de la Trémoille . 380
XXII. — Louis de la Trémoille au Roi 381
XXIII. — Etat des compagnies laissées en Milanais . . 383
XXIV. — Etat des prisonniers 383
XXV. — Eleuterio Ruscha, comte de Val Lugano, à
son frère Galeazzo 384
XXVI. — L'entrée de Louis XII à Milan, suivant la
tragédie De rehus italicis 387
XXVII. — Chants du poète romain lauréat Michel Nago-
nius, en l'honneur de Louis XII .... 396
Nogeal-le-Rolrou, imprimerie Daupeley-Gouverneur.
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